Bas les masques

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Tout démarre par un vaudeville des plus classiques muni de ses ressorts coutumiers : le mari trompé, la femme aux multiples atouts, l’amant dans le placard ainsi que le témoin gênant…
Mais une fois le rideau tombé, que se passe-t-il réellement ? Qui sont véritablement ces comédiens qui se dissimulent derrière le masque ?
Une annonce dramatique va forcer chaque acteur à se remettre en question et réaliser qu’ils n’ont certainement pas pour seul point commun leur passion théâtrale… Et si tout ceci cachait une autre réalité ?

Liste des personnages (5)

JacquesHomme • Adulte
Comédien alias Philippe, le mari
SylvieFemme • Adulte
Comédienne alias Alicia, la femme
AlexisHomme • Adulte
Comédien alias Manuel, l'amant
HugoHomme • Jeune adulte
Comédien alias Boris, le témoin
MarianneFemme • Adulte
La menteuse en scène

Décor (1)

Décor telle une scène de théâtrePour le plan de feu, se compose comme suit : côté cour, on retrouve en avant-scène une fenêtre ainsi qu'une première porte donnant sur le couloir de sortie, puis en profondeur se situe la seconde porte, celle de la salle de bain et à sa gauche un petit guéridon. Côté jardin, sont disposés sur l'avant scène un secrétaire ainsi qu'une chaise, et au fond un placard avec à sa droite un psyché. Enfin trône sur le centre de l'espace scènique un vaste lit conjugal avec au dessus, un tableau d'art moderne figuratif.

SCÈNE 1

Noir complet. Les trois coups suivis du jingle " Tea for two ". On entend des petits hurlements sourds provenant du centre de la scène. La lumière survient alors côté cour, où une porte s'ouvre laissant entrevoir la silhouette d'un homme trapus d'une cinquantaine d'années. Celui-ci se positionne sur le proscenium face public en se servant un verre de scotch, muni d'une malice dans le regard qui implique que le spectateur est supposé être son " complice ". On peut constater au centre de la scène un tableau d'art moderne figuratif d'un couple croquant une pomme, allégorie du pêché originel.

PHILIPPE - Mais oui, Chérie ! Cesse de crier comme ça, j'arrive. Tu risques de faire croire à nos voisins que nous avons toujours une vie sexuelle épanouie.

Après avoir plusieurs fois constaté l'énorme bosse du lit conjugal, suggérant l'impensable tromperie de son épouse, Philippe se rapproche à pas de loups puis soulève d'un coup sec le drapée qui vole en éclat, laissant visualiser un couple entrelacé. La femme à la chevelure totalement ébourriffée est en nuisette coquine tandis que l'homme est lui accoutré de son bleu de travail tâcheté de traces d'huile de moteur. Il ne semble pas en mener bien large dans cette situation.

PHILIPPE – Misécorde ! Sortez de mon pieu, sale petit vaurien ! Comment osez-vous ?
( Balançant le jeune mécano hors du lit du pêché, puis secouant sa dulcinée ) Et toi ? Ma chère, ma douce. Que vois-je ? Comment peux tu me faire ça à moi ? Ton mari ? C'est un comble ! C'est décidé, je divorce !

ALICIA – Hein ? Qu'est ce que ? Je..... ( peine à balbutier la jeune femme avant de rejoindre Morphée .... )

PHILIPPE - ( S'approchant du corps de son épouse et la reniflant, puis s'adressant à Boris ) Mais qu'est ce que vous lui avez donné ? De l'alcool ? Je vous avais seulement prescrit un excitant ?

BORIS ( hébêté avec un accent portugais en agitant la flasque de scotch vide ) - Bah oui ! Il fallait bien le passer avec quelque chose ! Et dans l'eau, elle aurait vu la supercherie .....

PHILIPPE – Espèce d'incapable ! Vous pouvez m'expliquer comment je m'y prends pour surprendre ma femme en plein adultère si elle est ivre comme une bourrée auvergnate ! Bougre d'andouille !!!

BORIS ( Penaud ) - Je pouvais pas savoir ! Moi juste vouloir argent que vous m'avez promis .... J'ai tout fait comme vous m'avez dit.

PHILIPPE – Sauf que cet argent, je ne l'ai pas. Il est sur un compte bloqué ! Et pour le débloquer, il faut que je divorce, et pour divorcer, il faut que je puisse trouver une raison de la quitter..... elle qui est si désespérément parfaite.... ennuyeuse.... ( Se reprenant ) Mais riche !

BORIS ( Un tantinet pervers en lorgnant le corps endormi d'Alicia ) – Vous oubliez jolie.... Elle est jolie aussi.... Surtout une fois retirée la carrosserie.... Et ses jantes.... ( caressant les jambes de la demoiselle )

PHILIPPE – Non mais c'est de ma femme dont vous parlez ! Et ses jantes....enfin ses jambes, ce 2

sont encore les miennes ! Du moins tant que l'encre sur nos papiers du divorce n'aura pas séchée. Alors ôtez vos sales pattes répugnantes.... ( Scrutant du regard son complice ) Non mais franchement, vous n'auriez pas pu vous laver les mains et changer de tenue ? Vous croyez vraiment que ma femme maniaque à souhait batifolerait dans ses draps satinés avec un homme dans votre état ? Qu'est ce qui m'a pris de vous engager ?

BORIS ( Sûr de lui ) - Je me suis pas changé car j'ai lu dans " Femme Plus " que le garagiste était un des plus grands fantasmes des femmes. J'ai pensé que ça aurait de la gueule quand vous diriez à vos avocats que votre femme avait payé son mécano en nature....

PHILIPPE – Vous dites n'importe quoi ! De plus, ma femme ne conduit pas.... Quant à votre conduite à vous, elle laisse à désirer, vous êtes viré !

À cet instant, on entend les gémissements d'Alicia qui se remet peu à peu à elle. Boris et Philippe se retournent instantanément vers elle. Un long silence traverse la pièce car Boris a une illumination et Philippe, à la lueur qui transparaît sur le visage de son acolyte, pâlit.

BORIS ( En messes basses ) – Tatata ! Si vous me mettez dehors, rien ne m'empêche d'avertir votre femme que vous vouliez la cocufier de force pour sournoisement empocher le magot. ( Rit de lui- même ) Je suis p't-être con, mais certainement pas idiot....

PHILIPPE – Espèce de ....
BORIS – Vous l'aurez voulu ...... Mme Krantz ?

PHILIPPE ( Simulant un mea-culpa ) - Ça va ! Ça va ! J'ai saisi..... Vous êtes réembauché ! Après tout, c'est encore possible.... Mais dépêchez-vous ! Ma femme va se réveiller d'une seconde à l'autre sobre comme un dromadaire, oui car voyez-vous ma femme a finalement un gros défaut, c'est qu'elle supporte très bien l'alcool.... trop même.... Alors prenez une chemise dans ma penderie, enfilez-là et qu'on en finisse.... Je veux divorcer moi ! ( Face public ) Et puis je veux mon argent !

Boris s'exécute, retire prestemment sa salopette pour laisser découvrir un ridicule sweat-shirt avec pour inscription " Avec moi, pas besoin de roue de secours ! " puis s'apprête à ouvrir l'armoire située côté jardin lorsque Alicia reprend pleinement ses esprits.

ALICIA ( Sursautant du lit et s'écriant ) – Non !
BORIS et PHILIPPE ( Simultanément ) - Elle est réveillée ....

PHILIPPE ( S'efforçant de prendre le contrôle de la situation ) - Ma parole, te voilà prête à me fournir une explication ?

ALICIA ( Qui fixe Boris du regard, réalisant son erreur et se ressaisissant ) Non .... Enfin je veux dire.... Non ! ( Changeant de ton dans l'espoir d'inverser les rôles ) Je n'arrive pas à en croire mes esgourdes ! Espèce de fumier ! J'ai tout entendu !

PHILIPPE ( Qui frise l'apoplexie ) - Que .... Quoi .... Que dis tu ?
ALICIA – Ne fais donc pas l'innocent, ça ne te va pas du tout .... Alors comme ça, tu comptais me

faire passer pour une gourgandine dans l'espoir de récupérer ma fortune ? Scélerat ! Et de surcroît tu 3

étais prêt à laisser cet ignoble individu mettre ses pattes pleines de camboui sur moi ? ( Projetant son regard en direction de Boris ) Non mais tu l'as bien regardé ? Qui diable pourrait imaginer qu'une femme de mon rang marivauderait avec cette.... roue de secours usagée ....

BORIS – C'en est trop ! Si c'est pour me faire insulter ainsi, je démissionne.... Et ne comptez pas sur moi pour vous servir de témoin de moralité.... Et puisque c'est ainsi....

Boris, piqué au vif, ouvre violemment l'armoire pour en faire sortir une chemise propre. Les yeux révulsés d'Alicia laissent deviner qu'elle est effrayée par ce que Boris vient de faire. Celui-ci reste la regarder avec insistance. Philippe lui ne voit rien, il est trop préoccupé à chercher un moyen de détourner le problème. Visualisant qu'Alicia reste indifférente, Boris rouvre l'armoire....

ALICIA – Attendez Boris, étant donné l'affront que vous venez de subir, mon mari va vous faire un chèque....

PHILIPPE – Quoi ? Pour quel motif ? Je lui permets de mettre ses sales pattes sur ma femme, à se glisser dans nos draps afin de simuler être ton amant et en plus il faudrait que je le paye pour ne pas t'avoir donné de plaisir ? Je veux bien être cocu, mais pas con-con !

Boris rouvre le placard, on entend un éternuement étouffé....
ALICIA ( Paniquée ) - Donne-lui donc cet argent, espèce de pingre. De toute façon, c'est une

avance sur notre divorce !

PHILIPPE ( Pas dupe ) - C'était quoi ce bruit ? ( Dévisageant Boris )

ALICIA ( Faussement ironique ) - Quel bruit voyons ?

Boris rouvre une nouvelle fois l'armoire .... Un second éternuement se fait entendre.

PHILIPPE – Tiens ! Ce bruit ! On dirait un " Atchoum " !

ALICIA ( Rongeant son frein ) - Ah ça, c'est, c'est ( Suppliant Boris du regard )

BORIS ( Victime d'une illumination cérébrale ) - C'est le chien du voisin !

PHILIPPE ( Clairvoyant ) – Il en a pas !

ALICIA ( À bout d'arguments ) - Oui, mais c'est le bruit qu'il ferait.... Et Boris imite justement à la perfection l'aboiement de ce chien.....

BORIS ( Hilare ) - Oh que oui.... Tenez ! ( Il se met à imiter grotesquement l'aboiement canin qui évidemment, n'a rien de comparable avec les bruits survenus précédemment )

PHILIPPE ( Démasquant la supercherie ) - Ça y est ! Tout est parfaitement limpide.... ( Regard vitreux de Boris, vif d'Alicia ) Vous êtes si complices tous les deux, c'est évident ! .... Vous êtes amants !!!

ALICIA ( Les yeux exorbités de surprise ) - Tu as perdu la raison mon pauvre Philou ! 4

PHILIPPE ( Faussement lucide ) - Ah vraiment ? Et pourquoi donc dans ce cas tenais-tu à ce que je paye ce gigolo ? Quand je pense que je lui ai moi-même demandé de se glisser dans nos draps alors qu'il ne s'en privait pas lorsque j'étais absent.... N'est-ce-pas, dépanno de bas étage ( Il redresse ses manches et s'approche dangereusement de Boris comme s'il s'apprêtait à l'affronter dans un combat ubuesque )

BORIS ( En aparté à Philippe ) - Une minute.... Je suis paumé là moi. C'est toujours pour de faux là votre pseudo rage de jalousie ? .... Car elle me paraît bien réelle....

PHILIPPE ( Voyant rouge, il prend son locuteur par le col ) - Tu vas voir si elle est feinte ma rage, vermine !

BORIS ( Décontenancé et appeuré ) - Ah non ! Non ! Tout ça, moi j'y suis pour rien.... ( Faisant un va-et-vient délibéré de la tête entre Alicia et l'armoire ) Je refuse de me battre pour une femme que je n'ai pas eu le privilège de toucher .....

ALICIA ( Piquée au vif ) - Assez ! Voulez-vous mettre fin immédiatement à cet excès de testostérone ? .... Philippe, tu sais bien qu'il n'y a que toi.... ( Lançant un regard langoureux et l'embrassant, puis mimique écœurée face public )

BORIS – Sont-ils pas mignons tous les deux..... Bon, ben c'est pas que je m'ennuie....
Le calme est enfin revenu. Philippe semble avoir mis de côté son intention de divorcer. Une

sonnerie tonitruante retentit.
PHILIPPE ( Comprenant à demi-son ) - C'est quoi ça encore ? ALICIA ( Affolée ) - .... Euh .... Tu as entendu quelque chose ? PHILIPPE – Oui... Comme une alerte me signifiant : " COCU ! "

BORIS – Si je puis me permettre.... ( Désignant la fenêtre ) Vous me croiriez si je vous affirmais que c'est le hululement d'une chouette égarée dehors..... ( Moue dubitative de l'intéressé ) Très bien, alors je ne le vous dis pas !

ALICIA – Mon chéri, je t'ai déjà certifié qu'il n'y avait rien entre moi et Boris.... Dites-lui vous ! BORIS – Oh que non ! Moi je ne dis plus rien ! Je suis peut-être maso mais pas sado !

Tension palpable dans la pièce, Philippe regarde instamment Alicia qui tremble comme une feuille, il s'approche du placard occupant les pensées de son épouse puis se ravise en s'employant à vérifier si un amant se cache sous le lit conjugal. Soulagement d'Alicia.

PHILIPPE ( Se munissant d'un balai ) – Prends garde à toi cafard si te caches là-dessous !!!

Philippe se met à quatre pattes pour chercher sa proie. Pendant ce temps, Alicia se précipite vers l'armoire où se dissimulait un éphèbe quasiment nu sous la consternation feinte de Boris, qui s'amuse à bloquer l'espace du bas du lit empêchant Philippe de faire marche arrière. Parallèlement, Alicia et Manuel s'approchent de la porte menant au couloir....

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BORIS ( Moqueur, à Philippe ) - Alors, y'a quelqu'un ?

MANUEL ( À Alicia ) - C'est fermé !

BORIS ( Triomphal, à Alicia qui le fixe ) - Ça je le sais bien.... c'est moi qui ai la clé !!!!

PHILIPPE ( À bout de nerfs, les pieds enchevêtrés dans ceux de Boris qui jubile ) - Poussez-vous de là, malotru ! Vos pieds difformes me barrent le passage.

BORIS – Faites demi-tour !
ALICIA ( À Boris, en chuchotant ) - Rendez-moi cette fichue clé sur le champ !

BORIS – Moi je veux bien.... Si vous me fournissez un acompte.... Oui car je veux bien être réglo mais pas péquenot.

ALICIA ( Hors d'elle, toujours à voix basse ) - Hors de question ! Manu, vas récupérer cette clé ! De gré ou de force !

PHILIPPE ( Ayant fait demi-tour et positionnant sa tête entre les jambes de Boris ) - Bon, c'est quoi ce bordel là, poussez-vous !

Manuel s'avance vers Boris pour récupérer la clé. À cet instant, Philippe voit les jambes de ce dernier et explose en cognant sa tête sur les bijoux de famille du malheureux Boris.

BORIS – Aie !!!
PHILIPPE – Elles sont à qui ces jambes ? ( Les tatonnant avec mépris ) Ce ne sont visiblement pas

les tiennes Alicia, tu t'es épilée hier !

ALICIA – Ah ça, c'est... c'est...

BORIS ( Se tordant de douleur ) – Mes couilles !

ALICIA – Le voisin ! C'est ... le voisin. Il est venu nous signaler notre tapage nocturne.

PHILIPPE – Alors c'est donc vous Monsieur Peron ? Ce sont vos jambes de grabatère que je distingue nues et saillantes ?

MANUEL ( En catimini à Alicia ) - Je lui répond quoi là ?

Tandis que Philippe s'apprête à sortir, Boris subit un malaise des suites du mauvais coup qu'il a pris, laissant à Manuel le temps de se faufiler par la fenêtre, et ce avant que Philippe ne pousse sans ambages le corps de Boris de son chemin.

PHILIPPE ( Fou de rage ) - Où est-il ? Où il est passé le vieux Peron que je lui fasse sa fête....

Philippe se met à fouiller la chambre, y compris les endroits insolites tel l'intérieur de la cuvette des WC, sous l'indignation d'Alicia. Pendant ce temps, Boris revient à lui et aperçoit les mains de Manuel agrippées à la rambarde de la fenêtre, le regarde et, sous les yeux d'Alicia, s'amuse à lui

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faire croire qu'il va fermer celle-ci sur ses doigts. Tandis qu'Alicia supplie Philippe surtout pour couvrir se qui se trame à l'opposé, Boris aide Manuel à rentrer, lequel se planque dans la salle de bain attenante.

BORIS ( À Philippe ) - Il fait drôlement frisquet ici tout à coup, vous ne trouvez pas .... PHILIPPE – Vous, vous n'avez plus rien à faire dans ma chambre.... ( Réalisant ) Une petite

minute...
ALICIA ( À Boris ) - Sale petit .... ( À Philippe , vaincue ) .... Mon chéri.... Attends.... Je vais tout

t'expliquer.... Je suis désolée.... ( Pleurniche exagérément ) Pitié.... Laisse-le vivre.... PHILIPPE ( Ton dramatique ) - Trop tard ! Il a chu ! Il s'est écrasé comme une loque le vieux

débris ! Dans l'état où il est, il ne risque plus de te faire grimper au rideau....
ALICIA – Oh non ! ( Elle se précipite vers la fenêtre et réalise qu'il n'y a personne ) Mais ....

PHILIPPE – Ne sois pas ridicule. Nos maisons sont mitoyennes, et nos fenêtres communicantes.... Malgré son arthrite, il a dû escalader la balustrade et rentrer chez lui, ce vieux schnock !

Sur ces paroles empreintes de capitulation, Philippe quitte la scène.... la chambre s'étant " miraculeusement " ouverte. Alicia, elle, hésite puis accourt vers la fenêtre.

ALICIA – Psst ! Psst ! Ho Hé ! Monsieur Péron ? Vous m'entendez ?
Voix off MR PERON – C'est pas bientôt fini votre vacarme ma p'tite dame ?
ALICIA – Vous n'auriez pas un homme nu chez vous par hasard ?
Voix off MR PERON – Non mais ça va pas vous ?! ( On entend râler puis une fenêtre se fermer )

ALICIA ( Se ressaisit et prend son téléphone ) - Allô Aude ! Ouais vu l'heure c'est moi ! ..... Écoute Manu et moi c'est fini..... Oh une longue histoire, je ne suis pas certaine d'avoir tout saisi en fait.... En gros, il s'est volatilisé par la fenêtre alors que mon mari était sur le point de le choper... Quel tocard celui-là ! Pas fichu de me prendre en flagrant délit d'adultère... et pourtant je ne chôme pas lui laisser des indices, tu peux me croire... Quand même, ne pas trouver un amant caché dans le placard, faut le faire ! Bref..... Tout ça pour dire qu'il va falloir que je chasse un autre oiseau pour que Phil me quitte et que je puisse enfin récupérer la moitié de sa fortune.... Mais oui ! C'est écrit sur le codicille de son père.... Bon je te laisse !....... Ok, tchao !

Toute la conversation téléphonique se passe sous les oreilles indiscrètes de Manuel, la tête dans l'entrebâillement de la porte de la salle de bain, ainsi que de celles de Boris, caché dans le même placard. Alicia sifflote en enfilant une robe moulante à souhait, s'asperge de parfum puis quitte la scène.

BORIS ( Estomaqué ) – Alors là ! Je ne l'avais pas vu venir !

MANUEL – La salope ! Elle qui prétendait m'aimer ..... Je n'étais qu'un pion.... En plus, elle n'a pas un rond !

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BORIS – Pas plus que lui ! L'histoire du codicille c'est du flan, il m'a affirmé tout à l'heure que l'argent provenait d'elle.... Moi je dis qu'on s'est fait entubés et en beauté !

MANUEL ( Dépité ) - Alors on a fait tout ça pour rien....

BORIS ( Subitement tendre ) - Eh ça va, tu m'as moi mon Manou, c'est l'essentiel ! ( Il l'embrasse goulûment ) .... Et puis on en trouvera d'autres des pigeons.... C'est vrai quoi, on s'est peut-être fait pigeonnés, mais pas déplumés !

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SCÈNE 2

Des tonnerres d'applaudissements retentissent à l'égard des comédiens, munis d'étincelles dans le regard attestant l'importance qu'ils apportent au retour du public. La metteuse en scène, vêtue d'un haut sobre noir contrastant avec les tenues colorées des comédiens, fait son entrée et se lance dans un sommaire discours comme le veut la tradition. À noter qu'à chaque tirade prononcée par le personnage d'Alexis, les autres protagonistes doivent rester statiques.

MARIANNE – Merci à vous, cher public qui êtes venu assister à cette représentation de " Relations extra-vénales ", comédie signée François Gévin, et jouée par la Cie des " Cintrés du Balcon ". Nous sommes ravis d'avoir été si chaleureusement accueillis par notre commune de St Pont-Lazzi.
Un grand merci à Bertrand qui nous suit depuis des années à la technique, et qui n'a jamais aucun trou de mémoire , ainsi qu'à mes prodigieux comédiens qui me procurent toujours autant de plaisir à les mettre en scène..... ( Elle les regarde fébrilement, visiblement émue, puis se tourne face public ) .... Merci.... ( Avant de quitter précipitamment la scène )

Le rideau tombe sur les comédiens, pantois face à la sortie de Marianne. Musique. Puis on entend les comédiens parler en s'affairant à ranger le décor.

SYLVIE - Ouf ! Le public s'en va ..... C'est terminé pour ce soir ! J'espère que c'était la dernière, je n'en peux plus de cette pièce !

JACQUES – Tu pourrais éviter de déballer tes commentaires à chaud, alors que la salle n'est pas encore vide..... ( Faisant passer sa tête au travers du rideau ) Remarque, il y aura du spectacle, plus vrai que nature ! (ricanement)

SYLVIE – Alors ? Ils sont partis ?
JACQUES – Chut ! ..... J'en vois encore un qui n'a pas l'air de vouloir bouger....

SYLVIE – Peut-être bien qu'il est mort.... d'ennui.... Non mais je n'y peux rien, ce texte me sort par les yeux !

Réouverture du rideau sur la tête de Jacques, qui sursaute.

JACQUES - N'empêche, on s'en est plutôt bien sortis....

SYLVIE - Parle pour toi, le public paraissait en pleine somnolence, ça a cassé tous mes effets. Et puis franchement, le rire gras de ton amie Chantal à chaque fois que tu apparaissais, c'était à la limite du supportable ! Surtout que tes apparitions étaient loin d'être réussies.

JACQUES - Tu insinues que mon jeu était médiocre ?
SYLVIE - Franchement, tu ne peux pas dire que ton amour pour moi paraissait plausible. On sentait

que tu n'osais pas regarder ta partenaire dans les yeux. Ça sonnait faux.

JACQUES ( Lui tournant autour en mode " séducteur " ) – J'avais sans doute peur que tu penses que ce n'est pas du théâtre et que tu tombes follement amoureuse de moi.

SYLVIE – Bas les pattes ! Garde tes techniques de Dom Juan pour des femmes susceptibles de 9

succomber à tes singeries. ( Éclair de lucidité ) Comme Marianne par exemple, je sens que tu as un petit faible pour elle....

JACQUES ( Rit jaune mais fait bonne figure ) – Ah ah ! Tu es en forme aujourd'hui ..... D'ailleurs, puisqu'on parle du loup, elle nous a fait une sortie bien théâtrale la " Miss'en scène ". Pour le coup, la vedette, elle nous l'a clairement volée !

ALEXIS ( Assis depuis le début de leur rixe verbale ) – C'est vrai qu'on aurait dit une étoile filante en plein envol pour le firmament.

JACQUES – Ou bien elle était simplement victime d'une envie pressante....

SYLVIE – C'est probablement par honte.... par notre faute.... notre prestation était déplorable.... ( Se tourne aussitôt vers Jacques ) Non mais Jacques, c'est insupportable de constater que tu te plantes toujours aux mêmes répliques !!!

JACQUES – Au moins, je garde une certaine constance....
SYLVIE – Là est tout le problème.... On se demande pourquoi je m'évertue à te le dire

inlassablement.... puisque tu reproduiras la même erreur la prochaine fois ! JACQUES ( Rassurant ) - Le principal est que le public ait été conquis et qu'il ait ri.

SYLVIE – Ah ça c'est certain..... Il s'est esclaffé lorsque tu t'es empêtré dans ta réplique.... Elle n'avait plus aucun sens !

ALEXIS – Tout spectateur apprécie de constater que le comédien n'est pas infaillible, qu'il demeure humain.

HUGO ( Moqueur ) - Ah oui ! Que c'était hilarant ! ( Il se remet dans la posture exacte du personnage de Philippe à cet instant et s'écrie ) : " Mais qu'est ce que vous faites dessous ? C'est pour les dessous ? Dessous de qui.... ma femme ? Alicia, tu es dessous ?

Jacques et Hugo rient communément de bon cœur. Sylvie les fustige du regard. Hugo prend congé.

SYLVIE – Ravie de constater que ça vous amuse de vous ridiculiser ..... Suis-je la seule à prendre notre travail au sérieux ? ( Long silence gêné ) Non mais franchement, Jacques, certes ce soir, tu as amusé la galerie, mais pas grâce à tes prouesses scéniques..... Et même si notre pièce a pour but de faire rire, c'est dommage de le faire à nos dépens, non ?

JACQUES : Évidemment !... Mais bon, faut pas se prendre trop au sérieux non plus.... Et puis on n'est pas des pros !

SYLVIE : Soit, mais je pense que chacun de nous a un minimum d'efforts à fournir pour que ça fonctionne.... ( nouveau silence ) Je pense qu'il serait judicieux qu'on se réunisse tous les cinq et qu'on évoque sérieusement les failles de notre travail.

JACQUES ( Joyeusement lucide ) : Bah on est réunis là, allons-y !
SYLVIE : Tu plaisantes ? Tu sais pertinemment que d'ici quelques minutes, Alex va nous fausser

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compagnie.... Et ainsi éviter de ranger le décor avec nous ! ( Avisant son partenaire fuyant ) ALEXIS ( Piqué au vif ) : Qu'est ce que tu insinues ?

SYLVIE : Ça n'est pas évident ? Tu t'enfuis toujours une fois la représentation achevée.... Comme par hasard quand il faut se lancer dans l'envers du décor...

JACQUES : Écoute, laisse-le donc ! On a aussi le droit d'avoir une vie privée ! Ce n'est pas parce que toi ta vie sociale se résume au théâtre qu'il doit en être de même pour les autres !

SYLVIE ( Montant dans les tours ) Bah voyons ! Tu vois c'est ton laxisme permanent qui nous empêche de progresser .... Mais comme d'habitude, il n'y a que moi pour l'ouvrir et par conséquent je prends tout sur le dos !

JACQUES ( Radoucit ses propos ) - Mais non, tu es juste là pour nous remettre sur le droit chemin.... ( la prend affectueusement par les épaules ) Et puis si tu ne râlais pas, c'est là qu'il faudrait commencer à s'inquiéter.

Sylvie arbore un léger sourire de complaisance mais bouillonne intérieurement. Hugo fait alors son apparition, ayant intégralement retiré la panoplie de son personnage dans les loges.

JACQUES – Ah ! Voilà notre Bobo le mécano ! Dis, c'est que tu vas t'y connaître maintenant....

HUGO ( Amusé ) - Surtout en jeu de mot pourri !

SYLVIE : Ah tu tombes bien toi ! Écoute, ça ne va pas du tout ! Ton idée de porter un tee-shirt sur scène dans l'acte 3 tombe à plat.... Il serait beaucoup plus logique que tu apparaisses seulement en sous-vêtement..... Quant à ton accent, c'est une catastrophe ! Au début tu l'as, mais à la fin il ne fait plus portugais du tout..... On dirait du chinois !

JACQUES ( Explosé de rire ) : Ah oui ! C'était trop bon ! Ce garagiste portugais qui en perd peu à peu son latin... enfin ses origines quoi !

SYLVIE : Qu'est ce que tu peux être puéril ! Arrête de tout prendre à la dérision comme ça ! Quant à toi, Hugo, il faut impérativement que tu sois torse nu la prochaine fois.... pour rester crédible.

HUGO ( Hoche fébrilement la tête ) : Oui.... Enfin.... Je demanderai à Marianne ce qu'elle en pense d'abord.

JACQUES : Il a sans doute peur que toutes les spectatrices lui tombent dessus en sortant, n'est ce pas ? ( Clin d'œil malicieux ) ... Mais au contraire, profite !

SYLVIE : Désolée, mais moi je suis on ne peut plus sérieuse. Faire du théâtre implique un total lâcher-prise de soi, et aussi parfois quelques désagréments.... dans l'intérêt du rôle.

Réapparaît alors Marianne, visiblement contrariée.

MARIANNE : C'est pas bientôt fini cet étalage de broutilles inutiles ?.... Nous ferions mieux de vider rapidement la scène, les techniciens ne vont pas nous attendre indéfiniment. Nous échangerons plus tard nos avis sur votre prestation et puis..... ( Gênée ) J'ai une information dont je

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dois vous faire part....

SYLVIE ( À Alexis ) : Cela peut-il signifier que tu resteras avec nous pour le repas collégial cette fois ?

MARIANNE : Sylvie, cesse de vouloir jouer les matriarches ! Et pour info, j'autorise pleinement Hugo à rester couvert sur scène. Chacun doit demeurer libre.

SYLVIE ( Agacée ) : Évidemment.... J'ai toujours tort ! De toute façon, je t'avoue ne pas partager ta vision de la mise en scène.... Selon moi, tu devrais te montrer plus intransigeante. Or, tu fais toujours passer les desideratas de chacun avec l'intérêt du spectacle....

JACQUES ( Un brin coléreux ) : Dis-donc ! Tu exagères ! Si tu n'es pas satisfaite et qu'on n'est pas assez bien pour toi, tu peux toujours trouver une autre troupe qui t'acceptera malgré tous tes défauts, et Dieu sait s'il sont nombreux !

MARIANNE : Stop ! Écoute Sylvie, on apprécie tous ton sens du perfectionnisme et ton engagement vis-à-vis de la troupe, mais le jour où tu seras à ma place, tu comprendras qu'il faut savoir faire des concessions pour garder une certaine cohésion. ( Murmure à Jacques ) Quant à toi, tâche d'être indulgent avec elle, tu sais qu'elle n'a pas une vie facile.... Je compte sur toi.

JACQUES ( Faussement bougon ) : Ok ! Ok ! Je capitule.... Mais tu admettras volontiers que parfois, c'est une vraie tête à claques !

SYLVIE ( Vexée ) - Je te signale que je ne suis pas sourde ! Contrairement à mon personnage.... Dis Marianne, c'est quand que tu me confieras un rôle de femme plus.... femme.... enfin une femme qui ne minaude pas devant tout mâle dominant.... On éviterait ainsi les poncifs du boulevard !

JACQUES – Qu'est ce que tu lui reproches, à cette pièce ? Elle est très drôle. Et puis, selon moi, le pire, c'est de jouer un texte dont on ne comprend pas soi-même le sens.... Là au moins, tout le monde comprend à demi-mot !

SYLVIE – Tu veux parler d'une pièce " intellectuelle ", c'est ça ? Évidemment, avec toi, ça risque pas d'arriver ! Déjà que tu prends pas mal de liberté sur les répliques d'origine, alors avec un texte plus profond, ça n'aurait carrément aucun sens !

JACQUES – Qu'est ce que tu viens me prendre la tête avec ces détails. Que Philippe clame :
" Spéculerais-je en pensant qu'elle me trompe ? " ou " Me tromperais-je en spéculant qu'elle me pompe ? ".... C'est du pareil au même ! ( Regards circonspects de ses camarades ) Bon.... Enfin... Peut-être pas finalement.

MARIANNE – Écoute Sylvie, chaque saison c'est le même refrain. Tu finis toujours par te lasser de la pièce choisie.... Et pourtant tu as toujours le plus beau rôle féminin....

SYLVIE – Ça c'est logique, puisque je suis toute seule !
JACQUES – De toute façon, admets-le, tu ne supporterais pas d'avoir une femme dans tes talons ! Alors que la tension semble avoir baissé d'un cran entre Sylvie et Jacques, Marianne s'absente.

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SYLVIE ( à Hugo ) – Dis, tu ne serais pas au parfum de ce que doit nous annoncer Marianne par hasard ? Après tout, tu es son chouchou.... Vous faites la route ensemble.... En voiture, elle doit te faire des confidences.... Tiens, je parie même qu'elle doit te faire un second débriefing après chaque prestation.... Disons plus salé, si tu vois ce que je veux dire !

HUGO ( Fuyant son regard ) - Non.... Pas du tout....

SYLVIE – Ça, c'est ce qu'on appelle de la langue de bois !!!! Tu ne vas pas me faire croire que tu restes aussi silencieux avec elle que lorsque tu es avec nous.... Je me suis toujours demandée comment tu faisais pour paraître si à l'aise sur scène alors que dans la vie tu es si coincé.... Je te jure, c'est une tâche complexe que de te faire décrocher deux mots....

JACQUES ( Venant à la rescousse d'Hugo ) - Tu vas le laisser tranquille, oui ? Chacun est comme il est. Tout le monde n'est pas obligé de jacasser tout le temps... comme certaine... Suivez mon regard.

SYLVIE – Oh et puis zut à la fin, si c'est comme ça, y'a qu'à stopper l'hémorragie !

JACQUES ( Badin ) - Où tu vois du sang ?

SYLVIE – Ne te rends pas plus stupide que tu ne l'es.... Je parle de notre troupe.... Si Marianne a décidé de me virer, grand bien lui fasse. Je sens bien que la cohabitation entre nous est de plus en plus difficile....

JACQUES – Et voilà, ça recommence ! Le couplet de victimisation.... Ça faisait longtemps. ( Il rit )

SYLVIE – Je vais vous dire : ça tombe bien car voyez-vous, j'en ai plus qu'assez de ne pas être écoutée, de nous voir jouer nos pièces de façon médiocre, de nos discordes... bref, tout part à vau- l'eau !

HUGO – On fait du mieux qu'on peut.... Tu ne veux plus jouer avec nous ?

JACQUES – Mais si Hugo, mais si ! Sa minute méchante, c'était maintenant. Mais qu'entends-je ? ( Se poste derrière Sylvie et décompte autour de ses épaules ) Cinquante-sept ... Cinquante-huit... Cinquante-neuf.... Voilà ! Tes soixante secondes sont écoulées, alors maintenant ça suffit.

SYLVIE – Non mais je suis sérieuse. De toute façon, je ne suis pas faite pour la vie en groupe. Et puisque cette pièce touche à sa fin, je démissionne !

JACQUES – Parfait ! Parfait ! Ça nous fera des économies.... Surtout que Madame n'a toujours pas payé sa cotisation....

SYLVIE ( Passablement vexée ) - Tu le veux ton fric ? Et bien tu vas l'avoir..... ( Revient avec son sac des coulisses et sort son porte-monnaie ) Tiens ! Voilà ! Bouffe-le, ton fric ! ( Lui jette de la menue monnaie ) Tu feras les comptes et me diras combien je te dois encore ! Bon vent !

ALEXIS – On appelle ça jeter l'argent par la fenêtre.... D'aucuns diront que l'argent n'a pas d'importance, mais le manque d'argent, si !

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Jacques et Hugo, qui s'apprêtaient à déplacer le secrétaire vers le proscenium pour ramasser à quatre pattes les ultimes piécettes, sont arrêtés net par Marianne.

MARIANNE ( Se tenant au flanc droit du secrétaire, ses comédiens disposés en face, à l'écoute ) – Bon, j'aimerais vous dire quelque chose d'important..... C'est primordial pour moi de vous en référer dès à présent.... ( Cherche visiblement ses mots ) Voilà.... Je.... enfin je... Je vous quitte.

JACQUES ( décontenancé ) - Tu restes pas avec nous ? Si tu pars, vu l'ambiance pesante, ce repas va être une insatiable soupe à la grimaçe!

ALEXIS ( Soliloquant ) – Rien de tel pour fausser son jeu d'acteur que d'entretenir des relations trop familières avec ses partenaires. La distance relationnelle au théâtre, c'est essentiel !

HUGO – Ne t'inquiète pas, on te gardera une part de gratin. J'ai apporté des tupperware.

SYLVIE ( Revient des loges avec toutes ses affaires ) - Non, mais vous ne comprenez pas ? Elle ne nous quitte pas ce soir.... Elle veut nous quitter pour toujours..... ( Changement de ton ) Mais ça veut dire quoi ça ? On ne nous quitte pas comme ça d'abord !

MARIANNE ( dont l'émotion pointe ) - Effectivement, je m'en vais par la petite porte. Cette représentation était la dernière pour moi.... à mon grand regret.

JACQUES ( Anéanti ) - Mais pourquoi ? Parce qu'on se dispute ? C'est ridicule, toutes les troupes subissent ces aléas.

SYLVIE ( Dans un élan de bonne volonté ) – Jacques a raison. On mérite une explication. C'est toi qui est venue nous chercher, un par un. Qui nous a motivés. Qui nous a boostés. Que crois-tu que nous sommes capables de faire sans toi ?

ALEXIS – Quand la gardienne du balcon prend son envol, tous les oisillons battent de l'aile. JACQUES – Sans toi à nos côtés, c'est la dissolution assurée !

MARIANNE – Écoutez, je sais que je vous prends un peu de court, mais sachez qu'avec le potentiel que chacun d'entre vous possède, je ne m'inquiète pas de votre avenir théâtral. Loin s'en faut. Et puis, il est vrai qu'il y a moult tensions ici et que ça peut être l'occasion d'un nouvel élan artistique pour chacun de vous.

HUGO ( Timidement ) – Si c'est à cause de nous, on peut tout arranger.
JACQUES – Hugo a raison ! Il suffit qu'on cesse de se parler en dehors de la scène. Ou mieux :

chaque fois qu'on se croise, on se lance des répliques. Ça nous servira de piqûre de rappel !

MARIANNE ( Cherchant un échappatoire ) - Non, mais je n'ai plus rien à vous transmettre de toute façon. Et puis je suis fatiguée et j'ai envie de me consacrer à autre chose.

SYLVIE – Tout ça, ce sont de faux prétextes. Admets simplement que tu nous trouves insupportables. Mais Jacques a raison, nos querelles n'ont aucune importance. La preuve : je te pardonne Jacques pour t'être trompé à de multiples reprises. Tiens je reconnais même humblement que tu as réveillé l'assistance lorsque tu as osé admettre que c'était à toi de répliquer, mais que tu ne

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savais plus ce que tu avais à dire.
ALEXIS – L'erreur est humaine et le pardon divin.

JACQUES – Marianne, c'est toi qui nous a transmis ta passion pour la théâtre, nous ouvrant ainsi une fenêtre pour nous dégager de nos vies monotones, nous permettre d'être, le temps d'une soirée, quelqu'un d'autre. Un autre forcément plus fort, plus heureux, plus vivant ! ... ( à Sylvie ) Dis, tu abuses là, si je l'ai dit, c'est à cause de toi, tu n'arrêtais pas de me sortir la même réplique !!!

SYLVIE ( Piquée au vif ) – Pas du tout c'est toi qui a eu un trou de texte.... Et puis tu restais fixer sottement les coulisses comme si on avait un souffleur.... En plus avec ta surdité, il ne servirait à rien !

JACQUES – Pia Pia Pia ! Tu refais l'histoire là !
SYLVIE – Bonne idée ! On va refaire la scène.... Rien que pour te prouver ce que j'affirme !

ALEXIS – Voilà tout l'intérêt du théâtre : on peut rejouer inlassablement la scène jusqu'à la trouver parfaite.... Chose impossible dans la vie : on n'a qu'un essai !

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Inter-scène 1

Sylvie et Jacques se positionnent comme à leur première scène commune qui ouvrait le bal dans l'interprétation de leurs rôles Alicia et Philippe. Ces derniers sont en pleine lecture de magazines, postés sur les pages " tests psychos ".

SYLVIE ( Tentant péniblement de reprendre son rôle ) - Dis Philou, je peux te poser une question ? JACQUES ( Sautant sur le lit après que Sylvie lui ait rappelé sa position ) - Tu viens pas de le

faire, là ?

SYLVIE ( Interrompant son jeu ) - Pourquoi tu me regardes pas à ce moment-là ?

JACQUES – Heu.... C'est dans le texte ça ?.... Ou bien tu cherches déjà à m'embrouiller ?

SYLVIE – Du tout ! Je te pose la question : pourquoi regardes-tu le public lors de ta tirade ? Ce n'est pas cohérent.

JACQUES – Je ne comprends pas ta question.... Moi je me plie à la mise en scène.... Je regarde le quatrième mur...

SYLVIE ( Contrariée ) - Non mais tu dois pas le regarder constamment ce mur.... Seulement quand tu fais un monologue ou un aparté public.... Là on dirait un journaliste télé devant son prompteur ! C'est dingue à quel point tu prends toutes les idées de Marianne pour argent comptant.... Réfléchis par toi-même aussi !!!

JACQUES ( Cherchant l'approbation de Marianne, qui s'est postée contre la fenêtre ) - Jusqu'à preuve du contraire, c'est elle, la metteuse en scène, non ? Pas toi ! Alors, on reprend ?

SYLVIE – Ok ! Ok ! Je capitule.... Si tu veux avoir l'air con, c'est ton droit ! ( Reprenant sans enthousiasme sa précédente tirade ) Dis Philippe, je peux te poser une question ?

HUGO – Philou.

SYLVIE – Quoi " Philou " ? Pourquoi tu nous interrompts ?

HUGO – Désolé.... J'ai le texte sous les yeux.... Ta réplique exacte c'est " Dis Philou ".

SYLVIE – Oui, mais j'ai pas envie de l'appeler Philou pour l'instant.... C'est trop... affectueux....

JACQUES – Normal, je suis ton mari ! ( Yeux noirs respectifs ) Fort heureusement, pour les besoins de la pièce uniquement !!!

SYLVIE – Ah parce que tu crois que tu serais un cadeau ? Laisse-moi rire.... Non, en fait, cette idée ne me fait pas rire du tout, ça aurait plutôt tendance à me filer des tendances suicidaires. ( Réalisant que son humour noir tombe à plat ) Bon, on reprend ! Dis Philou, je peux te poser une question ?

JACQUES – Encore ??? ( Rit de sa boutade ) Tu viens pas de le faire, là ?
SYLVIE – Si tu prévois un dîner aux chandelles pour nos noces de cristal mais qu'au dernier

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moment, ta secrétaire t'appelle en renfort pour boucler un dossier, comment réagis-tu ? 1 : Passionné, tu fais passer ta dulcinée avant ton travail
2 : Prudent, tu demandes en amont l'aval de ton épouse
3 : Professionnel aguerri, tu cours au bureau

4 : Conciliant, tu proposes à ta secrétaire de se joindre à nous Alors, tu fais quoi ?

JACQUES – Alors là ! Alors là ! Tu m'en poses une colle.... Ça demande réflexion.... SYLVIE – Tu plaisantes ? Il me semble que la réponse devrait couler de source....

JACQUES – Ah vraiment ??? Ben.... Attends.... Je dirais que.... ça dépend. Oui, c'est ça, ça dépend !

SYLVIE – Ça dépend ? Et ça dépend de quoi ? Tu m'expliques ?

JACQUES – Ben.... Déjà ça dépend des noces.... le coton, ça correspond à combien d'années ?

SYLVIE – Non mais on s'en fout de ça ! Bon je crois que c'est un an. Mais ce n'est pas l'important !

JACQUES – Tu déconnes ? Tu te figures qu'il faudrait qu'on fasse un truc grandiose tous les ans ? Ça c'est encore une connerie de ton magazine à la con !!! Pfff !

SYLVIE – Parfaitement ! Sauf que " Femme Plus " ne précise pas qu'il existe des mufles qui refusent de fêter leurs noces annuellement.... ( S'amusant à frapper Jacques avec le livre )

JACQUES – D'accord.... Stop ! Stop ! La 4 !....
SYLVIE – La 4 ???? Tu oses inviter cette gourgandine à nos noces de coton ????

JACQUES – Non.... Non.... Je veux dire la 3 .... ( nouveau regard noir ) Enfin, je ne sais plus moi ! Non mais la réponse évidente quoi ! Le truc que tout homme sait qu'il doit répondre.... C'est tellement con ces tests ! ( Lui arrache le livre des mains ) Tiens, cette question par exemple.... Personne peut tomber dans le panneau.... D'ailleurs..... Je vais te la poser :

Une autre femme vous courtise, quelle est votre réaction ? Trois propositions...

SYLVIE ( changement brusque d'intonation ) – Je lui fous mon poing dans sa figure !!!

JACQUES – Mais attends ! Je ne t'ai rien dit encore...

SYLVIE – Philou.... Tu as oublié d'inverser les rôles.... Je suis une femme, pas un homme..... Donc si une femme me drague, ça va pas me faire le même effet....

JACQUES – Ah.... Ah oui ! Bien sûr ! Bon bon.... Or donc, les propositions : 1 : Anxieuse, vous l'ignorez
2 : Audacieuse, vous jouez la carte de la séduction
3 : Curieuse, vous couchez avec lui, histoire d'en avoir le cœur net

4 : Gênée, vous demandez à votre époux de lui régler son compte. Alors ? ..... Tic-tac.... Tic-tac....

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SYLVIE – Chut ! Tu me déconcentres !!!! Et puis d'abord, il y a un problème dans ton truc.... Tu m'as dit trois propositions, et tu m'en donnes quatre !

JACQUES – Que je sache, c'est ton test, pas le mien !

SYLVIE – Ben.... Finalement, je dirai comme toi mon Philou : ça dépend ! ( Regard obscur de Jacques ) Déjà, ça dépend si le gars en question est plutôt charmant.... ( Second regard obscur de Jacques ) Je dirais pas la dernière, car tu n'as jamais su te battre..... La troisième, ce serait idiot de te l'avouer, n'est-ce pas ? ( Un temps ) Il me reste donc feindre l'ignorance.... ça c'est possible mais ça dépend quoi ! Bah oui, ça dépend de son physique.... Car si il est charmant, difficile de l'ignorer ! Non mais t'as raison, c'est con, ce test !!!

JACQUES – C'est bien ce que je dis : seul un abruti peut trouver ça réaliste.... moi je trouve ça réellement.... abrutissant !

On frappe à la porte et apparaît aussitôt Hugo, interprétant Boris, qui ne laisse pas le loisir aux hôtes de répondre.

HUGO – Tcho les tourtereaux, ça roucoule ? ( Silence tendu ) Je tombe mal peut-être.... Vous étiez....Oh la loose !!! J'aurais dû vous apporter ma facture par pigeon voyageur.... Je repasserai plus tard hein ! Allez, je vous laisse batifoler en roue libre.... ( Apercevant le magazine ) Je vous le pique, vous n'aurez pas besoin de lecture ! Ça tombe bien, j'ai toujours eu un faible pour les QSM !

SYLVIE ( entre indignation et surprise ) - Les ..... Mais non, on appelle ça des QCM.... Le C veut dire choix.....

À cet instant, un sybillin document coincé entre deux pages du magazine chute. Effroi de Sylvie.

HUGO – Super ! J'adore les toutes options ! SYLVIE – Et puis d'abord vous êtes qui, vous ?

HUGO – Ben je suis Boris, Bobo pour les intimes.... intimes.... Sinon mes potes m'appellent Boman... ou Bopro..... ou Bopower.... ( Un temps ) Votre mari ne vous a pas parlé de moi ?

SYLVIE – Euh non ! Cela dit, je ne peux pas vraiment le lui reprocher.... ( Pose discrètement le pli sur le secrétaire )

HUGO - C'est pas grave, Tenez, voici ma carte grise avec tout mon matricule. Vous pouvez m'appeler de jour comme de nuit.... Mais pas pour les mêmes travaux pratiques !

JACQUES – Dois-je vous préciser que c'est à ma femme que vous vous adressez ?
HUGO – Toutes mes confuses Chef ! C'était mon moi intérieur qui s'extériorisait... Ou bien était-ce

mon moi intérieur qui tentait une intériorisation.... Bref, c'était moi en tout cas, mais sans être moi ! JACQUES – Bon ça va, ça va ! On vous a assez vu !

HUGO ( S'apprêtant à prendre congé ) - Dites, Madame Krantz, si on vous propose un choix cornélien : l'amour de votre conjoint ou son argent, vous choisissez quoi ?

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1 : Romantique, vous vivez d'amour et d'eau fraîche. Votre adage : l'argent ne fait pas le bonheur. 2 : Pragmatique : Vous simulez avoir un amant pour récupérer l'argent, puis votre mari.
3 : Intéressée : Vous acceptez la perche qu'on vous tend sans hésiter et divorcez.
4 : Machiavélique : Vous abrégez l'existence de votre époux, pour obtenir son héritage plus son assurance-vie.

Pendant tout l'énoncé du sondage, Sylvie reste regarder Jacques, avec des mimiques suggérant qu'elle hésite longuement.

HUGO – Alors ?
SYLVIE – Je crois que ma réponse est..... Ça dépend !

JACQUES – Encore !!! Et puis d'abord, en quoi ça dépend ? Soit tu aimes les relations vénales soit....

SYLVIE ( Le coupant ) - De son compte en banque pardi !
HUGO ( à Jacques ) - Soit les relations EXTRA vénales..... ( Fou-rire idiot ) Et vous au fait ? JACQUES – Quoi ? Quoi moi ?
HUGO – Bah et vous, plutôt relations extra vénales ou relations extra conjugales ? JACQUES – Mais.... Mais.... C'était pas ça la question du test d'abord !
Sylvie et Hugo restent fixer Jacques, dans l'attente de sa réponse.
SYLVIE – Bah alors.... T'as perdu ta langue Philou ?
HUGO – Bah voui ! Restez pas là stationné comme une ampoule HS !

JACQUES ( regardant ça et là entre le pendrillon des coulisses et sa partenaire, muni d'un air perclus ) - Et bien.... En fait, je sais bien que c'est à moi de répliquer.... Mais je ne m'en rappelle plus.... Enfin je veux dire .... Tu me perturbes Syl.... S'il te plaît .... Aide-moi, Alicia....

SYLVIE – Voilà ! C'est ce que je disais.... Et là tu fais quoi ?
HUGO ( Continuant son jeu scénique ) - Comme disent mes confrères mécanos : là, l'étau se

resserre !
SYLVIE – Stop ! Arrête de jouer ! Tu ne vois pas que Jacques nous replonge dans le même chaos ?

HUGO – Si, mais je me dis qu'en poursuivant, le public ne s'en aperçoit pas forcément.... Cela dit, j'aurais peut-être dû sortir à ce moment-là....

SYLVIE – Non, ça aurait été absurde puisque Philippe ne t'a pas encore dégagé.... En plus, Boris n'a pas encore eu le temps de voir le testament sur le secrétaire.... Et puis tu as bien fait de le laisser se dépatouiller.... Après tout, s'il était présent aux italiennes, il saurait sans doute mieux son texte, non ?

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JACQUES ( Farfouillant son texte ) – Attends ! Je sais.... Je sais ce que j'aurais pu faire : moi le type qui fait semblant d'être sourd.... te rendant aphone à force de crier. ( Moue circonspecte de Sylvie ) Laisse-moi essayer, d'accord ?

SYLVIE – Au point où nous en sommes.... ( Face public ) Et puis ce n'est pas comme si le public pouvait nous voir maintenant ! ( En mode direction d'acteurs ) Bon ! On se replace alors. Hugo, ressors ta dernière réplique !

HUGO – Restez pas garé là comme une ampoule HS !
JACQUES ( Reprenant son jeu en criant ) - Et bien.... Je.... Je.... Je tâche de dénicher une femme

sans le sou ! Bon je vais monter en haut vous chercher votre dû, et après vous filez!

SYLVIE ( Élevant la voix ) – Non non non ! Réponds à la question au lieu de chercher un subterfuge ! Et puis de grâce, évite les pléonasmes !

JACQUES ( Faussement scandalisé ) – Qu'est ce que tu dis ? Que j'suis une plaie ? Un nase ? HUGO – Elle a même dit que vous cherchiez un sudrefuge ! ( Aperçoit la dite procuration

testamentaire et écarquille grand ses yeux )
SYLVIE ( Visualisant Hugo à proximité de son " secret " ) - Mon Philou, peux-tu prier à ton

mécano de prendre congé ?
HUGO – C'est gentil d'y penser mais je prendrai des vacances quand je serai plein aux as !

SYLVIE ( Sur les nerfs, murmurant puis criant dans les oreilles de son époux ) - Je veux te faire l'amour, Immédiatement !

JACQUES ( Poursuivant sa gestuelle de sourd et criant puissamment ) Hein ?!!! Ah oui.... Dites Boris, que pensez du verso de la porte de notre chambre ?

HUGO ( Ne comprenant pas et lui criant dans l'oreille ) - Du versant ?
JACQUES ( L'accompagnant ) - Non du verso.... L'autre côté du recto si vous préférez.... HUGO ( Regardant bêtement ) - Je vois rien....

JACQUES – Mettez-vous là pour admirer. Vous voyez ? ( Il claque violemment la porte ) Voilà ! ( Puis en aparté public en visualisant un document posé sur le secrétaire et reconnaissant le sigle d'en-tête ) Sacrebleu mais comment est ce que ?.....

SYLVIE ( Interrompant son jeu ) - Non, ça fait trop surjeu là ! Ça manque de crédibilité que posté à cour tu puisses apercevoir le document posé sur le secrétaire. Et puis à qui tu parles là ?

JACQUES ( Maintenant son jeu de sourd qui ne peut pas l'entendre ) - Hein ? Quoi ? À qui je parle ? Mais.... à moi-même.... j'aime m'assurer que je suis d'accord avec moi.... du coup je soliloque !

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SYLVIE – C'est nul !!! Complètement ridicule ton idée.... C'est évident qu'Alicia va t'entendre là ! ( Réalisant que Jacques ne l'écoute pas ) Oh !!!! Tu m'entends ?

JACQUES ( Réagissant au bruitage initial d'un choc de voitures ) – C'était quoi ça ? Un klaxon ? Oh mon Dieu, ma voiture !!!! ( Il ouvre la fenêtre et aperçoit en bas Boris )

HUGO ( En off ) - Vous inquiétez pas, Monsieur Krantz, j'ai rien ! Par contre, heureusement que j'étais pas à la place du mort.... sinon ben je serais mort.... Surtout que l'ABS est aux abonnés absents dans mon fourgon ! ( Un temps ) Nom d'une clé de pipe ! Votre Maserati a pris un sacré coup ! Je vous l'avais bien dit que vous auriez besoin d'un garagiste. Ça tombe bien, je suis là !

JACQUES ( En mode furibond, Sylvie tente de le retenir ) - Je vais vous descendre ! Je vais vous descendre !

HUGO ( En off ) - Oui, descendez en bas, descendez en bas ! Il faut qu'on parle.... paperasse !

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SCÈNE 3

Tandis que les comédiens se mettent à délirer en reconstituant la fin de la scène, aucun d'eux ne remarque Marianne, qui vacille et cherche à les appeler à l'aide, avant de s'effondrer. Le bruit du choc les interrompt et, réalisant, tous se ruent sur leur metteuse en scène gisant sur la scène.

SYLVIE – Ah ben c'est malin, ça ! Avec vos conneries, voilà qu'elle nous fait un malaise ! JACQUES – Hou hou ! Marianne ! Tu m'entends ? ( panique en lui tapotant les bajoues ) Elle ne

répond pas !!!
HUGO ( Anxieux ) - Elle respire au moins ?

JACQUES ( vérifie son pouls ) - Oui..... Bon, il ne reste qu'une seule chose à faire.... ( se positionne comme s'il allait lui faire du bouche à bouche )

SYLVIE - Quelle horreur ! Je te prie de lui épargner cette torture ! Alex, va vite me chercher de l'eau !

JACQUES – T'as une meilleure idée ?
SYLVIE – Oui, aux grands maux les grands remèdes ! ( prend la bouteille d'eau des mains

d'Alexis, l'ouvre et asperge la victime avec satisfaction ) Voilà, ça c'est du sauvetage réussi !

Marianne se remet péniblement à elle. Abasourdie, elle subit les regards interrogateurs de ses quatre comédiens sur le qui-vive. Elle se dirige alors vers le psyché situé au fond côté cour, regarde intensément son reflet tandis que la lumière s'affaiblit. Seul un projecteur faisant plein feu sur cet accessoire demeure allumé.

MARIANNE – C'est la décision la plus difficile qui m'ait été donnée de prendre, et pourtant, paradoxalement, je ne suis absolument pas décisionnaire de tout ceci....

Marianne visualise les regards circonspects de ses quatre comédiens intrigués par le ton dramaturgique de ses propos, mais surtout emplis de gentillesse, ce qui la pousse à s'ouvrir à eux :

MARIANNE - ( devant le psyché ) - J'ai toujours eu plaisir à regarder mon reflet dans le miroir.... À admirer cette beauté extérieure dont Dieu m'a pourvue. Je n'éprouve aucune honte à le revendiquer : Je suis ce qu'on appelle distinctement une belle femme. Certaines personnes pourraient considérer ça comme de l'arrogance outrancière....

SYLVIE ( Ironique ) – Non, tu penses ! Ils auraient tort, c'est é-vi-dent !
MARIANNE - Moi je nommerai ça de la simple objectivité. La beauté dérange, indispose, surtout

lorsqu'elle est assumée. Moi j'assume n'avoir jamais fait semblant de ne pas me sentir belle. SYLVIE – Ma pauvre ! T'as dû avoir une vie sacrément difficile....

JACQUES – Et alors ! Elle ne va pas faire semblant de ne pas être belle alors qu'elle l'est..... C'est comme si toi tu allais faire semblant d'être.....

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SYLVIE ( Outrée ) - D'être quoi ? D'être quoi ? Et bah, vas-y, accouche ! Tocard ! JACQUES – D'être.... disons d'être douce.... sensible.... câline.... Enfin normale, quoi ! Sylvie croise les bras et tourne le dos à ses partenaires en guise de protestation.

MARIANNE - Petite fille déjà, je m'admirais, je pouvais rester des heures peaufiner la moindre parcelle de mon visage, le physique avait une importance capitale dans mon existence.... Un besoin irrépressible de plaire... plaire aux autres bien sûr.... Mais à moi surtout. C'est rassurant lorsque l'on dégage un bien-être extérieur.... ça aide à se sentir bien à l'intérieur..... Même si tout ça n'est qu'artifices et qu'au fond, la beauté ne fait que donner l'illusion. Au point d'en souffrir parfois.

SYLVIE – Mais bien entendu ! Quelle dure vie vous avez, vous, les gens resplendissants, hein ?!!! Nous autres, mochards ou laiderons, en revanche, notre vie est paisible.... Waouh ! On appelle ça le sens des réalités.

JACQUES – Personne n'a dit que t'étais un laideron Sylvie..... T'es juste à mi-chemin sur l'échelle de la beauté, alors grimpe ! Grimpe !

MARIANNE – Une souffrance oui, car si je ressentais que ma coiffure manquait d'éclat, ça me turlupinait.... Idem pour mon maquillage..... ça me travaillait tellement que j'en venais à être mal.... Mal au ventre.... Une impression que tout le monde pouvait voir cette imperfection totalement sortie de mon imagination.

ALEXIS – Le pire ennemi d'un homme, c'est son authentique reflet. ( Il couvre le psyché d'une chemise )

SYLVIE – Ça fait bien longtemps que je ne me pose plus toutes ces questions.... Faut dire que j'ai pas mal d'imperfections à mon actif.... ( Se met à se jauger de la tête aux pieds ) Je ne suis pas très grande, j'ai pas une poitrine assez opulente comparativement à mon poids, je me trouve vieillie avant l'heure, j'ai une jambe plus courte que l'autre....

HUGO – C'est rien ça, tu as peut-être du sang de bigoudène !

JACQUES ( L'interrompant ) - Stop ! Arrête là cette liste non exhaustive. Dans ton cas il sera plus simple d'énumérer tes perfections !

MARIANNE ( Se place une nouvelle fois devant le miroir et se met à soliloquer comme s'il retraçait le reflet de son passé.) - Ce besoin de plaire m'a poursuivi durant mon adolescence. J'étais populaire. Un grand luxe dans un monde qui juge bien souvent sur les seules apparences. Et oui, la beauté ouvre bien des portes. Les garçons me courtisaient par dizaines.... Les filles, forcément, me jalousaient.... Tout le monde considérait que je possédais une place de choix, que j'étais heureuse... On se fourvoyait. À l'époque, j'espérais nouer des liens d'amitié entre filles.... Et n'être pas constamment sollicitée par la gent masculine telle une proie animale, ou mieux l 'objet d'un défi entre garçons dont la maturité se faisait inexorablement attendre.

SYLVIE – Eh bien, je vais te dire : heureusement que l'on ne s'est pas rencontrées à cette époque, car j'aurais clairement été ta pire ennemie !

MARIANNE - Ce sentiment d'être piégée dans ce rôle de complaisance, de ne pas parvenir à créer 23

des relations durables et fondées m'a longuement pourchassé jusqu'à ce que je comprenne que je devais prioritairement m'apprécier à ma juste valeur pour ce que j'étais vraiment. Évidemment, je n'ai guère cessé de porter haut la valorisation de mon apparence, mais opté pour en jouer, m'en servir, autrement que pour banalement plaire à tout-va.

JACQUES – D'où ta passion du théâtre ? Être enfin sous les feux de la rampe pour autre chose que ton physique ?

SYLVIE – Tu parles ! Qu'est ce que tu crois toi ? Que les comédiens sont choisis pour leur talent ? Intox ! Partout, la loi du physique prédomine : dans les magazines, à la télé, même au boulot, la beauté fait vendre !

MARIANNE – Oui, je me suis hasardée dans le théâtre, discipline où j'ai trouvé refuge. Mon but à ce moment là demeurait le même : plaire. Être admirée.... Congratulée.... Jouir d'une éphémère célébrité.... À la différence près que je n'étais plus " victime " de ma beauté. Au contraire, je l'utilisais à bon escient. Les applaudissements représentaient pour moi l'extase, l'atteinte du Graal. J'appréciais tellement ce besoin superficiel d'être acclamée, ce bref instant où je sentais que j'avais accompli quelque chose, pas uniquement en me servant de mon physique avantageux, mais aussi en ayant recours à un certain talent, travaillé qui plus-est.

HUGO – Mais alors, pourquoi la mise en scène ?

MARIANNE - Les années passant, j'ai réalisé que je ne ressentais plus cette soif inextinguible de reconnaissance, et que, finalement, je n'avais rien à transmettre scéniquement autre que ma plastique. Que je surjouais, que je ne m'impliquais pas personnellement dans mes rôles, ces derniers n'étant continuellement qu'un moyen égoïste d'être sous les feux des projecteurs. Néanmoins, la passion de la scénographie me titillait, je donnais constamment mon avis sur tout, et le metteur en scène, probablement séduit par ma personne, m'a donné l'opportunité de devenir son assistante.

SYLVIE – Et voilà ! Mademoiselle a usé de ses charmes !

MARIANNE - J'étais admirative de sa façon de diriger sa troupe, de la facilité déconcertante avec laquelle il parvenait à emmener ses comédiens précisément où il voulait..... Il aimait les atmosphères décalées, avec d'incroyables jeux d'ombres et de lumières, des univers féériques reposant généralement sur un décor minimaliste. Ainsi une menue planche de bois pouvait représenter, en fonction du contexte et de l'ambiance sonore, une table, un pan de mur, une végétation.... Il privilégiait le jeu de l'acteur à l'accessoire, c'était son leitmotiv : " Dans cet art vivant, seuls les comédiens sont importants ! "

SYLVIE – Voilà un homme d'une grande sagesse. Aujourd'hui, ce sont les effets spéciaux qui sont tendance, même dans cet art où on est supposé cultiver le factuel. Comme quoi tout se perd !

MARIANNE ( s'asseoit sur la chaise face public ) - J'étais subjuguée.... C'est ainsi que trois années plus tard, je me suis décidée à monter ma propre troupe associative, à m'entourer de comédiens et à me lancer dans cette incroyable aventure, munie de ma propre vision théâtrale, qui doit selon moi impérativement s'avérer à la hauteur du texte. ( parcourt la scène pour justifier ses propos ) Pour un vaudeville par exemple, puisque c'est le style de notre compagnie, j'opte toujours pour un décor chaleureux, avec des couleurs vives, un grand espace pour faciliter les déplacements, et enfin du mobilier imposant afin de permettre aisément les surprises et les situations cocasses. Oui, j'ai toujours eu une préférence bien marquée pour les textes légers : une volonté de garder mon âme

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d'enfant, les répétitions n'en sont que plus plaisantes, et puis quelle incomparable satisfaction que d'ouïr les rires à gorges déployées dans la salle, n'est ce pas.

JACQUES – Ça c'est indéniable. D'ailleurs, on s'amuse souvent à deviner quelles répliques vont faire rire..... Cette année, c'est Hugo qui a gagné la palme avec son " Muette.... comme une carte sans code ou une carpe dans une tombe ! " Bon, il la fait mieux que moi, hein !

MARIANNE - ( Sur le ton de la confidence ) Personnellement, quand je vais au théâtre assister à une pièce hilarante, j'amplifie exagérément mes ricanements.... parce que je sais assurément que c'est ce qui transcende les comédiens sur scène.... ça les rassure sur leur qualité de jeu et leur donne un second souffle nécessaire pour emboîter leur pièce. C'est un exercice de style : tenez on va essayer un rire collégial.

Marianne se met à rire immodérément, et encourage ses comédiens à la suivre. Tous rient.

ALEXIS – Sans le savoir, le public détient le rôle-clé de la pièce : le ryhtme. C'est avec ses réactions que les comédiens vont être guidés.... galvanisés....

MARIANNE - Être spectateur c'est parfois aussi jouer la comédie. Et puis, dans la vie aussi , souvent on est amené à glousser devant des blagues d'un genre parfois douteux parce qu'elles sont prononcées par notre belle-famille, notre voisin ou notre patron... Ça flatte leur égo : un simple rire peut désamorçer bien des tensions.

JACQUES – Attends une seconde, ça veux dire que tout à l'heure, dans les loges, quand je vous ai raconté ma blague, tu as fait semblant de rire ?

SYLVIE – Réveille-toi un peu, bouffon ! On a tous simulé !!! Faut dire que tes blagues sont tellement.... peu recherchées.... Je parie que tu achètes des Carambar rien que pour ça !

HUGO – C'était quoi la blague, je ne l'ai pas entendue... ou alors j'ai pas compris que c'en était une !

JACQUES ( à Hugo ) – Psst ! Quel est le comble pour un chat fuyant et affamé ? ..... Qu'une souris lui fasse une queue de poisson....

Hugo se force à rire, silence pesant, Marianne se retourne vers ses protégés.

MARIANNE - Aujourd'hui, j'ai monté mon équipe.... et quelle équipe ! C'est ma plus grande fierté. Chacun d'eux m'a tant apporté, aussi bien sur le plan théâtral que relationnel. Ce sont des perles humaines, déchirées par cette vie sauvage et dévastatrice. Ils n'en ont pas forcément conscience, mais ils m'ont sauvée. Ils m'ont permis de réaliser mon rêve, mais surtout de garder espoir en l'humanité. ( Elle les regarde fébrilement, tâchant de contenir au mieux ses larmes. ) Et dire qu'aujourd'hui, c'est la fin, que je dois les abandonner contre mon gré à leur sort, ça me désole.... Certes, j'ai pleinement confiance en eux, ils ont du talent. Mais je souhaite surtout qu'ils restent unis tous les quatre..... ils ont besoin les uns des autres, bien qu'ils ne le sachent pas encore...

Silence palpable. La lumière revient faiblement sur les quatre comédiens.
HUGO ( Le plus chagriné par son éventuel départ ) - Nous avons plus que tout autre chose besoin

que tu restes avec nous. Il est hors de question d'envisager d'être mis en scène par quelqu'un d'autre 25

que toi. Sans toi, nous ne serions pas là où nous en sommes.

JACQUES – Hugo a raison. Tu nous connais mieux que quiconque. Tu ne nous mets pas simplement en scène, tu nous accompagnes dans notre processus de développement d'acteur. Et puis toi seule parvient à nous maîtriser, à nous donner envie d'avancer, à utiliser notre vécu personnel comme une arme artistique. Ça nous a permis à tous de canaliser cette rage qui est en nous.

ALEXIS ( Plus impassible que ses partenaires ) - Un seul être vous manque et tout ne devient que chimère.... Artifice....

SYLVIE ( Délibérément rebelle ) - Laissez tomber ! On ne va pas la supplier ! Si telle est sa décision que de nous lâcher, on doit l'assumer, et elle aussi !

Nouveau silence. Les rudes propos de Sylvie semblent faire mouche, obligeant Marianne à se plier et dévoiler ses motivations :

MARIANNE – Ce n'est pas que je ne veux plus vous suivre.... C'est que je ne peux plus..... JACQUES ( Ton plus dur ) - C'est à cause de Yann, c'est ça ?

MARIANNE ( Comminatoire ) - Ça suffit ! Je refuse d'aborder ce sujet, et sache que non, Yann n'y est pour rien.

JACQUES – Écoute, si ce salaud refuse de comprendre à quel point le théâtre est important pour toi, c'est son problème. Tu sais, je suis persuadé que s'il déteste autant cette discipline, c'est parce qu'on y agit à découvert.... Contrairement à lui !

MARIANNE – Cesse tout de suite tes insinuations.... SYLVIE ( Prise au dépourvu ) - On peut m'expliquer ?

JACQUES – La vérité, c'est que ton mari ne supporte pas que tu puisses avoir une vie, une passion en dehors de lui. Il a fait de toi sa prisonnière et le théâtre est ta seule porte de sortie, ton seul échappatoire contre son dogmatisme.... Rappelle-moi le nombre de fois où tu es venue me voir pour me dire que tu étais à bout, qu'il t'empêchait de sortir, qu'il critiquait tes tenues, ta cuisine, qu'il invitait des amis à lui.... Mais jamais ne t'autorisait à inviter les tiennes, pour te rabaisser devant eux.... Et que le pire, c'est qu'il passait pour un mari dévoué.... Tellement il est bon comédien lui aussi !

Gros silence. Marianne et Jacques se regardent en chiens de faïence tandis que Sylvie guette leurs réactions, ainsi que celles d'Hugo.

ALEXIS – Savoir jouer un rôle est le propre des pervers narcissiques. C'est d'ailleurs grâce à ce talent qu'ils parviennent à se fondre dans le décor !

SYLVIE ( Ignorant la boutade d'Alexis ) - Attends, c'est vrai ce qu'il raconte ? C'est pas possible.... Je veux dire : pas toi Marianne. Toi la meneuse de troupes tu te laisserais marcher sur les pieds par un homme ? Ne me dis pas que tu vas laisser un tocard t'enfermer dans sa tour d'ivoire ? Faut se réveiller, on est au vingt-et unième siècle, c'est fini ces conneries ! Qu'il aille se faire voir si ça ne lui plaît pas d'avoir une femme épanouie ! Et puis regarde-toi : tu n'as pas besoin d'un homme pour

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exister !

ALEXIS – Nul n'a besoin d'autrui pour avancer, d'autant plus que bien souvent c'est autrui qui lui barre la route !

MARIANNE – Je n'ai pas besoin d'un homme.... Je n'en ai plus besoin.... Plus maintenant....
( D'une voix fébrile ) Je repousse ce moment de vous l'annoncer mais je dois prendre mon courage à deux mains.... Je suis....

SYLVIE – Enceinte ? C'est ça ? J'en suis sûre à présent ! Ça explique tout ! Le fait que tu portes des tenues bien moins féminines qu'avant par exemple.... pour couvrir les éventuels kilos..... Ça m'étonnait aussi venant d'une femme qui a toujours usé de sa splendeur naturelle !

HUGO – Mais alors ce serait qui, le père ? SYLVIE – Par pitié, pas Jacques ?

JACQUES – Si c'est le cas, je ne suis pas au courant.... Sauf si j'ai fait un don de ma personne à mon propre insu !

MARIANNE – Cette conversation est stérile....

SYLVIE – Si toi tu l'étais ça clôturerait le débat ! ( Marianne s'abstient de répondre ) Cela dit, ça me soulagerait ! Je n'ai pas spécialement envie de voir débouler un Jacques miniature sur les planches dans quelques années..... ( À Marianne ) Non, mais sincèrement, je compatis : toi qui a toujours été disons.... égocentrique, ça doit être tâche complexe de cacher ce que cette grossesse va infliger à ton corps.... surtout si tu ne veux pas éveiller les soupçons.

MARIANNE ( Horripilée ) - La ferme Sylvie ! ( La tension s'accroît, tous restent de marbre ) Je ne suis pas enceinte ! Non, je ne vais pas donner la vie, c'est tout le contraire en fait....

HUGO – Le contraire d'enceinte..... C'est quoi ?

MARIANNE – J'ai un sarcome. ( Silence général ) C'est un.... cancer. Une tumeur du cerveau plus précisément..... ( Sentant l'émotion s'emparer ) Stop ! Arrêtez de me dévisager comme ça..... C'est déjà bien assez difficile de vous en parler.... Ça fait des mois que je suis un traitement..... Aussi lourd que cette maladie se fait rare.

JACQUES – Pourquoi.... je veux dire.... pourquoi ne nous as tu rien dit ?

MARIANNE – Car j'appréhendais ces regards compatissants.... Je voulais vous épargner cette obligation.... Jevoulais pas non plus vous voir subitement changer d'attitude à mon égard. J'aurais pas supporté. Pas supporté que toi, Sylvie, tu deviennes soudainement agréable.

SYLVIE – Tu sais très bien que je te respectes profondément !

MARIANNE – Tu vois ! Ton comportement évolue déjà, et ce inconsciemment.

SYLVIE – C'est grotesque ! C'est vrai qu'il y a toujours eu une rivalité entre nous pour déterminer qui mène la danse, mais sinon je t'apprécie.... malgré ton arrogance, ton laxisme, tes mesquineries,

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ta superficialité et ta partialité masculine....

JACQUES – Tais toi ! Mais tais-toi donc ! C'est comme ça que tu réconfortes une amie en détresse ? En la couvrant de critiques acerbes ?

MARIANNE – Rideau ! Ça suffit tous les deux ! Écoute Jacques, je préfère largement que Sylvie reste telle qu'elle est : abrupte et directe.... ( Un temps ) Vous savez, je suis fière d'être parvenue à vous sortir des griffes de vos vies monotones et stressantes, mais le plus dur c'est de partir en vous laissant prisonniers de vos démons intérieurs....

SYLVIE – Je vais te dire : ta plus grande faiblesse, c'est ta peur maladive que ta véritable maladie ne soit découverte.... et qu'elle te rende faible aux yeux des autres.

MARIANNE – Évidemment ! Ça n'a rien de réjouissant de dévoiler aux autres cette maladie.... Et ses conséquences physiques et psychologiques : nausées, vertiges et surtout l'alopécie ( À genoux, elle tient fermement sa tête baissée et soudainement retire sa perruque, dévoilant son crâne, avant de s'effondrer ) Le pire, ce sont les effets secondaires de la radiothérapie : perdre ce signe distinctif de féminité c'est comme perdre toute estime de soi.

SYLVIE ( S'abaissant aussitôt au chevet de Marianne ) - Tu ne peux pas continuer à te battre seule et désarmée contre cette putain de maladie tout ça pour éviter que ça ne devienne de notoriété publique.... On s'en fout des autres et du qu'en dira-t'on !

MARIANNE ( Toujours à terre, désemparée ) - Je ne suis pas aussi forte que toi. Je n'ai pas cette faculté de faire de la méchanceté des gens un atout, un bouclier pour devenir imperturbable.... Vous savez, si j'ai décidé de vous en parler ce soir, c'est à cause d'une conversation que j'ai entendue pendant votre filage..... J'ai remarqué qu'il manquait un contre et je suis allée à la régie..... On ne m'y attendait pas.... J'ai entendu des médisances de Bertrand et son assistante.... C'est dingue de constater que même lorsque ça vient de bas, on relève !

HUGO – Mais..... Qu'est ce qu'ils disaient ?

MARIANNE ( Difficilement ) – Que .... que je n'étais plus que l'ombre de moi-même.... Que j'avais maigri.... Qu'ils me trouvaient palotte.... Que des rumeurs couraient selon lesquelles mon mari m'avait plaqué.... Qu'il était allé voir ailleurs.... Que je devais être trop rigide sexuellement....

Marianne se redresse, repositionne sa perruque et quitte la scène, laissant ses comédiens en émoi.

SYLVIE – Quel enfoiré ce Bertrand ! Pour qui il se prend ? C'est pas parce qu'il est ingénieur du son que ça lui donne le droit d'appuyer sur tous les boutons. Tiens, moi j'ai bien envie d'aller le mettre en pause !

JACQUES ( Hésitant, mal à l'aise face à la détresse de son amie ) - Ça n'a rien d'étonnant : lorsqu'une personne se trouve au sommet de son art, les petites gens n'apprécient que davantage sa chute....

SYLVIE – C'est dingue de voir jusqu'où peut aller la bassesse humaine.... Ce type ne sait rien, il voit que Marianne ne va pas bien, et derrière son dos, il l'enfonce !

JACQUES – Moi j'en ai le souffle coupé ! Il lui a fallu un sacré courage pour nous regarder droit 28

dans les yeux et nous avouer son cancer, et surtout montrer sa perte de cheveux. Elle qui donne l'image d'une femme de poigne, si forte.

ALEXIS – Les apparences sont souvent trompeuses et peuvent apparemment tromper facilement ! SYLVIE – Je sais pas vous, mais moi ça me fout le cafard, voir Marianne perdre la face ainsi. J'ai

même pas le courage de rentrer chez moi.
HUGO – Il ne faut pas partir.... On ne peut pas la laisser seule.... surtout maintenant !

SYLVIE – Et on fait quoi ? On dort sur les planches ? Moi, la nuit, j'ai besoin d'intimité, alors ce sera sans moi ! Tchao tchao ! ( Sylvie quitte la scène )

JACQUES – Quelle rabat-joie celle-là ! Tiens, ça me donne une idée. Vu qu'elle nous fausse compagnie, on va refaire la scène qu'on a loupée avec Sylvie, mais en interchangeant les rôles. Hugo, tu feras mon rôle, Alex tu feras.... toi, donc l'endormi, et moi je ferai Alicia....

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Inter-scène 2

Alexis s'installe dans le lit, en mode endormi, tandis qu'Hugo se place derrière la porte. Jacques est seul et enfile la robe de nuit en satin d'Alicia.

JACQUES ( Doté d'un jeu totalement excessif, il sort de la salle de bain et monologue face au public ) - Ah ! Enfin seuls ! Depuis le temps que je me languis d'un corps à corps entre nous
( Apercevant Manuel endormi ) Ah non ! Pas encore ! Tu t'endors toujours avant la mise en bouche ! ( en aparté au public ) Qu'est ce qu'il est croquant.... Enfin craquant ! Ce qui est dingue, chez nous les femmes, c'est que ce sont les hommes qui ne nous font rien qui nous font le plus d'effet !

Bruit de porte, gêne excessive de Jacques qui interprète Alicia et qui fait plusieurs aller-retour entre la porte et le lit pour trouver une solution, il bloque la poignée de la porte avec la chaise.

JACQUES ( Dont le regard est partagé entre le lit et la porte ) - Ciel ! Mon mari !

HUGO – Hé ! Alicia, tu es là ? ( Actionnant énergiquement la poignée, en vain ) Bon, si tu es là, réponds-moi ! Bon, si tu réponds pas, c'est que tu n'es pas là, si ? Mais qui a fermé alors ? Répondez-moi ! Si y'a quelqu'un, répondez-moi ! Mais si il n'y a personne.... bah ce n'est pas la peine de répondre !

JACQUES ( Conservant ses mimiques burlesques ) - Je suis là, je suis enfermée.... à l'intérieur ! La porte ne s'ouvre plus.... Elle fait ça souvent quand on la ferme.... Le mieux c'est que tu comptes jusqu'à dix .... ( Énumère gestuellement ce qu'il a à faire durant ce laps de temps ) Oui dix ..... et que tu la défonces, prêt ?

HUGO – Jusqu'à trois c'est pas suffisant ?
JACQUES – Surtout pas ! Il te faut laisser le temps, pour.... l'élan ! Allez, compte, je t'écoute.

Hugo décompte tandis que Jacques prend le temps de replacer la chaise avant de camoufler les habits de Manuel sous le lit. Hugo, muni de l'attaché-case de Philippe, enfonce la porte avec une facilité déconcertante.

HUGO – C'est quoi cette porte ? Un peu plus et je sortais de mes gonds à cause d'elle ! ( Ouvrant et refermant plusieurs fois la porte ) C'est bizarre qu'elle se bloque. Ah ben si, là, elle marche pourtant.

JACQUES ( Se précipitant vers Hugo pour maintenir son regard hors du champ de vision du lit ) - Et bien.... Je suppose qu'elle ne se bloque que lorsque l'on est enfermé à l'extérieur.... Ça évite les accidents domestiques.... ( Tenant le visage d'Hugo ) Prends-moi dans tes bras !

HUGO ( Caricaturant la voix virile de Jacques ) - Bon ! J'ai passé une journée é-pui-sante ! Je crois que je vais piquer un petit roupillon....

JACQUES ( Évitant à tout prix qu'Hugo jette un œil en direction du lit ) - Si on allait déjeuner plutôt ? Tu as soudainement réveillé mon appétit .... gustatif !

HUGO ( Messe basse à Jacques en apercevant Sylvie qui revient prématurément des coulisses côté jardin ) - Psst, je crois qu'on devrait en rester là.

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JACQUES ( Persévérant à singer Sylvie ) - Non non non ! Attention Jacques ! Ce n'est pas ça ta réplique. On dirait que tu ne prends pas du tout au sérieux notre troupe ! ( Théâtral, reprenant les dires de Sylvie ) Serais-je donc la seule à prendre notre troupe au sérieux ?

HUGO – Hum hum !

JACQUES ( S'enlisant dans la caricature pour Alicia ) - Mon p'tit Philou, voyons, tu vas sans doute me dire que je suis folle, mais j'ai une surprise pour toi.... Mais pour que ce soit une totale surprise, il faut que tu fermes les yeux..... ( En pleine crise euphorique ) Attention, on ne triche pas !

Jacques s'empêtre, comme dans la scène d'origine, à réveiller Alexis, qui ronfle réellement, puis s'évertue à dénicher un objet faisant office de surprise, après réflexion, il prend des menottes. Hugo ne sait plus sur quel pied danser, dans le doute, il poursuit la scène tout en gardant les yeux ouverts pour vérifier où se trouve Sylvie.

SYLVIE – Stop ! Hugo, ça va pas là ! Tu sembles oublier que tu es dans un vaudeville ! Les personnages sont donc forcément dénués de logique. Même si Philippe voit Alicia et Manu sous son nez, il ne peut pas comprendre leur liaison !

JACQUES – Tu..... Tu es.... là ?
HUGO – Jacques, je crois que tu peux sortir du personnage, maintenant !
SYLVIE – Oui, je suis bien là.... Ça fait longtemps que vous vous jouez de moi ?
JACQUES – En fait.... Ça dépend.... ça dépend surtout depuis combien de temps tu nous observes !

SYLVIE – Depuis suffisamment longtemps pour constater que l'on se paye ma tête dès que j'ai le dos tourné.... Et puis rends-moi ma robe de chambre d'abord, tu vas la froisser, comme tu l'as fait pour moi ! Quant à toi Hugo, tu me déçois énormément ! Venant de Jacques, plus rien ne m'étonne, mais toi, te prêter à ce genre de mesquineries.....

JACQUES – Hey ! Te laisse pas faire, c'est toi le boss, Hugo.... ( Vexé que personne ne relève la note humoristique ) Hou hou ! Hugo ! Boss ! Hugo Boss ! Bon sang personne n'est réveillé ici !

HUGO – Si si ! On a entendu, c'est juste qu'on a l'habitude de ta blague. Salut Hugo, ça bosse ? Ou comment va Hubo Goss ? Alors je n'y prête même plus attention....

SYLVIE – Et puis, d'abord, qui t'as permis de me tourner en ridicule ! Sans compter ces airs de pétasse que tu donnes à mon personnage ? Tu insinues quoi ? Que mon jeu n'est pas assez prononcé ?

JACQUES – Ça n'a rien de personnel, c'est une méthode dite du miroir. C'est constructif de voir comment tes partenaires envisagent ton rôle. C'est même édifiant. Regarde pour Alicia par exemple, tu pourrais la jouer beaucoup plus attirée par son mari ou son amant, car il faut admettre que bien souvent on sent que c'est toi, Sylvie, qui réagit..... Et donc que tu ne t'oublies pas complètement....

SYLVIE – Figure-toi que je dois pousser mon talent de comédienne au paroxysme pour donner ne serait-ce que l'illusion que tu puisses me plaire.... Non mais t'as vu ta tronche ? On dirait un bouledogue constipé !

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JACQUES – Et bien je peux t'affirmer que c'est réciproque ! Car je trouve Madame aussi sexy qu'un corps momifié dans un sarcophage !

SYLVIE ( Consternée ) – Et d'abord tu l'as dégoté où, cette prétendue méthode ?

JACQUES – Ça s'appelle le " Marivaudage des interprètes " , c'est très répandu dans les troupes professionnelles.... Ça consiste à atteindre une autodérision maximale en organisant une tournante.... des rôles ! Ça sortira dans le prochain opus des " Planches théâtrales " prévu pour 2023.

HUGO ( En aparté pour Jacques ) – Tu l'as échappé belle.... L'art du mensonge grossier te réussit.... On dirait Philippe..... Du coup, on ne termine pas la scène ?

ALEXIS ( Sortant de son " sommeil " ) - Sans public, le comédien de l'art vivant n'est plus vivifié, rendant alors son jeu sans vie.

JACQUES – Ma parole, c'est définitivement lui le maître des oxymores ! ( Il s'esclaffe ) Quoique moi aussi car qui dit occis dit mort..... ( Un temps ) Finalement on devrait nous embaucher pour écrire la suite de R.E.V. !

SYLVIE – Tu peux débrancher ton blagophone s'il te plaît, car il est totalement obsolète ! ( À Hugo ) Moi je veux bien que vous poursuiviez.... c'est l'occasion de montrer à ce bon vieux Jacques ce qu'il aurait pu mieux faire, par contre, juste un petit détail Hugo : quand il y a des indications de sortie dans les didascalies, tâche de les suivre cette fois ! Tiens, Alex, puisque tu as le texte sous les yeux, tu peux nous les lire ?

ALEXIS ( Éprouvant visiblement des difficultés d'élocution dans sa lecture ) - La si tu a tion de vient in ex tri ca ble pour A li cia qui fait les cents pas tan dis que Phi lippe se po si tionne à jardin et voit le co di cille.

SYLVIE ( Qui trépigne en attendant qu'Alexis ait lu deux lignes ) - Ah tu l'as entendu ! À jardin ! Et toi, tu es resté où ? A cour ! Bon, certes, c'est pas ton rôle, mais tu as fait l'erreur plusieurs fois durant tes passages.

JACQUES – Non mais là, il est tout à fait excusable ! Je veux dire moi-même, j'ai jamais réussi à comprendre les multitudes de systèmes mnémotechniques pour savoir où placer la Cour au Jardin.

HUGO – Pas du même côté en tout cas.

JACQUES – Moi on m'a toujours dit Cour c'est à gauche et Jardin à droite..... Oui mais en regardant d'où ? Car la gauche quand on est sur scène c'est en fait la droite des spectateurs, et vice- versa.... Du coup, ça marche pas.... Et j'ai souvent essayé avec Jésus Christ.... Mais comme je ne suis pas croyant, ça ne marche pas non plus.

SYLVIE – Tatata ! Vous n'avez aucune excuse puisque Marianne a fait exprès de placer la fenêtre sur cour, en hommage au film éponyme. Impossible donc d'oublier !!!

JACQUES – C'est plutôt ironique que tu mettes en lumière les arguments scénographiques de Marianne quand ça t'arrange.... Alors que d'habitude, tu t'en laves les mains.... ( Apercevant que son interlocutrice est en train de se nettoyer les mains ) Enfin, sans mauvais jeu de mot aucun !

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SYLVIE ( Prise en faute et passablement remontée ) - Oh et puis zut ! Je laisse tomber ! De toute façon, je déteste cette pièce, je déteste cette satanée troupe et surtout je déteste faire semblant ! Finalement, le théâtre ça n'est certainement pas pour moi !

Noir

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SCÈNE 4

Après un léger noir, Jacques et Hugo ont retiré les accessoires temporaires des personnages qu'ils ont " parodié " et grignotent soda et chips sur le lit. Sur ces entrefaits, Sylvie arrive à toute hâte et se voit contrainte de ramasser les miettes et de ranger les quelques objets sortis des cartons par Alexis, tout en cochant des listes.

JACQUES ( Parle la bouche pleine ) – Tu fais déjà ton comeback ? L'appel de la scène sans doute. SYLVIE – Ce que tu es comique toi.... J'admets m'être légèrement emportée, sans doute suis-je

perturbée par ce que nous a lancé Marianne tout à l'heure....

HUGO – C'est parce que tu es sensible.... même si cherches à tout prix à le nier..... Tu as peut-être même peur qu'elle parte vraiment.

SYLVIE ( Refusant cet élan de sentimentalisme ) – Et toi, là, au lieu de rester faire mumuse avec ta baballe, et si tu nous disais comment tu la vis, cette annonce ? ( Elle lui arrache des mains sa précieuse balle d'un jaune passé )

ALEXIS ( Récupérant prestemment sa balle avant de poursuivre son jeu mural ) - Que serait la vie sans la mort ? La vie prend sons sens justement grâce à la mort..... Il ne faut pas les opposer. La mort est la suite logique..... Le dénouement d'une vie ne peut finir d'une autre manière....

SYLVIE – C'est ça ! C'est ça ! Reste dans ta bulle..... Des fois j'ai vraiment l'impression d'être à Ploucville ici ! Mais tu as raison dans le fond : ce mur a plus de profondeur que toi et ta crainte des relations humaines !

JACQUES – Je ne te savais pas aussi sensible, on dirait presque que l'état de Marianne ne te laisse pas indifférente.

SYLVIE ( Indignée ) – C'est vrai, je suis sous le choc suite à la révélation de Marianne.... Voir une femme aussi forte ainsi déchue par la maladie.... C'est une profonde injustice ! Oui, je suis en colère ! En colère contre cette putain de vie qui ne nous apporte que des emmerdes ! Mais qu'est ce qu'on a fait au bon Dieu pour être ainsi victime de la fatalité ? Est-ce notre pénitence pour des crimes commis dans une autre vie ? Ou par nos ancêtres ? Ça ne m'étonnerait pas ! Faut dire que dans ce domaine, j'en connais un rayon. C'est bien simple, moi ça fait quarante-deux piges de ma chienne de vie que je paye l'addition pour les agissements de mon aïeul de mère ! ( Se retourne vers ses partenaires, réalisant qu'elle fait preuve d'une légère vulgarité ) Oui Oui ! Je sais ! Je suis vulgaire ! Mais exceptionnellement j'en ai le droit !.....

ALEXIS – La vulgarité est parfois le meilleur remède contre la colère intérieure.

SYLVIE ( Contemple la salle " théoriquement " vide de public et s'égosille à la fenêtre ) - Putain de saloperie de bordel de putain de merde !!!! Voilà, c'est dit ! Ça c'est pour toi Marianne, pour cette stupide maladie qui va t'arracher à nous ! ..... Ne me regardez pas comme ça, les gars ! Il n'y a personne alors j'en profite.... Punaise, qu'est ce que ça fait comme bien ! Tiens, vous devriez essayer .... Ça relâche la pression....

JACQUES – Oui.... Enfin... Les régisseurs, ils risquent de croire que tu grondes sur eux.... On risque d'avoir du mal à revenir jouer ici....

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SYLVIE – Je m'en tamponne ! C'est mon hommage personnalisé pour Marianne. Elle qui nous dit toujours que crier sur scène, ça revient à un chuchotement dans la salle.

ALEXIS - C'est bien à ça que sert la pratique du théâtre, non ? Pour extérioriser pleinement ses émotions, pour exprimer extérieurement, par le biais de personnages et situations fictifs, les sentiments bien réels qui nous assaillent....

SYLVIE – On ne fait pas du théâtre juste pour s'amuser à être quelqu'un d'autre que soi, car là ça reviendrait à vouloir échapper à sa propre réalité..... Non, pour moi idéalement, le théâtre sert à crier à qui veut l'entendre toute la haine refoulée qui est en moi, sans avoir à donner des justifications puisque c'est censément un rôle.

JACQUES – Tu n'as pas tort ! Selon mon humble avis, c'est autrement plus efficace qu'une thérapie de groupe ou qu'une visite chez un psy qui va se contenter de t'écouter geindre sur tes problèmes existentiels....

SYLVIE - Certains cultivent la passion de l'art dramatique par plaisir de se retrouver sur scène, et bien moi, c'est tout bonnement par nécessité de passer mes nerfs.... Non mais cela dit entre nous, vous croyez sérieusement que ça m'amuse de prendre les traits d'une jeune écervelée qui trompe son mari en dissimulant misérablement son amant dans le placard ? Tout ça par pure vénalité qui plus- est !!! Pfff, ça frise le pathétique !

JACQUES – C'est justement tout l'intérêt du théâtre.... Jouer des personnages à mille lieux de ce que l'on est dans la vie.... Et puis... rassure-toi.... On ne risque pas de te confondre avec le tien !

SYLVIE ( Se tournant une fois n'est pas coutumes vers ses acolytes ) - Ah ça, mes camarades d'infortune s'en donnent à cœur joie car ils savent à quel point ce rôle m'indispose au plus haut point.... Parfois, je me demande si Marianne ne choisit pas délibérément ses textes juste pour me rendre chèvre ! En plus, Alicia est censée avoir tout juste trente ans.... Non mais regardez-moi.... On n'y croit pas une seconde !!! ... Vous n'imaginez même pas le nombre d'heures interminables que je passe en session maquillage pour feindre l'illusion....

JACQUES – Excuse-nous de ne pas être des femmes..... C'est pas avec mes dix cheveux par centimètre carré que je vais passer cent plombes dans les loges à me coiffer.... À ce stade, faut pas se les arracher !

Sylvie prend une lingette démaquillante et enlève la couche superficielle de mascara sur ses paupières, puis en pointant du doigt ses partenaires.

SYLVIE - Et qui aurait le cran nécessaire pour me signaler de visu si j'y parviens ou pas ? Qui ? .... Personne évidemment. Ils sont bien trop gentils pour me le dire....

JACQUES – Je dirais pas nécessairement trop gentils.... Je dirais plutôt craintifs..... ou tenant simplement à sortir indemnes....

SYLVIE ( Face public ) - Quelle belle brochette d'hypocrites ! Bon, c'est vrai que moi je n'ai pas ma langue dans la poche. C'est vrai aussi que je ne suis pas avare en reproches, mais ça ne signifie pas que je ne les aime pas, mes partenaires, au contraire, je veux juste les rendre moins .... énervants à mes yeux ....

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JACQUES – C'est touchant cette marque affective..... Nous aussi on t'aime.

SYLVIE - Oui, j'affectionne que tout soit parfait... Jusque dans les moindres détails.... Certains diront que je ne supporte pas l'imperfection d'autrui.... Et ils ont sans nul doute raison.... Je me soigne contre ça d'ailleurs, je tente de corriger comme je peux ce besoin maladif de tout contrôler, de vouloir impérativement que tout abonde dans mon sens.... Quand je parle de " besoin maladif ", je pèse mes mots.... oui, car mon médecin appelle ça avoir des toc. Troubles obsessionnels complusifs comme il souligne. De nos jours, la moindre faille dans notre comportement est considérée comme une maladie inquiétante et porte un nom savant qui la rend plus complexe et inquiétante encore.... on en deviendrait presque hypocondriaque avec leurs conneries tiens ! Et après, on nous clamera que le déficit de la Sécu s'élargit dangeureusement.... Si déjà ils arrêtaient de nous prendre pour des cons !

JACQUES – Entre parenthèses, la connerie aussi c'est une maladie.... Incurable pour la plupart !

SYLVIE - Non mais on est tous malade en somme ! Autrefois, on ne s'embarrassait pas de tant de nominatifs tendancieux.... Par exemple, un gosse qui se promenait tout seul dans les bois on supposait qu'il appréciait les promenades pédestres en solitaire, la nature.... Aujourd'hui, on le traduit direct comme asocial et mal dans sa peau. C'est abérant !

JACQUES – Pas faux ! Et si c'est un adulte, il est direct catalogué prédateur sexuel.... genre dans les bois t'as quand même largement plus de probabilités de tomber sur des proies animales que féminines. Enfin bref !

SYLVIE ( Poursuit ses propos tout en rangeant symétriquement les quelques accessoires qu'Alexis a bougé ) Ce n'est pas parce que je suis légèrement pointilleuse au point de ranger mes vêtements dans ma penderie par coloris ou que mes bibelots sont disposés sur une étagère par ordre de grandeur que ça fait de moi une dégénérée ..... C'est par pur esprit de praticité !

JACQUES – Bien sûr que non.... On le fait tous.... Tiens, moi je range même mes contacts dans un répertoire..... par ordre alphanumérique qui plus-est !

SYLVIE - Il est vrai aussi que je suis un tantinet maniaque.... Oui, je lave systématiquement la monnaie que l'on me rend chez la boulangère ou le pharmacien .... Normal, il y a un nombre incalculable de bactéries dessus, c'est bien connu !

ALEXIS – L'argent n'a pas d'odeur mais il peut pourtant être sale....
SYLVIE - De manière générale, j'aime quand ça brille, quand ça sent le propre.... Vous avez déjà

senti du Monsieur Propre ou de l'Ajax ? C'est vraiment le pied, je vous assure !

JACQUES – Ah !!! C'est ce genre de dopants que tu sniffes ? Je me disais bien aussi que tu avais une drogue pour être aussi frappée....

SYLVIE – Ça n'a rien d'amusant, c'est pas facile d'être moi..... Et moi je suis obligée de faire avec ! D'être sans arrêt jugée.... Ce qui nem'empêche pas d'être persuadée que mon cher médecin est aux petits soins pour sa BMW flambant neuve qu'il doit régulièrement polishée et surtout vérifier jusque dans les moindres recoins s'il n'y a pas de traces d'impact ou de micro rayures.... Mais là, comme c'est un homme, on dira que c'est un passionné.... Pffff, allez comprendre ! Il y a deux poids deux

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mesures, comme d'habitude !

JACQUES – Ah là, tu compares l'incomparable ma chère. Une voiture pour un homme, c'est vital ! Aussi vital que l'alphabet l'est pour un cruciverbiste, la photosynthèse pour une plante verte, ou mieux.... qu'un homme l'est pour une femme !

Changement de ton, elle s'allonge sur le lit comme si elle était en consultation avec un psychologue.

SYLVIE - Et puis, c'est pas de ma faute, c'est ma mère qui m'a rendue comme ça. Elle, elle était vraiment atteinte.... C'est simple, je ne pouvais rien faire sans l'avoir derrière mon dos. Une vraie chienne de garde, en moins affectueuse bien sûr ! Quand je rentrais de l'école, je devais immédiatement me laver car elle considérait saleté tout ce qui provenait de l'extérieur de notre petit appartement, pourtant celui-ci était plutôt miteux. Autant vous dire que je ne pouvais pas inviter mes copines à la maison, j'avais bien trop honte ! Je devais supporter la crasse ambiante et respecter des règles plus grotesques les unes que les autres.... Qu'est ce qu'elle a pu me gâcher la vie ! Si j'avais le malheur de ne pas obéir à l'une de ses prétendues règles, c'était direction la salle de bain pour une douche froide... même en plein hiver. Faut dire qu'elle ne payait pas ses factures à temps, donc il arrivait fréquemment qu'on soit à court d'électricité. De plus, l'appartement n'était absolument pas chauffé si bien que ça puait le renfermé.... et les moisissures pullulaient.... Ma mère, elle, s'aveuglait en imaginant que tout était nickel et me grondait quand je n'étais pas propre.... elle devait déjà être myope ou sénile !!!

JACQUES – Alors c'est pour ça que tu passes ton temps à nettoyer derrière nous ? Moi je croyais que tu prenais simplement ton rôle de femme à cœur..... Quelle déception.

SYLVIE - Le pire c'est lorsqu'elle est tombée malade.... La maladie la plus pratique qui soit quand on rêve d'avoir la mémoire sélective. Azheimer nous a indiqué son docteur. Ce fut le coup de grâce.... pour moi ! Car cette folle est devenue bien plus oppressante qu'elle ne l'était auparavant. J'avais seize ans et il fallait que je sois constamment avec elle car elle avait " peur " d'oublier quelque chose.... genre éteindre la gazinière...

JACQUES – Tu aurais dû voir les avantages : oublier de lui faire signer des bulletins scolaires par exemple.... Ou les dates de visite de contrôle chez le dentiste....

SYLVIE - Tu parles ! Elle n'omettait pourtant jamais de me sermonner pour un rien et de trouver ce prétexte pour m'empêcher de sortir : " Tu ne vas pas laisser ta mère mourante seule chez elle tout de même ? " Qu'est ce qui aurait pu lui arriver de si terrible ? Une agression ? Impossible ! Avec sa tête de mégère, elle aurait fait fuir Jack l'éventreur en personne.... Un vol ? Encore moins ! Rien dans notre modeste appartement ne possédait de valeur marchande.... Et je doute fortement que ces précieuses breloques en toc auraient pu attirer les convoitises.... Que nenni !

JACQUES – Détrompe-toi ! Tous vos déchets peuvent devenir lucratifs. Tu n'imagines même pas le fric que peuvent engendrer des vide-grenier.... Il y en a qui en font leur gagne-pain. On appelle ça des vide-ordure.

SYLVIE ( Ignore Jacques et s'adresse au public comme s'il était sa mère ) - Tout ça, c'était pour me faire culpabiliser, et le moins que l'on puisse dire, c'est que je l'ai entendu maintes fois ce refrain de la fille indigne par une mère soit-disant dévouée : " Je t'ai élevée toute seule. Personne ne m'est venue en aide à moi ! " .... La faute à qui ? Elle se cloisonnait dans son logis pourri et dans son

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pseudo confort.... Et elle aurait voulu que j'en fasse de même.... Elle est même parvenue à m'empêcher de suivre ma voie professionnelle : " Cuisiner, ce n'est pas un métier ! Tu feras ça quand tu seras mariée.... " Comme si je risquais de rencontrer un homme en restant vieille fille ! " Toi, t'es juste bonne à te faire entretenir ! " qu'elle me lançait dès que je me rebellais.... Ah ça, elle n'avait pas son pareil pour me rabaisser....

JACQUES ( Ricane fortement ) – C'était vraiment sa voix, ça ? On dirait une sorcière....

SYLVIE ( Habitée par la colère ) – C'en est une ! Et elle osait prétendre avoir été une bonne mère.... C'est bien simple, elle m'a pourri la vie. Je pense qu'elle m'a toujours vue comme l'obstacle qui lui barrait la route, qui l'obligeait à maintenir cette vie fade.... Elle me détestait, m'en voulait d'avoir gâché sa vie de femme, et je le lui rendais bien.

HUGO – Tu parles d'elle comme si elle n'était plus de ce monde.... pourtant elle est en vie, non ? Léger silence. Changement de ton.

SYLVIE - Aujourd'hui, alors qu'elle est grabatère, elle persiste à me gâcher la vie.... En s'accrochant à sa misérable existence comme une vieille branche qui refuse de céder et de laisser le fruit tomber de l'arbre.... Je suis certaine qu'elle respire encore uniquement pour me torturer psychologiquement. Elle sais que je suis à bout.... C'est vrai : comment diable puis-je mener ma propre vie avec une mère invalide à ma charge ? Vous me direz, j'ai bien droit à quelques aides compensatoires, mais c'est très loin de couvrir tous les frais hospitaliers, les traitements, et comme elle n'a jamais travaillé, sa retraite ne s'élève pas bien haut.

JACQUES – Bah tu lui trouves un mec ! J'ai vu un reportage à la télé.... Il y a des sites où ce sont les enfants qui trouvent les conjoints de leurs parents. C'est très en vogue car le marché de l'amour est en plein essor chez les seniors..... Ils ont besoin d'un second souffle, d'une nouvelle jeunesse.

ALEXIS – Quand l'amour se galvaude en business, alors la richesse devient notre talon d'Achille. HUGO – Il paraît même qu'il existe des sites de rencontres pour les chiens.... Leurs maîtres chattent

entre eux sur le net et....
JACQUES ( Le coupant ) - Attends, ton truc, c'est plutôt pour les chats, non ? .... Si ils chattent ....

HUGO – Euh.... Oui oui.... C'est ça.... Ils appellent ça du " Dog-dating ".... Certains poussent même le vice au point d'endimancher leurs boules de poil avec nœud papillon ou brushing. C'est plutôt décoiffant !

JACQUES – Voire poilant ! ( Il rit. ) Il n'y a pas à dire : l'art de la séduction c'est comme l'art du théâtre, il s'exprime sous toutes ses formes.... Qu'elles soient humaines, animales ou gérontophiles ! Alors, tu vois, pour caser ta mère, c'est pas désespéré !

SYLVIE – Personne, non personne ne pourrait la supporter ! ( Sylvie s'asseoit au bord du proscenium, exténuée. Elle ingurgite subrepticement des gélules. )

JACQUES – Évidemment, si tu rejettes toutes nos propositions, tu vas finir vieille fille ! SYLVIE – Tu ne crois pas si bien dire : Le résultat parle pour moi : quarante deux ans plus tard, je

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vis toujours chez ma mère dans ce même taudis.... Un trou à rat si j'ose dire.... enfin quand je dis que je vis, j'extrapole car en réalité je me contente de survivre.... Ma seule récréation, en dehors du théâtre, c'est d'aller travailler.... En allant ramasser la merde des gens ! Oui, je suis agent d'entretien comme on dit de nos jours.... mais appelons un chat un chat, je fais le ménage... Je passe derrière les autres nettoyer leurs saletés.... ça ne diffère pas des masses de ce que je fais chez moi....

Silence pesant, Sylvie réfléchit.

SYLVIE - Je crois que je n'ai guère le choix, si je dois maintenant perdre ma seule véritable source d'oxygène, je devrais prendre une décision .... Soit me morfondre chez moi jusqu'à ce que la dépression finisse par me tuer.... Soit supprimer le diable qui étouffe ma vie.... ( Regarde fixement le public, comme si elle entendait leur jugement, puis ses camarades )

SYLVIE - Quoi ? Vous voyez une autre alternative ? .... Non.... Alors cessez donc instamment de me juger avec votre silence réprobateur. Quand on a un problème, on le solutionne, c'est tout.... Et si mettre fin aux jours de ma mère peut m'empêcher de sombrer avec elle, ai-je vraiment le droit d'hésiter ?

ALEXIS – Quand il nous reste comme unique choix le mal ou le moindre mal, qu'importe l'issue. Nouveau silence pendant lequel Sylvie se dirige vers la fenêtre. Musique de Psychose. Lumière très

faible.

SYLVIE - Je vous avoue que j'y ai déjà songé plus d'une fois.... Mais le plus dur ce n'est pas la culpabilité. Non ça je le réglerai ultérieurement, au jugement dernier avec le Monsieur tout puissant. Non le plus dur, c'est de trouver LA méthode ! ( Change de ton, presque amusée ) Vous allez rire mais je n'ai jamais tuer personne jusqu'à présent et du coup je ne sais pas du tout comment faire !

JACQUES – Encore heureux !

SYLVIE ( Ne tenant plus compte des interpellations de ses camarades ) - Dans les films, ça paraît basique.... Les protagonistes ont généralement tout à portée de main : pistolet, poison de toutes sortes et même la bombe nucléaire....

JACQUES – Le top du top, ça reste quand même les mitraillettes, les chars d'assaut ou encore les sabres lasers.... C'est beaucoup plus impressionnant.... Cela dit, je ne te les conseille pas car c'est sûrement très coûteux et puis surtout on n'en trouve pas facilement.... Même sur le Bon Coin !

SYLVIE ( S'approche de la fenêtre, une ombre chinoise symbolise la mère, elle approche ) - Moi je n'ai rien de tout ça.... J'ai juste un vieux couteau de cuisine qui pourrait faire l'affaire.... sauf que ça serait trop glauque, trop sanguinolant pour moi..... et puis il faudrait tout nettoyer le carnage derrière elle. Sans parler que je n'ai pas spécialement envie de me réveiller toutes les nuits avec ce souvenir répugnant de sang frais sur les mains. Non, moi je voudrais une méthode expéditive, sans trace.

JACQUES – Essaye la strangulation ! C'est rapide, sans tâche de sang et tu n'as besoin que de deux mains. ( Rire facétieux jusqu'à ce qu'il voit que Sylvie prend ça au premier degré )

SYLVIE ( Se positionne devant la fenêtre, en simulant mettre des gants ) – Non ! Non.... Je ne peux pas ! C'est une chose de refroidir sa mère mais c'en est une autre qu'elle me voit le faire.... ( Elle réfléchit, puis éclair de génie ) Je sais ! J'ai trouvé ! Je pourrais la noyer..... Cela étant, il n'y a pas de

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baignoire dans notre appartement, et personnellement je trouve ça trop dégoûtant de tenter une noyade dans la cuvette.... ( devant l'aquarium ) et je doute que son énorme caboche puisse passer dans le bocal du poisson.... Oh et puis non, pauvre bête.... Quoique il l'oubliera vite normalement....

Après que Sylvie ait lâché l'aquarium, Alexis s'empresse de vérifier si le poisson est mort, en le sortant de l'eau. Il le regarde fixement dans les yeux puis, voyant qu'il paraît mort, souffle devant sa bouche pour faire passer de l'air, appuie légèrement en guise de massage cardiaque, puis le rejette dans l'aquarium.

JACQUES – Non ! Tu risquerais de te retrouver avec un procès aux fesses..... Peut-être pas pour avoir noyé ta poissonnière mais par toutes les associations d'aquariophiles scandalisés ! Quelle poisse hein !

SYLVIE - Reste la solution de la jeter dans le vide.... ( L'ombre chinoise " tombe " ) Mais bon, on est au rez-de-chaussée alors niveau probabilité de mort assurée après la chute, c'est pas du cent pour cent assuré.... À éviter !

SYLVIE - Pourquoi pas l'éventualité de lui injecter un poison.... Ce serait ironique pour quelqu'un qui n'a eu de cesse de m'empoisonner l'existence.... Sauf que là encore, je suis totalement inculte.... Je me doute simplement qu'il faut qu'il soit incolore et inodore, sinon elle serait capable de le déceler et d'intervertir les tasses.... Mais là encore, je ne connais pas les doses létales... Non mais c'est qu'elle pourrait survivre au cyanure.... Elle est tenace la vieille, comme une mauvaise herbe !

JACQUES – Tu pourrais essayer le Round'Up, c'est efficace paraît-il.

SYLVIE - Je peux aussi tenter l'asphyxie mais j'émets quelques doutes.... Oui car qui dit qu'elle ne va pas mordre le sac plastique ? Du coup l'air passera, non ? J'ai jamais compris que ça puisse marcher. Bref, je ne vais pas prendre le risque de tout faire capoter !

JACQUES – Non, mais ça marche pas vraiment ! Tu sais, dans les films, ils meurent pas vraiment. Et même s'ils sont tout rouges quand ils suffoquent, c'est juste du fond de teint rajouté entre deux prises.

SYLVIE – L'idéal pour être assurée que la méthode employée sera fatale, serait que je fasse mes premières armes sur une première cible qui ne soit pas ma mère.... Comme un galop d'essai !
( Sondant ses partenaires )

JACQUES – Ne compte pas sur moi pour te servir de cobaye ! Si tu veux me tuer, apprends déjà à le faire, car dans ce domaine, je n'ai pas spécialement envie d'un travail inachevé !

SYLVIE - Outre la méthode, il y a un autre souci qui se pose : car dans les films, il y a toujours une myriade de suspects susceptibles d'avoir commis le crime : du mari violent à la gouvernante vénale en passant par l'avocat crapuleux....

JACQUES – Tu oublies le robot démoniaque ou le jumeau maléfique ! 40

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JACQUES – Moi aussi je suis sceptique. Tu imagines si elle survit à sa chute et qu'en plus elle se casse une jambe, tu devras la suivre partout dans ses gestes du quotidien... des WC jusqu'aux fosses... septiques ! C'est ce qu'on appelle une fausse bonne idée en somme !

HUGO – Vous ne devez pas avoir les mêmes références, c'est pour ça. Et puis, les chances qu'un zombie attaque sa pauvre mère à la pleine lune sont moindres....

SYLVIE ( Poursuivant ses allégations ) – Moi, il n'y a strictement personne ! Je serai automatiquement l'unique suspecte. Il me faudrait alors un solide alibi ! Mais comment parvenir à tuer à distance ?

JACQUES – À défaut d'avoir unepléthore de suspects, tu peux faire en sorte que le lieu du crime reste un mystère.... C'est comme dans Cluedo, t'as beau savoir qui est l'assassin et quelle arme il a utilisé, sans le lieu, tu peux pas le coffrer !

SYLVIE - J'en sais rien moi, zut ! Ils n'ont pas encore sorti le guide " Le meurtre pour les nuls " que je sache !

JACQUES – Sans doute que les éditeurs n'ont pas encore reçu l'aval de l'état car sinon le taux de meurtres annuels s'accroîterait en flèche !

ALEXIS ( Désinvolte ) – Déjà que les places en prison coûtent cher.....
SYLVIE - Bien sûr, je pourrais faire appel à un tueur à gage, ça, ce serait le top, je n'aurais pas à me

préoccuper du comment.... Mais le problème demeure le même : On les trouve où ces miraculés ?

JACQUES – Attends, c'est quel jour que tu comptes la faire passer l'arme à gauche.... Samedi prochain, c'est ça ? Laisse-moi consulter mon agenda..... Ah zut ! Tu ne pourras pas compter sur moi en tout cas.... J'ai un rendez-vous avec un avocat.... en effet je suis soupçonné d'une éventuelle complicité de meurtre !

HUGO ( Se sentant contraint de répondre ) – Moi non plus, je ne suis pas dispo.
ALEXIS – C'est dans ces moments-là qu'on reconnaît ses vrais amis : seul un véritable ami peut

tuer rien que pour vous aider.

SYLVIE - Trêve de tergiversations, je crois que la meilleure solution reste l'euthanasie.... Mais c'est prohibé en France et le médecin avec qui je l'ai préalablement évoqué m'a limite fait un serment. Non, mais il est marrant lui, ça se voit que ce n'est pas lui qui se coltine les complaintes de cette vieille folle vingt-quatre heures sur vingt-quatre !

JACQUES – Non, lui c'est pire : c'est son métier ! Et puis tu t'attendais à quoi ? Qu'il te dise " Allez-y ! Foncez ! " Voire qu'il te donne de quoi l'achever....

SYLVIE – Ça me donne une idée : finalement je pourrais opter pour une overdose médicamenteuse. Avec sa maladie, ce sera un jeu d'enfant de simuler devant les policiers qu'elle a dû se tromper sur la posologie des comprimés.... ( Décidée ) Oui ! Je vais faire ça, dès ce soir tiens !

JACQUES – C'est ça, envoie-nous donc un texto lorsque ce sera fini, comme ça on appelle la chambre mortuaire dans la foulée et ton problème aura disparu avant minuit ! Quoique.... À ta place, pour être assurée qu'elle ne revienne pas d'entre les morts, j'opterais pour l'incinération !

SYLVIE ( Reprenant ses esprits ) – C'est ça, c'est ça, rigole autant que tu veux.... Car comme dit le proverbe : rigolera bien qui rira le dernier... Et vu que pour l'instant je ne ris pas... Logiquement

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c'est moi qui rirais en dernier.

JACQUES – En attendant, laisse-moi rire car pour une femme trouvant son rôle pitoyable, moi je trouve qu'Alicia est en train de déteindre sur toi.

SYLVIE – N'importe quoi ! Une chose est sûre : je ne me ferai pas prendre. Je n'ai pas passé la moitié de mon existence dans une prison pour finir dans une autre durant la seconde partie tout ça pour avoir occis ma géôlière de mère ! Ça jamais !

ALEXIS – On est tous prisonniers de notre vie.... Enfermés dans notre prison intérieure.... Qu'elle soit faite d'ivoire ou de béton....

SYLVIE – Tu parles ! Même l'enfer ne veut pas d'elle ! La preuve, sur sa tombe sera probablement gravé : ci-git mère froide incontinente, dont le vénin glacial coulant dans les veines l'empêche d'accéder au repos éternel.... Normal, c'est moi qui signerai l'épitaphe !

ALEXIS – Nous ne sommes pas que la somme de nos actes ! Nous sommes aussi la somme de notre absence d'actions.

JACQUES – Fichtre ! Et comme hymne funéraire, tu vas scander la Salsa du Démon ! ( Il rit ) HUGO ( À Sylvie ) - Mais à défaut de le faire pour ta mère, pourquoi ne pas chercher l'amour ?....

pour toi...

SYLVIE – Ah parce que vous croyez que je n'ai pas essayé ?!!! Bien sûr que si ! Mais les sites de rencontre, il n'y a rien de tel pour avoir envie de prendre sa souris d'ordinateur et la jeter dans la gueule du tocard qui se fout de ta gueule.... ou aller se cacher dans un trou de souris justement.... Ou pire se tirer une balle !

ALEXIS – Mieux vaut être seul que mal accompagné car la seule personne susceptible de nous comprendre et nous supporter, c'est soi-même.

JACQUES – Se forcer à être avec quelqu'un, ça sert à rien. Moi, je donnerais cher aujourd'hui pour retrouver ma liberté.

SYLVIE – Oui mais j'en ai marre de cette déchéance sentimentale ! C'est bien simple : j'ai l'impression de ne pas avoir de vie, alors je m'égare sur la toile pour tenter de tisser des liens..... avec des hommes dont je ne vois même pas le vrai visage.... Non, mais certains pensent pouvoir nous faire avaler qu'ils ressemblent à Leonardo Dicapprio et qu'ils sont inscrits sur Meetic.... De surcroît sous des pseudos absurdes.... Apollon69 .... Musclenkit.... LoveForYou.... C'est d'un prétentieux !

JACQUES – Et c'est quoi le " pseudo idéal " ?
SYLVIE – Je n'en sais rien moi.... Un pseudo authentique. Je dirai Macho, Mysogine ou Minus....

Au choix !
HUGO – Avec de tels pseudos, ils mettraient toutes leurs chances de leur côté, c'est certain ! SYLVIE – De toute façon, c'est une totale perte de temps. En général, la discussion se termine au

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bout de trois phrases. Si on peut parler de phrases d'ailleurs : ( Imite grossièrement les deux sexes )

" Salut toi, comment t'appelles tu ? Moi ?
Oui, toi
Ben moi
Comment ça moi ?
Ben moi, c'est moi, et toi ?
Je ne comprends pas...
Si moi j'suis moi, toi t'es quoi ? Tais-toi !

JACQUES ( Hilare ) - Ah oui ! Tu parles à de sacrés lascars !
ALEXIS – Il n'y a pas plus facile que de tricher par écrans interposés. Et être ce que l'on n'est pas....

Puisque personne ne peut vérifier. C'est tout l'avantage et l'inconvénient du virtuel.

SYLVIE – Ouais... Bah moi ce qui me gonfle, c'est qu'au jour d'aujourd'hui, passée un certain âge, les hommes nous calculent plus.... Et maintenant que je suis en quadrenariat pour au moins dix ans, ça va être encore plus dur. Le pire, c'est que c'est même pas un CDI ! Dans dix ans, je remballe pour un contrat avec davantage de précarité en prime !

HUGO – C'est bien l'un des seuls domaines où il règne une parfaite égalité : on signe tous le même contrat, avec les mêmes pré-requis, et ce quelles que soient nos qualifications.

JACQUES ( Se voulant rassurant ) - Tu sais, faut pas se miner ! Tiens, dis-toi que comme un bon millesime, tu vas forcément te bonifier avec le temps.... Même si pour certains vins, c'est.... long !

SYLVIE – Oh.... J'ai accepté depuis longtemps que les gens ne m'aiment pas.... car je ne respire pas la joie de vivre.... Les gens ressentent le besoin de s'entourer de gens aux sourires de façade....

ALEXIS – On est tous en quête du bonheur.... Mais personne n'en connaît pourtant l'exacte définition....

JACQUES – Et tu ne penses pas que si tu étais moins..... toi.... les gens t'apprécieraient davantage ? SYLVIE – Qu'est ce que je dois comprendre ? Et puis d'abord pourquoi serait-ce à moi de

m'adapter aux autres et non l'inverse ?

JACQUES – Mais bon sang, regarde-toi ! Tu es dans le déni ! Dans le déni de tes compulsions. Tu es hystérique, maniaque à outrance, pointilleuse au point de vouloir tout contrôler et tu ne supportes pas la moindre critique, tu crois que c'est facile pour les autres de te côtoyer ? ( Se tournant vers Hugo ) N'ai-je pas raison ? Admets-le ! C'est pour son bien.

SYLVIE – Sois maudit.... ! Comment oses-tu ?

JACQUES ( La prenant entre quatre yeux ) - Comment j'ose ? Mais si je le dis c'est pour toi.... Pour que tu cesses de te mettre une telle pression et surtout de te gaver de ces saletés d'anti- dépresseurs ( Sortant un flacon )

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SYLVIE – Lâche ça ! C'est à moi ! Tu n'as pas le droit de fouiller dans mes affaires ! Parasite ! JACQUES – Toquée !
SYLVIE – Benêt qui s'ignore !
JACQUES – Désaxée ! Disjonctée ! Complètement Cintrée !

ALEXIS – Si elle est cintrée, alors notre troupe porte bien son nom !

SYLVIE ( Avalant toute une flopée de gélules ) - J'en ai besoin ! C'est vital pour moi ! Ça m'aide à gérer mon sentiment constant d'oppression..... C'est comme mes listes, sans elles, je suis perdue. Au fond, je sais qu'elles ne servent à rien, sinon me donner l'illusion de garder le contrôle.... Et j'ai besoin de ce sentiment de rester maîtresse de ma vie. Oui, je veux respirer. Ce que j'ai l'impression de ne plus avoir fait depuis le stade embryonnaire de mon existence. Est-ce un crime ?

Passablement remontée, Sylvie quitte la scène, prenant le soin de récupérer une liste d'accessoires.

JACQUES ( Criant à travers le pendrillon ) – C'est ça ! Vas faire ta liste.... Tiens, tu n'as qu'à aller faire une liste répertoriant les thèmes de toutes tes listes, ça t'occupera ! ( À Hugo et Alexis ) Ou mieux, il faudrait qu'elle fasse la liste de ses tocs, peut-être que ça l'aiderait à réaliser qu'elle baigne dans un bain de folie ! Tiens, l'hydro-dépendance déjà ! Elle qui noie sa folie à coups de lavage de mains répétitifs !

HUGO – Tu n'as pas le sentiment d'avoir été trop dur avec elle ?

JACQUES – Tu penses qu'elle se gêne lorsqu'elle insinue que c'est moi qui fait foirer toutes nos représentations ? Bien sûr que non ! Et puis, elle est complètement barrée, il faut bien que quelqu'un lui fasse affronter la réalité : il n'y a qu'à voir sa façon de déplacer et replacer continuellement tout objet qui, dans son esprit, ne serait pas à sa place. C'est un toc. Je n'en connais pas le terme exact, mais je sais que c'en est un.

SYLVIE ( Qui écoutait depuis les coulisses, désabusée ) - Oui, c'est un toc. Mon médecin appelle ça : la symétrie dégradée. Mais le pire, c'est ce qu'il nomme le toucher transitionnel. Ça consiste à toucher un endroit, un objet un certain nombre de fois. ( Elle commence à toucher huit fois la poignée de la porte, à la fermer, puis la rouvrir pour refaire le processus, à titre d'exemple ) C'est le trouble le plus difficile à contrôler.... J'y arrive plus ou moins quand je suis ici.... par peur irrépressible d'être prise sur le fait... Mais chez moi, je le fais.... constamment.... Et ça me prend tellement de temps.... Et d'énergie. Pour rien. Absolument pour rien. J'en ai conscience mais je n'y peux rien. C'est plus fort que moi. Si je ne le fais pas, j'ai la sordide impression qu'il va m'arriver un truc horrible.... ( Réitère les mouvements ) Comme si en le faisant, j'empêchais des choses négatives de se produire dans ma misérable existence.... Et d'ailleurs qu'est ce qu'il pourrait m'arriver de pire ? La mort quoi ? Serait-ce si terrible puisque ces troubles m'empêchent de vivre !

Sur ces mots, Sylvie, gênée, quitte véritablement la scène.

HUGO – Elle m'inquiète. J'espère qu'elle ne va pas nous quitter, elle aussi.
JACQUES – T'inquiète pas mon p'tit Hugo, si il y en a une qui ne quittera pas cette troupe, c'est

bien Sylvie. Déjà parce qu'elle est trop casse-pieds pour être tolérée ailleurs.... Et puis, elle 44

n'arrêtera pas le théâtre, cette discipline alliant sens artistique et relationnel, elle en a besoin pour justement mettre un semblant de discipline dans sa vie, et aussi parce que les relations humaines lui font cruellement défaut. Et le théâtre lui ouvre une fenêtre de sortie pour laisser s'échapper son expansivité négative.

Noir

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Inter-scène 3

Jingle " Tea for two ". Alicia est seule dans la chambre à coucher, en tenue suggestive de soubrette. Un bruit de douche se fait entendre dans la salle de bain attenante.

ALICIA ( À elle-même en mode lubrique, agitant son plumeau sur ses jambes ) - Fais vite mon Manou, ne me fais pas languir sinon tu n'auras pas le droit au balayage intégral....

ALICIA ( apercevant que c'est Boris ) – Ahhh ! Non mais surtout ne vous gênez pas ! Entrez dans ma chambre ! Non mais vous manquez pas d'air !

BORIS ( Après un long regard transversal ) - Logique ! ..... Pour un garagiste, les chambres à air, c'est mon rayon ! ( Rit de lui-même ) D'ailleurs, c'est l'endroit parfait pour s'y envoyer....

ALICIA – Pardon ?....

BORIS – Pour faire cric-cric quoi ! .... Rien.... rien.... Excusez-moi, je suis en plein rodage en ce moment..... Et vous, visiblement, vous avez l'air plutôt crevée..... À plat..... ( constatant que sa locutrice reste sans voix ) Comme une roue ! ( S'esclaffe )

ALICIA – Bon vous commencez à me les gonfler là ! ( Réalisant son mauvais jeu de mot tandis que Boris scrute sa poitrine avantageuse ) Ça ne m'explique pas ce que vous faites là, la voiture de Monsieur n'est certainement pas garée sous notre lit.... ( voyant que Boris reste la fixer ) .... Il vous manque visiblement du plomb dans la tête !

BORIS – Dans mon moteur surtout ! ..... car moi je ne roule qu'au Diesel.... ( Rit de lui-même ) Désolé... mais les blagues de garagistes, c'est indispensable dans le métier ! .... C'est presque aussi essentiel que de savoir manier une clé à mollette....

Boris s'approche dangereusement de la salle de bain et montre des signes de surprise en entendant l'eau couler.

ALICIA ( Rongeant son frein ) – C'est ça. C'est ça ! Maintenant déguerpissez ! BORIS – Au fait..... Vous ne voulez plus savoir ?
ALICIA ( Perdue et sur le qui-vive ) - Savoir quoi ?
BORIS – Bah pour quelle panne j'interviens pardi !

ALICIA – La panne ?

BORIS – Oui, je suis là pour colmater la fuite !

ALICIA – Où voyez-vous une fuite ?

BORIS – Bah la fuite dans votre salle de bain.... Vous n'entendez pas ? À cette vitesse, ça risque de déborder. Mais je vais vous arranger ça en deux temps trois plaquettes !

ALICIA – Ah non ! Enfin je veux dire, ce n'est pas la peine.... ( réfléchit ) Je me fais couler un 46

bain !

Boris colle son oreille contre la porte, l'eau s'arrête mystérieusement. Soulagement d'Alicia. BORIS - Tenez, vous permettez que j'aille tout de même vidanger mon mécano junior ? ( Face au

silence d'Alicia ) Je veux parler de mon p'tit réservoir....
ALICIA – Non !
Boris ouvre la porte et entend dès lors les paroles d'une sérénade improvisée.

MANUEL ( Mélodieusement ) - " Ma gazelle, viens donc sous l'eau,
De tes propres ailes, me frotter le dos,

D'huile corporelle , ce sera très chaud. "

BORIS ( À Manuel ) - Je ne suis peut-être pas votre gazelle, mais j'ai de l'huile si vous voulez. De la dix W quarante, ça ira ? Eh ! Ma parole ! Vous n'êtes pas Monsieur Phil'en'troc ! ( À Alicia, l'air hagard ) Dites, il semblerait qu'il y ait un inconnu en train de se polisher dans votre salle de bain !

ALICIA ( Au bord du gouffre ) – C'est ..... le plombier..... Il est là pour.... la fuite !

BORIS – Et il a besoin d'être à poil pour réparer vos tuyaux ?.... Mais au juste, cette fuite ?...
( Arrivée de Manuel, fraîchement vêtu, Boris " comprend " ).... Ah je vois ! ( En aparté à Manuel ) Vous lui faites le coup de la panne d'essence, mais version dégâts des eaux. Pas mal, vous êtes futé !

ALICIA ( Faussement indignée ) - Non mais des fois, qu'insinuez-vous ? Cet homme est venu faire l'entretien. Point barre !

BORIS – Je vois.... Je vois.... Un entretien privé somme toute.... pour inspecter vos.... canalisations.... hum.... Non mais je ne vous juge pas hein ! La monogamie, c'est d'un absurde ! C'est comme si on ne pouvait rouler qu'avec une seule caisse toute sa vie ! Ça ne tient pas la route comme contrat !

ALICIA ( cherchant un échappatoire ) - Gardez vos théories fumeuses, et puis franchement, cette vision de la femme voulant assouvir le fantasme du plombier.... C'est d'un cliché !

BORIS – Ah ça, je ne vous le fais pas dire ! Surtout qu'il est loin d'être le seul à pouvoir faire grimper au plafond : surtout que pour un garagiste, les suspensions, c'est sa réserve !

ALICIA – Écoutez, je puis vous assurer que ce que vous voyez n'est pas ce que vous croyez..... Et ce que vous croyez n'est pas ce que vous voyez, Et inversement ! Vous comprenez ? Je suis une épouse comblée et dévouée.

Pendant son propos, elle agite son plumeau pour nettoyer la commode et camoufler le costard de Manuel puis réajuste son petit tablier. Moment de flottement. On sent que Boris est assailli de doutes puis il comprend le stratagème.

BORIS – Tut tut ! Ne cherchez pas un échappement, car j'ai déjà trouvé le pot..... aux roses ( Rit encore, puis s'adressant à Manuel en lui tendant des fleurs ) Tenez, ne serait-ce pas les vôtres par hasard ? Et ça, c'est sûrement votre costume de plombier.... imposteur !

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MANUEL – Eh ça va ! Jusqu'à il y a cinq minutes, j'ignorais encore que je devrais passer pour un plombier, sinon j'aurais prévu le coup.... ( À Alicia, qui fulmine ) Ma p'tite gazelle, il est sans doute préférable de tout lui dire.... Après tout, on est en pleine voie de garage là !

BORIS – Pas du tout ! Il n'est pas là mon garage.... J'interviens à domicile. ( Revenant à ses priorités ) bon, moi je suis d'accord pour vous dépanner.... Normal c'est mon métier.... Mais comme tout bon professionnel, j'ai des honoraires et attention, je n'accepte ni les cartes bleues ni les chèques en bois..... C'est fait pour les menuisiers, ça !

ALICIA – Espèce de ....

BORIS – Oui, en espèces ce sera très bien. Bon, va falloir établir un constat amiable ma p'tite dame.... Oui, car si je roule au diesel, je marche pas pour autant au sans plomb.... Enfin sans oseille.... Vous me suivez ?

ALICIA – Cinq sur cinq .... Comme ces produits contre ces infâmes moustiques qui nous sucent le sang .... Bon, je vais vous la rendre, la monnaie de votre pièce, tenez-vous le pour dit ! Vous en voulez combien ? Cinquante euros ?

BORIS ( Prenant le combiné téléphonique ) – Bon, ben j'appelle votre mari. ALICIA – Non !!!

BORIS – C'est quoi son numéro ? Cela dit, il vaut peut-être mieux que je lui laisse un SMS car il est peut-être en mode silencieux, ce qui n'est pas mon cas..... Oui, vu que le cours du silence est en chute libre !

ALICIA – Ok ! Ok ! Cinq cents euros, ça vous convient ?

BORIS – À ce prix là, je veux bien simplement laisser planer le doute..... Je vais lui envoyer un SMS bidon du style : Vous voulez savoir si votre femme vous trompe ? Envoyez vite PARANO au six douze douze .... J'ai vu ça à la télé. Il paraît que ça cartonne....

ALICIA – Combien ? ( Réitère face au silence de Boris. ) Combien pour fermer votre capot.... enfin votre clapet ?

BORIS – Disons assez pour tromper mon ex-compagne motorisée avec une flambant neuve.... avec en prime de quoi séduire l'hôtesse du salon auto aux airbags propulseurs. Je vous l'ai dit, moi aussi j'aime les belles lignes....

ALICIA – Et moi j'avais bien dit à mon mari de ne surtout pas vous engager.... Avec vos perpétuelles allusions graveleuses et votre incroyable sans-gêne....

BORIS – En attendant, si vous voulez que votre liaison secrète reste secrète.... et bien vous avez intérêt à rester secrète sur notre arrangement secret.... Sinon, le secret sur votre liaison secrète, bah ce ne sera plus un secret....

ALICIA – Et moi je vous somme de fermer votre coffre à sornettes, sinon je vous promets que vous allez en faire un, de somme !

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BORIS – Ne vous fâchez donc ma p'tite dame, moi je suis d'accord sur le principe. Comme dit le dicton " Ce qui se passe dans la chambre à coucher reste dans la chambre à coucher ".

ALICIA – Non mais vous y êtes pas du tout, cet homme n'est pas mon amant.... Du moins pas comme vous l'entendez.... Mais je suis censée le lui faire croire !

BORIS – Vu votre accoutrement, je suis sûr qu'il y croit..... À fond la caisse !!!
ALICIA ( Inventant au fur et à mesure ) - Non.... Mais ce n'est pas à lui que je dois le faire croire....

mais à Philippe ( Comprenant aussitôt l'incohérence ).... Mais il ne faut rien lui dire.... Motus ! BORIS ( Air ahuri ) – Mais si votre but est qu'il soit au courant, pourquoi ne pas lui dire ?

ALICIA ( Scrutant un document posé sur le secrétaire ) - C'est pourtant simple : c'est à Philippe.... Krantz.... Senior.... Le père de Philippe quoi ! C'est lui qui doit croire que j'ai un amant !

BORIS – Ah bon ? Il est toujours de ce monde ? ..... Les boules, ça va lui faire un choc à Monsieur Krantz quand il va apprendre qu'il a naquit de ses cendres....

ALICIA ( Plongée dans un marasme confondant de mensonges ) - Non.... Mais évidemment qu'il est mort.... Donc il ne pourra rien savoir à propos de tout ceci.... En fait, il a légué sa fortune à son fils avec une contrepartie : qu'il divorce ! Du coup, il faut que mon Philou pense que j'ai un amant.... qui ne soit pas Manuel qui l'est vraiment.... Comme ça, je toucherai la moitié du magot.

BORIS – Je peux vous demandez d'éclairer ma bougie ?.... ( S'affalant sur le lit dans une position ambiguë, indignation d'Alicia ) Enfin ma lanterne.... Tout à fait entre nous, Manuel, au volant, il est plutôt hybride ou bolide ?

ALICIA ( N'ayant pas saisi l'allusion ) - C'est à lui que vous comptez acheter une voiture ?

BORIS – Ce que je veux savoir, c'est si au démarrage, il est obligé de mettre le starter ou si au contraire si c'est à vous d'appuyer sur la pédale.... de frein .... ( Face au silence d'incompréhension, il poursuit ) Non mais vous ne captez pas ? Je veux savoir si au lit il vous oblige à attacher votre ceinture de sécurité ou s'il se contente d'utiliser une boîte automatique.... Un comble quand on s'appelle Manuel !.... Oui, car qui dit manuel dit habile de ses mains, non ?

ALICIA ( Outrée ) - Non mais je ne vous permets pas ! Et puis pourquoi voulez-vous savoir ça ?

BORIS – Pour rien... Pour rien.... De toute façon, je suppose qu'il dispose du kit main-libres..... C'est plus facile pour actionner son levier de vitesse... ( Clin d'œil à Manuel qu'on ne comprend que " maintenant " )

ALICIA – Vous pourriez changer de disque à la fin ? ( Réalisant le jeu de mot possible ) .... Taisez- vous ! Et puis zut ! Je ne vous raccompagne pas jusqu'à la sortie, vous connaissez le chemin !

Sur ces paroles, Alicia prend congé non sans grommeler quasi inaudiblement un flot de noms d'oiseaux tel " Sale petit roquet ". Manuel sort alors de la salle de bain et tape dans les mains de Boris.

Noir

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SCÈNE 5

La lumière revient, Alexis est déjà dans la pénombre à jouer avec sa balle sur le secrétaire. Il fait part face public à lui-même de la tournure des évènements, puis Jacques et Sylvie entrent en scène.

ALEXIS ( Se croyant seul ) - Ça roule pour toi ? Bon si tu veux bien, je vais te résumer la situation. Or donc : Marianne a déclaré qu'elle allait nous quitter, ce qui fait beaucoup de peine à Jacques, qui joue Philippe dans la pièce. Il s'est alors disputé avec Sylvie, qui joue sa femme Alicia, qui elle- même trompe son mari, donc Philippe, joué par Jacques, qui lui veut qu'Alicia, jouée par Sylvie, le trompe. Tout ça, c'est sans compter sur Boris, joué par Hugo, qui sait tout des plans du mari de la femme, ainsi que de la liaison de la femme du mari, mais ne veut qu'une chose, Hugo, pas Boris, c'est que Marianne reste avec eux. Bon, je te laisse, ils reviennent !

SYLVIE ( Désinvolte ) – Je peux te demander une faveur : si je suis finalement arrêtée pour meurtre, tu pourras apporter à manger à Microbe ?.... ( Absence de réaction de Jacques ) C'est mon chat. Tu comprends, je ne voudrais pas qu'il soit un dommage collatéral.

JACQUES ( Durcit le ton ) – Arrête de dire des sottises ! Tu crois qu'on se remet facilement d'un tel acte ! Réfléchis un peu !

SYLVIE – Eh qu'est ce qui te prends Pépère ? Tu ne vas pas en faire une jaunisse si je la fais partir quelques jours avant l'heure fatidique ?

JACQUES – Je ne prétends pas qu'elle va te manquer, mais juste que la culpabilité va s'emparer de toi, te suivre partout où tu iras... C'est plus de la comédie là, c'est du sérieux.

SYLVIE – Pour un peu, on croirait que tu l'as vécu. Marianne a raison finalement : on est vraiment de sacrés comédiens !

ALEXIS – Il n'y a pas meilleur comédien que l'humain. On joue en permanence, vous l'ignorez donc ?

SYLVIE – Ça va Alex, arrête de nous saoûler avec tes divagations fumeuses que toi seul en saisit le sens ! ..... Jacques, se pourrait-il que .... ?

JACQUES ( quasi- inaudiblement ) - Oui..... Oui.... J'ai moi aussi le poids d'une vie sur la conscience, et je peux t'assurer qu'on ne s'en remet jamais réellement....

Marianne réapparaît et se fond de suite dans la conversation.

MARIANNE – Jacques !.... Ce n'est pas nécessaire.
SYLVIE – De quoi ? D'en parler ? Bien sûr que si ! Et puis je te signale que c'est toi qui as

commencé l'étalage de ta vie privée, alors maintenant chacun son tour, assume ! Bordel !!! HUGO ( Timidement ) - Euh... Sylvie...

SYLVIE – Quoi ? Tu me trouves insensible ? C'est ce que tu penses ? Pas du tout..... Seulement c'est sans doute notre ultime conciliabule, tous réunis pour la dernière fois. Après chacun va devoir

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reprendre la cours de sa vie.... Alors s'il y a UN moment où faut faire sortir la carte de la transparence, c'est maintenant !

ALEXIS – Reprendre le cours de sa vie c'est bien mais en a-t'on le contrôle ?

MARIANNE ( Ignorant les divagations d'Alexis ) - Si chacun de vous se sent si bien dans cette troupe jusqu'à présent c'est probablement aussi parce que tout un chacun ignore les pans délicats de vos existences.... N'est-ce pas mieux ainsi ? Ça a du bon de pouvoir agir incognito parfois.... Ça vous permet d'être une autre personne, pas seulement sur scène, mais aussi durant nos ateliers hebdomadaires, aussi éphémères soient-ils.

ALEXIS ( Poursuivant ses excès philosophiques ) - La vraie question substancielle est de savoir : Quand est-ce qu'on ne joue pas un rôle ? Ou bien à quel moment on ne joue plus ?.... Et qui décide de la distribution dans notre pièce dramaturgique qu'est la vie ? Et de l'importance des rôles ? De leurs longévités ?

Le flot de questions lancées reste en suspens. Jacques ressent néanmoins le besoin de rebondir sur l'ultime point.

JACQUES – C'est sûr qu'on n'a pas tous la même égalité des chances....
SYLVIE – Franchement Alex, tu commences à nous saoûler à nous assaillir de tes thèses

philosophiques dont personne ne comprend le sens.... Et dont on se fiche royalement qui plus-est !

JACQUES – Je ne partage pas cet avis ! Ça m'intéresserait de savoir qui écrit notre histoire.... Qui détermine ceux qui bénéficieront des meilleurs scénarios..... Et ceux qui en seront tributaires.

SYLVIE – Et alors ? Moi aussi, dans ma pitoyable vie, je me contente bien souvent d'être un second couteau.... voire de ne faire que de la figuration.... Quant à la question soulevée de savoir quand est-ce qu'on ne joue pas, moi je dirais jamais ! On est forcé de jouer un rôle.... En permanence.... ne serait-ce que pour répondre aux conventions sociales.... C'est bien simple : on porte tous un masque, celui-ci diffère simplement en fonction du contexte dans lequel nous sommes.... Et de nos interlocuteurs.

ALEXIS – Oui..... Nous mentons tous sans arrêt pour répondre à cette société. Quand on nous pose la simple question : " Comment vas-tu ? ", on répond tous, systématiquement " Bien, et toi ? ".... C'est comme un code..... Car on sait pertinemment que c'est l'unique réponse " acceptable ", la seule réponse qu'attend la personne qui nous fait face. Car on ne souhaite pas la déranger, la gêner, d'un " Non, et toi ? ".....

JACQUES ( Ignorant encore les propos d'Alexis ) – Donc, si on suit ton raisonnement..... Tu n'es pas la même avec nous qu'avec ta mère ? C'est presque..... rassurant ! Vu les sentiments que tu nourris à son encontre !

SYLVIE ( Gardant son calme ) - Il ne s'agit pas uniquement d'elle ! C'est valable pour tout le monde.... On porte autant de masques que l'on a de cercles sociaux.... C'est notre façon de compartimenter notre vie : un masque familial, un masque professionnel, un masque amical, un masque solitaire, et j'en passe !

JACQUES – Tu as intérêt d'avoir une sacrée garde-robe pour aller avec.... ( Il rit ) 51

MARIANNE – Il est vrai qu'on ne montre pas la même facette, celle-ci diffère en fonction des gens : tu ne peux pas parler de sexe avec un premier rencard comme tu le ferais avec tes amis.

JACQUES – Ou ton gynécologue ! J'imagine déjà notre Sylvie nationale en pleine confusion dire à son futur prétendant : " Vous pouvez m'ausculter car j'ai des problèmes de fuite quand je fais l'amour ? " en pensant être en consultation..... Plus tue-l'amour, tu meurs !
Du reste, si on part de ce principe, c'est évident aussi que tu ne vas pas t'adresser sur le même ton à ta femme qu'à ton chien.... Et lui dire de retourner dans sa niche.... Sauf toi évidemment, qui nous confonds souvent avec ces canidés !

SYLVIE – Dis, puisque l'on se trouve sur le ring des reproches, et si on parlait de tes exigences : comme celle qui stipule que tu ne dois pas apparaître sur la moindre coupure de presse ou photos à diffuser par la comm' de la troupe.... Tu imagines à quel point c'est complexe pour moi de créer une affiche où l'un des protagonistes de la pièce ne figure pas ?

ALEXIS – Le plus grand paradoxe du comédien qui souhaite rester dans l'ombre....
SYLVIE – Je ne te parle même pas du ridicule que c'est pour moi ou Marianne de devoir demander

aux journalistes d'éviter que son nom soit cité sur un article.... Pour un président, ça l'a fout mal ! JACQUES – Évidemment !.... Il faut toujours que Madame nous rappelle que c'est elle qui fait tout.

MARIANNE – Écoute Sylvie, ne me mêle pas à ça, veux-tu ! De toute façon tu es toujours parvenue à trouver des idées conceptuelles pour les affiches afin que Jacques n'y soit pas.
( Désignant celle du spectacle proposé ) Celle-ci par exemple, qui met l'accent sur l'hypothèse que Boris soit l'amant et Manuel le mari, est super. Ça ménage le suspense. Ça fait des années que ça fonctionne ainsi.... Pourquoi vouloir changer ?

SYLVIE – Ben tiens bon ! J'ai automatiquement tort avec vous.... Et si on parlait de ses éternels retards aux répétitions, hein ? Suis-je sotte, ça non plus ce n'est pas grave.... Et puis c'est LE président, alors on lui passe tout, tous ses caprices.... Alors que si c'était moi, ça ferait belle lurette que j'aurais été remerciée....

JACQUES – Et bien, c'est le moment alors ! ( Un temps ) Merci ! Merci Sylvie de ton indulgence...

MARIANNE ( Agacée mais gardant un calme olympien ) Tu pousses un peu ! Certes il arrive à Jacques d'être en retard.... Mais parallèlement à ces légers contretemps, il s'investit comme personne ici : la gestion de l'asso, la trésorerie, les relations publiques, la création du décor : c'est bien simple il est sur tous les fronts. ( S'adressant à Jacques ) Pour moi, c'est indéniable : tu es le moteur de cette troupe et c'est pourquoi on peut se permettre de te pardonner quelques écarts...

JACQUES ( Tentant une approche humoristique ) - Mes écarts de conduite.... ? Bon j'admets ne pas avoir le talent de ton alter ego Boris, n'est-ce pas Hugo ? ( S'apercevant qu' Hugo n'est pas là )

SYLVIE – Voilà ! C'est ça ! C'est précisément ça que je te reproche : cette constante dérision.... Rien n'est jamais grave selon toi ! ( Un temps ) Je ne renie pas ton investissement personnel mais je déplore que Marianne te trouve sans cesse des excuses tandis que moi on ne m'accorde aucun passe- droit.

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JACQUES ( Changeant de ton ) - Mais dans le fond Sylvie, qu'est ce que tu veux ? C'est vrai que je préfère prendre les choses avec légèreté..... Le théâtre c'est un loisir.... et ça doit le rester. On a déjà tellement de raisons personnelles de broyer du noir....

ALEXIS – L'aspect le plus difficile dans l'appartenance à une troupe de théâtre, c'est justement cette notion de troupe.... De vie en collectivité....

MARIANNE ( Visualisant la tournure de la discussion ) - Bon, je ne veux pas vous presser mais les régisseurs risquent de s'impatienter !

JACQUES – La vérité c'est que j'ai besoin de cette place privilégiée au sein de la troupe : accorder de mon temps à la logistique et la matérialisation du décor me donne le sentiment d'être utile.... D'être encore en aptitude pour créer quelque chose de mes mains.... Et puis c'est stimulant de voir peu à peu un décor fictif prendre vie.... Pareil pour l'aspect administratif : ça m'octroie la possibilité de rester en contact avec l'humain.

SYLVIE – De quoi tu parles ? Tu ne rencontres pas suffisamment de gens de l'espèce humain dans ton boulot ? De surcroît, pour vendre des tapis, faut en avoir sous la moquette comme on dit !

Un temps. Marianne inspecte la réaction de Jacques, Sylvie reste intriguée.

JACQUES – Non..... Je n'y travaille plus.... J'avais perdu le goût de vendre...
SYLVIE – Ça je te comprends aisément. Moi je ne pourrais pas jouer sans arrêt le rôle de la

vendeuse au sourire colgate malgré des clients qui m'insupportent. Mais tu vends quoi maintenant ?

JACQUES – Rien ! Je n'ai plus les capacités de faire semblant, le propre de tout commercial.... Jouer le rôle du type qui va bien car pour vendre un produit, il faut d'une part avoir l'air heureux, et de deux, faire croire à l'acquéreur potentiel que ce produit, que l'on possède forcément, nous rend encore plus heureux....

ALEXIS – Pour les garagistes, ça doit pas être pratique de feindre posséder tous les modèles de voiture !

JACQUES – Quand on vend un produit, on ne vend pas seulement son bienfait matériel, on vend aussi ses artifices illusoires qui gravitent autour : un tapis ça ne se schématise pas comme un banal tissu, aussi soyeux soit-il. Non, il symbolise le salon au coin du feu, les rires des enfants jouant autour de la table basse tandis que leur père lit le journal et que leur mère mijote un bon petit plat. Par un simple tapis, on visualise déjà cette scène idyllique.... Et on s'imagine implanté dans ce décor factice.... Comme si on usurpait un bonheur éphémère.

ALEXIS – Difficile de continuer de jouer un rôle quand on ne croit plus en son propre interprète....

JACQUES – Moi, je ne peux plus vendre ce rêve de bonheur familial.... Faire miroiter aux autres ce bonheur qui m'a filé entre les doigts.... Qui s'est envolé.... Laissant derrière lui une poussière de remords.... ( Envahi par l'émotion ) Et j'ai beau balayer... balayer.... les souvenirs restent ancrés sur le parquet.... Bien que j'ai retiré ce fichu tapis depuis longtemps...

SYLVIE – Euh.... Tu te mets à divaguer.... Comme notre champion des spéculations venteuses.... C'est quoi cette histoire de tapis ?

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MARIANNE – Bon, ça suffit !.... Je crois que Jacques est exténué.... Comme nous tous ! On ferait mieux de ranger ce décor !

Marianne s'apprête à déplacer le lit, faisant signe à Alexis de l'aider, mais elle s'interrompt en constatant que Jacques s'est assis sur le bord droit du lit et semble n'être plus que l'ombre de lui- même. Il tient une bouteille de whisky dans sa main. La lumière s'estompe et un unique projecteur fait feu sur Jacques.

SYLVIE – Hou hou ! Jacques ! ( Elle passe sa main devant son visage ) Non mais quelle carpette ! Tu fais quoi là ? Tu rêvasses ? Tu fais tapisserie ?

JACQUES – Il y a des moments dans la vie où tout peut basculer en un instant... Un seul virage pris avec désinvolture et c'est toute une vie qui s'effondre....

SYLVIE – Voilà qu'il nous fait son Boris maintenant ! Eh ! Tu t'es trompé de rôle, toi tu étais le mari trompé....

JACQUES – Je me suis trompé oui.... Un faux mouvement ( Il commence à imiter les gestes d'un conducteur en plein tournant ) ..... Dans ces cas-là, on a beau savoir conduire, on perd pied.... Le frein ! .... Mais bon sang où est le frein ? NON !!!!

On entend une importante déflagration. Un projecteur fait jaillir sur le mur du fond une lumière rouge, celle du feu tricolore. Un klaxon tonitruant résonne sans discontinuité ainsi que des passages express de voitures. Jacques est courbé sur lui-même, comme si sa tête reposait sur le volant après une violente collision.

SYLVIE ( Estomaquée ) - Qu'est ce qui lui arrive ? Il est en plein mirage visuel ou quoi ? MARIANNE – Laisse-le respirer maintenant ! C'est toi qui l'a poussé dans ses retranchements.....

Tu l'as forcé à rouvrir ses blessures enfouies.....

SYLVIE ( Consternée ) - Mais tu vois bien qu'il n'est pas dans son état normal !

MARIANNE – Malheureusement, cela fait des années qu'il ne l'est plus.... Qu'il n'est plus ce bon vivant croquant la vie à pleines dents et se contentant du rôle de l'homme jovial jamais à court de petites bouffoneries ou de tapes amicales dans le dos.... Mais tout ça n'est qu'un leurrre, un mensonge qu'il cultive pour faire subsister une hypothétique image.... Cette image que vous lui renvoyez et dont il a tant besoin : celle de l'homme respirant le bonheur, la joie de vivre.

ALEXIS – On oublie souvent que même le clown a deux visages.....

MARIANNE – Je ne te cache pas que cela ne s'arrête pas à son image dans sa vie personnelle. Non, il éprouve aussi l'envie, bien que son subconscient l'ignore, d'endosser des rôles d'homme possédant une vie rangée, à défaut d'y parvenir dans sa vie....

SYLVIE ( Nageant dans l'incompréhension ) – Mais alors ? Que lui est-il arrivé exactement ? Marianne n'ose pas répondre. À cet instant, Jacques se relève et boit d'un coup sec sa bouteille et

commence à déblatérer... La musique "Sarabande " de Haendel est en fond sonore.

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JACQUES – Anthony ! Je t'avais dit de ne pas apporter ta console avec toi.... Tu as vu ce que tu as fait ?..... Anthony.... ? ( Jacques se retourne et se met à agiter vivement l'édredon ) Anthony !!! Anthony !!! Réponds-moi..... Anthony !!! ( Il s'égosille ) À l'aide ! Au secours ! Venez m'aider ! Mon fils est coincé.... Il ne bouge plus ..... Il ne respire plus !!!! Venez sortir mon fils..... Le laissez pas mourir.... Au secours !!!! ( Ses ultimes cris sont assourdis car Jacques " devient " aphone )

Sylvie s'approche précautionneusement de Jacques, haletant, qui serre de toute son étreinte l'édredon dans ses bras en le dorlotant, qu'il identifie à sa progéniture disparue.

SYLVIE ( Émue ) - Jacques.... Jacques.... C'est fini.... C'est moi.....

JACQUES ( Toujours en plein delirium ) - Non !!!! Ne me dites surtout pas que c'est fini.... Qu'il est parti.... Mort.... Par ma faute..... Non !!! Ce n'est pas de ma faute..... Je ne l'ai pas vu passer au rouge... C'est allé si vite.... Je me suis retourné l'espace d'une seconde..... Non ! Je ne veux pas !!!! Rendez-moi mon fils ! Rendez-moi mon fils ! Je vous en supplie !!!!

Jacques lance un regard noir à Sylvie lui signifiant qu'il ne veut pas qu'elle récupère son " fils ". Il pleure.

SYLVIE ( Se retournant vers Marianne ) - Tu étais au courant ? Tu savais que Jacques avait perdu son fils ?

MARIANNE – Oui.... Lorsque je l'ai rencontré, il y a de cela quinze ans, il était au fond du trou. Il était membre d'un atelier théâtre mais il y participait dans l'unique intention d'y fuir le domicile conjugal, d'y fuir les tumultes de sa femme, rencontrer du monde et ainsi se rouvrir au monde qui l'entoure...

SYLVIE – Sa femme ? Mais alors il était marié ?
MARIANNE – Il l'est toujours ! Mais au fil des années, ce mariage est devenu sa prison, sa

pénitence pour y expier sa faute.... SYLVIE – Tu veux dire que ....

MARIANNE – Jacques est responsable de ce tragique accident. Cet accident qui a coûté la vie à son fils....

SYLVIE – Il était ivre ?

MARIANNE – Non, à l'époque, il n'avait aucun penchant pour la bouteille..... ( Toutes deux se retournent vers Jacques, qui cuve son vin ) C'était un banal accident.... Anthony jouait trop bruyamment avec sa console, Jacques a voulu la confisquer.... Et il n'a pas eu le temps de voir le chauffard qui l'a percuté....

SYLVIE ( Après un temps à fixer son partenaire ) – Comment peut-on se remettre d'un tel drame ?

MARIANNE – On ne s'en remet jamais. Jacques a tout perdu : son fils, son travail, sa dignité, ses amis, et bien sûr sa femme, qui lui reprochera toujours la mort de son enfant..... ( Un temps, elle tourne discrètement le regard vers Jacques ) C'est d'ailleurs la raison de ses absences : Hélène

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refuse catégoriquement que Jacques puisse survivre au décès d'Anthony. Elle ignore cette passion théâtrale, d'où les multiples subterfuges pour justifier ses absences, et c'est aussi pour cette raison qu'il ne peut décemment pas apparaître sur des photos promotionnelles : Dieu seul sait comment elle réagirait.

SYLVIE – Mais ne peut-elle pas comprendre que c'est là son seul exutoire lui permettant de survivre à cette putain de vie ?

MARIANNE – Elle ne le sait que trop bien.... Mais en tant que mère, elle est certainement dans l'incapacité, même après toutes ces années, de tourner la page.... Et elle ne conçoit pas qu'il puisse en être autrement pour lui.... Qu'il puisse s'autoriser à rire quand pourtant la vie ne lui en donne plus de raison.....

SYLVIE – Alors comment peut-on l'aider aujourd'hui ?

MARIANNE - Le théâtre lui a littéralement sauvé la vie.... Et je pèse mes mots. Ce n'est pas tant la discipline en soi qui l'a sauvé mais surtout de pouvoir être entouré car aujourd'hui il vous a vous, qu'il considère comme des amis. J'ai de suite remarqué cette étincelle en lui, cette étincelle qui s'était éteinte depuis la disparition de son fils.... Ce qu'il faut pour lui c'est maintenir cette étincelle.

ALEXIS - L'étincelle, que l'on peut communément nommer espoir, et qui, lorsque l'aurore se lève chaque matin, nous pousse à vivre, nous oblige à assumer les créances ou les devoirs conjugaux, nous motive pour aller bosser.... Oui, cette étincelle dont je parle c'est bien l'espoir.... l'espoir de jours meilleurs, d'une vie meilleure.... de projets, d'aboutissement aussi. Bref, cette sensation indispensable à chaque être humain que de bonnes surprises nous attendent... dans un avenir proche ou lointain... C'est selon moi, l'essence même de notre existence, notre moteur pour appréhender cette autoroute qu'est la vie.

Jacques refait surface. Il semble bien atteint. Sylvie s'approche de lui et lui retire instamment la bouteille de sa main.

SYLVIE – Bon, on se bouge maintenant !

JACQUES ( Tenant des propos incohérents à l'attention de la bouteille ) - Tu ne vas pas me laisser tomber.... Pas toi ! Toi seule parvient à me comprendre.... je n'ai pas besoin de te parler.... Je m'en fiche de ce que disent les autres : que je ne dois plus te voir.... Eux ils ne me comprennent pas, toi si ! Avec toi, je peux m'épancher.... Même si je te vide, toi tu remplis le vide qui est en moi....

SYLVIE – Mais à qui tu parles là ? ( Elle tente de s'approcher de l'édredon, qu'il maintient contre son bras, il la repousse brutalement. )

JACQUES – Ne vous approchez pas de lui ! Ne vous approchez pas de lui ! .... Laissez-moi seul avec lui.... Laissez-moi lui dire au revoir....

SYLVIE ( À Marianne ) - Il a perdu pied là ! Il faut faire quelque chose... Il ne nous reconnaît plus. MARIANNE – Laisse-le.... Il était dans le déni depuis tellement longtemps.... Là il est dans

l'acceptation.... Je crois qu'il comprend.... Comprend qu'il ne peut plus mentir.... Se mentir....

Sur ces propos, Jacques réagit soudainement, comme s'il écoutait depuis le début.

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JACQUES – Alors ça y est ! Le rideau est tombé ! Vous savez tout : je ne suis qu'un pauvre minable qui a détruit sa vie.... Eh oui ! J'ai tout perdu.... Une fraction de seconde et paf ! Plus rien ! Trois vies bousillées.... Mon fils est mort en n'ayant rien vécu. Ça veut dire quoi être père si on n'st même pas capable de sauver son enfant ?

MARIANNE – Tu sais très bien que c'était un accident.

JACQUES – Vas dire ça à Hélène, cette femme qui me hait tellement qu'elle m'oblige à rester marié avec elle, sous prétexte que je n'ai plus le droit de vivre. Le plus triste c'est qu'elle s'interdit à elle aussi de refaire sa vie.

MARIANNE – Un jour, elle finira par te pardonner, par comprendre que toi aussi tu es une victime.

JACQUES – Mais bon sang Marianne, réveille-toi ! Eh oui Marianne ! Je joue constamment.... Il n'y avait pas de chauffard ce jour-là : c'était moi le chauffard : j'étais ivre.... Ivre au point de ne pas voir le feu rouge.... Depuis des années, je te mens comme je mens à tout le monde car je n'assume pas. Je n'arrive pas à assumer le fait que j'ai tué mon fils.... En fait, tes cours me servent à mentir à tout le monde.... Je mens à ma femme en prétendant aller toujours au travail.... Je ne le fais pas par honte, non car je sais bien qu'elle n'a plus aucune considération pour moi, non je le fais surtout pour éviter de passer mes journées à la maison, enfermé avec elle dans cette prison où rien n'a changé en quinze ans.... Même la chambre d'Anthony est restée intacte.... En fait, ma femme aussi vit dans le mensonge.... Ce pathétique mensonge qu'un jour il puisse réapparaître....

MARIANNE – Oui, tu t'illusionnes.... Tu t'illusionnes si tu crois que je n'ai pas toujours su la vérité.... C'était la seule explication à ton comportement.... Si tu n'avais pas été coupable, tu aurais traqué ce chauffard.... Tu aurais tout fait pour le traduire en justice.... Mais tu n'as jamais rien fait.... Alors forcément que je le savais.... Mais je ne t'ai jamais repris, car je savais à quel point tu souffrais, et je ne voulais pas ressasser ce drame.... Ça t'arrangeait de mettre cet accident sur une tierce personne.... Ça t'aidait. Alors qui étais-je pour t'en priver ?

JACQUES ( Penaud ) – Alors tu ne m'en veux pas ?

MARIANNE – Pourquoi je t'en voudrais ? Tu culpabilises bien assez comme ça. Ça fait quinze ans que tu vis avec ce fardeau.... Que tu survis... Ou devrais-je dire que tu ne vis plus.... Moi j'ai eu envie de t'apporter un peu de vie à nouveau.... car la scène est le seul endroit où tu t'autorises à vivre pleinement, à rire et surtout faire rire sans que personne ne te le reproche.

JACQUES – Le plus dur c'est de se mettre à rire et soudainement réaliser que c'est inhumain.... que ça m'est interdit de rire alors que mon fils ne pourra plus le faire....

MARIANNE – Essaie de voir les choses sous un autre angle : tu ne te contentes pas de rire, tu fais rire, sur scène bien sûr, grâce à ton jeu emprunté.... presque timide.... Mais surtout dans la vie courante où tu débordes d'énergie.... où tu as toujours un mot gentil à glisser à tes camarades. C'est incontestablement le théâtre, et la troupe en particulier, qui t'ont permis de ne pas sombrer. Ici tu es le pilier, les autres ont besoin de toi, comme toi tu as besoin d'eux. Et cette scène aussi a besoin de toi, car toi tu as bien compris pourquoi j'ai toujours abordé pour vous des pièces légères : c'est un choix stratégique pour vous permettre de rire en toute sérénité.

Noir

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Inter-scène 4

Jingle " Tea for two ". Alicia est seule dans la chambre à coucher, elle est en nuisette affriolante, à quatre pattes sur le lit en mode tigresse. Apparaît Manuel, qui lance un regard longitudinal dans la pièce.

MANUEL – Pssst ! Il est parti l'as des blagues graisseuses ?

ALICIA - Oui, enfin ! Qu'est ce qu'il peut être collant !

MANUEL – Et tu penses qu'il risque de mettre son huile sur le feu ? De ton mariage j'entends ...

ALICIA – Ne t'inquiète pas pour ça, mon mari n'y voit que du feu.... Il est à mille lieux de s'imaginer que sa précieuse Alicia puisse avoir un amant....

MANUEL – Quand même ! Il doit bien réaliser que tu es plus épanouie.... Et ce malgré ses absences...

ALICIA – Oui. Il travaille tellement à être un bon époux qu'il a omis qu'il s'était marié.... Mais comme je te l'ai expliqué, je dois rester avec lui..... À cause du testament de son père.... Si je reste cinq ans mariée avec lui, je touche la moitié de son héritage. Ce sont ses dernières volontés.... Tout ça parce que c'est un bon parti.... C'est vraiment dégradant d'insinuer que je pourrais l'avoir épousé par appât du gain....

MANUEL – N'empêche, ça me gêne que tu sois contrainte de rester son épouse.... Et surtout que tu sois obligée de te plier au devoir conjugal....

ALICIA – Mais non ! Je peux t'assurer que je ne couche plus avec mon mari.... Quelle horreur ! ( Dissimulant tant bien que mal les menottes qu'elle avait accrochées au lit )

MANUEL – Tant mieux.... Ça me rassure que tu ne trompes pas ton amant avec ton mari !

ALICIA - Non je parviens toujours à trouver un prétexte pour y échapper. Comme la fatigue par exemple.... Je te montre : " Ahhhh ! Je suis si fatiguée.... " ( Grossissant le trait ) ou " Attention, je suis en zone rouge ! " Bizarrement, Philippe n'a qu'une vague définition des déferlentes menstruelles.... Sinon, il reste le plus efficace : " Bonne idée ! Ça tombe à pic, je suis en période d'ovulation ! " Bizarrement, ça le stoppe net ! Bon, assez parlé ! Embrasse-moi !

Alors qu'ils s'apprêtent à passer à la gaudriole, la porte s'ouvre sur Philippe qui n'est visiblement pas seul.

PHILIPPE – Allez, entre Ali....

Il voit aussitôt Alicia qu'il pousse violemment la mystérieuse demoiselle dans le couloir.... On entend un balbutiement assourdi par la brusque fermeture de la porte, laissant juste un bout de robe coincé dans l'embrasure. Parallèlement, Alicia, paniquée, planque aussitôt Manuel sous l'édredon. Double silence gêné.

ALICIA – Philippe ?

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PHILIPPE – Alicia ?
LES ÉPOUX ( Simultanément ) - Tu es là ? ( Nouveau silence, puis en chœur ) Mais qu'est ce que

tu fais ici ?

PHILIPPE ( Se ressaisit ) Eh bien..... C'est chez moi ici, donc si je suis ici, donc chez moi, c'est que je veux être chez moi, ici..... pour me reposer.... Moi.... ici.... Oui, c'est ça ! Me reposer !
( Soudain suspicieux ) Mais, et toi ?

ALICIA – Eh bien.... Euh tout pareil ! Tout pareil mon Philou.... Je suis ici pour me reposer ..... Je suis si fatiguée.... ( Baîlle exagérément, Manuel semble impressionné. )

Nouveau silence confus. Manuel laisse dépasser sa tête de l'édredon, voit le tissu, puis Alicia voit sa tête et la recouvre instantanément. Elle voit ensuite un pied, et opte pour se libérer afin de le couvrir intégralement, manque de provoquer sa chute, en se retrouvant en charmante nuisette coquine. Philippe, lui, prend son portable pour envoyer un sms à sa maîtresse qui continue à tambouriner. Alicia, voulant cacher son forfait, s'approche de Philippe, séductrice.

ALICIA - Tiens et si on allait se prendre une bonne douche avant d'aller dormir ? Qu'en dis tu ? ( Déconcertée ) C'est quoi ce tapage nocturne ?

PHILIPPE ( Apeuré ) - Tu entends du bruit ? ( Hochement de tête d'Alicia ) C'est les voisins.... Oui les voisins.... Ils font des travaux.... ( Réalisant ) Et puis ce n'est pas du tapage nocturne, il est cinq heures ....

ALICIA ( Tentant de noyer le poisson ) - Oui enfin... à cinq heures du mat'... c'est la nuit.... même si c'est le matin.... Sauf si tu n'as pas encore dormi.... là ça fait tard....

PHILIPPE – Tu délires ma chérie.... Il est cinq heures.... de l'après-midi ! Enfin du soir ! Enfin bref....

ALICIA – Ah !!!! Mais ça change tout.... Tu voulais dire cinq heures.... dix-sept heures.... C'est ça ? Non mais faut être précis dans ses précisions, sinon ça devient imprécis.... C'est comme si tu faisais ta nuit le jour, alors en disant bonjour le jour, ben tu dirais en fait bonjour pendant ta nuit, non ?

PHILIPPE – Oui.... Euh.... Enfin on ne va pas chercher midi à quatorze heures... ( Changeant de sujet ) Mais dis-moi.... Pourquoi es-tu accoutrée ainsi ?

ALICIA ( Sauvage ) – Mais pour toi mon Philou.... Pour toi... Pour réveiller notre passion. PHILIPPE – Mais tu ignorais que j'allais rentrer.... En plus, tu l'as dit toi-même : tu es éreintée....

Pour un peu, on pourrait penser que tu attendais quelqu'un..... Hum ?

ALICIA ( S'écriant ) – Ah mais non ! ( Baissant le ton ) ..... J'ai.... J'ai.... Oui, j'ai appelé ta secrétaire....

PHILIPPE ( Interloqué ) - Ma.... ma.... ma.... Qui ? ..... Quoi ?
ALICIA - Oui, c'est ça, ta secrétaire.... Tu sais, cette idiote d'Alisson, avec sa voix de pucelle qui

t'insupporte.... C'est elle qui m'a dit que tu rentrais tôt.... Et te voilà.... 59

INCONNUE ( criant derrière la porte, sortant de ses gonds ) - Eh !
PHILIPPE ( gêné, regardant vers la porte ) - Eh ! .... Eh .... Et. Elle t'a dit ça ? ..... Elle t'a dit

ça ! .... Alisson je veux dire....

ALICIA ( Visiblement dupe ) - Bah oui.... Tu connais sa tendance à pipeletter sur toi..... Elle croit toujours tout savoir sur ton emploi du temps : où tu es, avec qui, combien de temps ça va te prendre.... C'est bien simple, on dirait que c'est elle ta femme !

INCONNUE – Eh !!!
PHILIPPE ( Apercevant le morceau de tissu ) - Et..au diable cette fichue secrétaire, profitons de ce

moment !

ALICIA ( Ne prêtant pas attention au cri ) - Et puis franchement, avec son air coincé de bonne sœur et ses mimiques de chienne constipée, elle n'est pas prête de trouver un homme...

La mystérieuse inconnue, passablement vexée, retambourine à la porte....

ALICIA – Mais c'est quoi ce raffut ?

PHILIPPE – Je.... je m'en occupe. ( Il se dirige vers la porte et crie en cognant dessus ) Bon ! Monsieur Péron ! Ça suffit maintenant ! On s'entend plus ici ! Alors vos travaux, faites-les cette nuit, merci !

ALICIA – Tu devrais peut-être aller voir ce qui se passe. Je.... Je t'attends.
Forte gêne. Philippe jette sauvagement Alicia sur le lit, Alicia, prise de panique, s'écarte sur le côté

propulsant par inadvertance Philippe dans les bras de Manuel.... Coupure soudaine de courant.

PHILIPPE – Par ici ma jolie.... Tu as bien fait d'éteindre, dans le noir, tu vas admirer le feu d'artifice !

ALICIA ( Perdue, se dégageant du lit ) - Je n'y suis pour rien !

PHILIPPE – C'est pas grave, c'est sans doute le voisin qui a tout fait sauter avec sa perceuse.... ( ne réalisant pas qu'Alicia n'est plus dans le lit ) Embrasse-moi..... Hum tu as mis mon eau de toilette.... Je trouve ça si.... sensuel.... Eh.... Laisse-toi faire....

Lorsque la lumière revient, Manuel est affalé au sol sur le bas-flanc latéral gauche du lit conjugal, à l'abri visuel. De son côté, Alicia a la main sur la porte, pensant pouvoir faire fuir son amant. Le bout de tissu a disparu.

PHILIPPE ( Perturbé par son étreinte avec un édredon ) - Alicia ? Mais où es-tu ? .... ( Il voit Alicia qui a ouvert la porte, puis pitoyable ) Écoute ma chérie, je...

ALICIA ( dont l'attention est dirigée sur Manuel, qui commence à ramper vers la sortie ) - Vite, vite !

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PHILIPPE – Ne bouge pas....
ALICIA – Attends ! Phil, je vais tout t'expliquer !!!

PHILIPPE ( S'approche de son épouse, muni d'un révolver ) - Il y a un inconnu dans notre chambre....

ALICIA – Ahhh !!! ( Perturbée ) Tu ne vas tout de même pas le descendre ?
PHILIPPE – Tu as raison, passe-moi le téléphone, j'appelle la police !
ALICIA – Non !
PHILIPPE – Si toi tu es du genre à accorder des passe-droit à de parfaits importuns, pas moi !

Durant l'échange téléphonique animé, Boris ouvre la porte ( visiblement l'inconnue a pris congé ), voit Manuel en mauvaise posture et usurpe sa place. Alicia, juste derrière Philippe, ne remarque pas la supercherie et cherche vainement Manuel.

PHILIPPE – Allo, la police. Ici Monsieur Krantz. Je vous appelle pour vous signaler qu'un homme a pénétré par effraction la chambre de ma femme.... Je sais pas moi, faites un relevé d'empreintes ! Ou une prise ADN ! En général, les voyous omettent souvent de mettre des gants.... Comment ça vous ne pouvez rien faire sauf si ma femme avoue..... Elle peut pas l'avoir vu, elle était dans le

noir ... C'est pas des mensonges puisque j'y étais.... Non mais je ne vous permets pas, c'est vous le pauvre con ! Mais non ! Elle ne m'a pas trompé ! Je parle de notre chambre à tous les deux ! Allo ? Allo ?

ALICIA ( Soulagée et usant désespérément de son va-tout charnel ) - Allez ! Allez ! Ce n'est rien... tu as sûrement flanqué une sacrée frousse à ce malotru.... ( S'agrippant à lui ) Mhhm toute cette excitante colère que je perçois m'inspire comme une forte excitation colérique à moi aussi... Embrasse-moi, grand fou !

À cet instant, Boris débarque et Philippe, toujours le pistolet dans sa main, le braque sur lui. BORIS – Coucou les Amigos, ça roule ? ( Visualisant le pistolet ) Argh !!!! Ne me tuez pas ! PHILIPPE et ALICIA ( Aussi étonnés l'un que l'autre ) - Vous ?
BORIS – Bah oui moi ! Vous vous attendiez à voir qui ici ? Vous m'avez fichu une sacré douille ! ALICIA – Comment..... Comment êtes-vous entré ????

BORIS – Bah.... par la porte pardi..... Par où sinon.... un sens interdit ? ALICIA – Je vois.....

BORIS – Ah non ! Vous ne pouviez pas voir car il faisait noir à ce moment-là.... D'où votre surprise en me voyant....

PHILIPPE – Qu'est ce que vous faites là ?
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BORIS ( Indiquant la porte à Philippe ) - Bah à votre avis.... Je suis votre garagiste, c'est tout ! Cela dit, Monsieur Krantz, je peux m'expliquer autrement si vous voulez....

PHILIPPE – Non voyons ! Ce n'est pas nécessaire, vous êtes là parce.... vous êtes notre garagiste ! BORIS ( Se tournant vers Alicia, lui indiquant cette même porte ) - Oui, c'est ça ! Et si je suis ici....

C'est pour voir votre secrétaire ! ALICIA – Mais encore....

PHILIPPE ( Manquant de s'étouffer ) - Mais ... Que... quelle secrétaire.... Où vous voyez ma secrétaire ?

BORIS – Bah ici ! ( Désignant le petit secrétaire ) je dois régler la température de la clim'.... Il me semble avoir vu la télécommande à l'intérieur. Il fait une de chaleurs ici.... Vous ne trouvez pas ?

ALICIA – Oh mais si ! Si ! ( En profite pour vérifier sous le lit )

BORIS – Pour un peu, il faudrait s'asperger de liquide de refroidissement.... Allez ! Hop hop hop ! Au boulot ! ( Visualisant les agissements d'Alicia ) Dites Monsieur Krantz, vous pourriez mettre la main sur ma caisse à outils... J'ai dû la laisser sous votre lit ?

Philippe et Alicia se retrouvent au même moment à fouiller sous le lit. Moment de tension. BORIS ( À Alicia, sur le point de quitter la chambre ) - Vous n'oublieriez pas quelque chose par

hasard ?
ALICIA ( Perdue ) - Comment voulez-vous que je le sache.... si je l'oublie....

BORIS ( Simulacre de rire ) - Ah ah ! Vous êtes comme moi alors. Moi aussi j'ignore toujours ce dont je ne me rappelle plus..... Sauf quand je finis par m'en rappeler.... C'est pourquoi, je vous le rappelle... ( Un temps ) Monsieur Phil... Je peux bien vous appeler Monsieur Phil.... trouvez-moi le pressiomètre... Il règne une tension maximale par ici !

Pendant ce temps, Alicia sort du secrétaire une boîte contenant du liquide. Elle lui tend un premier billet à cent euros.... qu'il décline comme suffisant après l'avoir néanmoins récupéré....

BORIS – Dites, Monsieur Krantz, vous n'auriez pas aperçu Manou....

PHILIPPE – C'est qui ça, Minou ? Vous avez un chat ?

BORIS – Non, pas minou.... Manou.....

Tandis qu'Alicia frotte une véritable liasse de billets verts sous son nez.... Boris continue...

BORIS – Ma nou-velle ..... voiture évidemment. ( En aparté, à Philippe ) Bon pour l'instant elle brille plus par son absence.... Mais vous allez remédier au problème....

ALICIA – Bon, je vous laisse souffler le chaud et le froid, c'est dans vos cordes. Moi, je vais 62

prendre l'air.... frais !

BORIS – Madame Krantz, ne partez pas tout de suite ! Je voulais vous poser une question à tous les deux.... ( Boris jubile ménageant le suspense mais pas les nerfs de ses victimes ) Est-ce que vous savez quelle est la différence entre un garagiste et un mari trompé ? ..... Vous donnez votre langue au minou.... Et bien aucune car il n'a pas l'essieu en face d'écrous.... ( Se tord de rire ) Vous saisissez ? ( Puis dirigé vers Philippe ) Il n'a pas les yeux en face des trous.... !

Alicia, consternée et au bord du gouffre, quitte la chambre. Philippe s'approche doucettement de Boris.

PHILIPPE – Mais alors ! C'est vous l'ombre que j'ai aperçue quand il faisait noir ?
BORIS – Oui, c'est moi ! C'est moi ! j'ai coupé le contact.... Enfin le compteur.... Voyez que je sers

pas à rien ! Je ne suis peut-être pas réglo, mais je suis pro !

PHILIPPE – Oh merci, merci. Ma femme en aurait fait toute une histoire de cette tromperie de rien du tout.... Comment puis-je vous remercier ?

BORIS – Eh bien comme c'est vous, je vous fait un prix d'ami.... Ça fera mille euros, main d'œuvre comprise.

PHILIPPE ( Interloqué ) - Eh bien.... Je.... Euh .... C'est bien cher payé pour appuyer sur un bouton ?

BORIS – Tut Tut ! J'ai pas seulement dû éteindre le moteur. Non, j'ai dû user de la force pour faire sortir votre maîtresse avec son accent à fendre le plus robuste des pare-brise..... Elle me griffait en crissant : " Bastard ! Bastard ! Ma jupe est en lambeaux.... ", perso j'ai rien remarqué.... En plus elle me montrait son pare-choc arrière.... Non mais elle n'a pas les clignotants à tous les étages, c'est certain ! Complètement givrée la nana....

PHILIPPE – Tenez, voilà votre..... ( Fouille le secrétaire et aperçoit qu'il manque des billets ) Une petite minute..... Vous n'auriez pas été me dérober par hasard ?

BORIS ( Tentant de s'extirper ) - Alors là, non ! C'est votre femme qui..... qui m'a payé tout à l'heure.... Enfin pour réparer sa clim'.... Une avance sur service rendu.

PHILIPPE – Bon, je devrais aller m'assurer que ma secrétaire n'ira rien répéter à ma femme.... BORIS – À propos de votre promotion canapé ? Ça ne risque pas, elle m'a donné sa démission....

( Coup de coude complice ) Eh ! Bien vu d'avoir donné à votre maîtresse le surnom d'Alisson. PHILIPPE – De quoi parlez-vous ? C'est son prénom.

BORIS ( Lumineux ) - Donc vous l'avez choisie pour ça ? Je me disais aussi que c'était fort la coïncidence. Alisson. Alicia..... Malin ! Comme ça, lorsque vous vous trompez de chauffeuse, vous avez encore deux syllabes pour rectifier le tir.... Chapeau ! Vous m'impressionnez !

PHILIPPE – On ne vous a jamais dit que vous étiez un poil lourd pour un freluquet ? 63

BORIS – Non, je ne conduis pas ces moteurs, déjà que j'ai jamais été doué pour les créneaux....
( Comprenant le double sens ) Ouh là, vous êtes à krantz.... Euh à cran..... Ça se lit dans vos yeux ! J'ai un radar pour ces choses-là !

PHILIPPE – C'est ça ! C'est ça !
BORIS – Bon l'essentiel c'est que que vous soyez content.... ( Air niais ) Bah oui ! Moi je suis

content de vous savoir content, ça me contente d'être content.

PHILIPPE ( Agacé ) - Visiblement.... Vous ne savez pas quand il est temps de prendre la voie de sortie.... Je vais encore devoir vous raccompagner à la porte.... Elle est si loin....

BORIS ( Alors que Philippe s'apprête à lui fermer au nez ) – Ah vous voyez, je n'ai rien d'un enjoliveur. Quand je dis un truc, ce n'est pas de la publicité mensongère. ( Brandissant fièrement son tee-shirt ) Avec moi, pas besoin de roue de secours !

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SCÈNE 6

La lumière revient sur l'espace scénique. Hugo y apparaît seul en conversation téléphonique. Il ne réalise pas que Sylvie le guette.

HUGO – Oui Maman.... Je rentre bientôt.... Je quitte l'usine et j'arrive. Dans vingt minutes je pense. SYLVIE – Eh bien, eh bien ! Mon p'tit Hugo, je te surprends en plein délit de mensonge !
HUGO ( Honteux ) – Tu... Tu es là depuis longtemps ?
SYLVIE – Assez pour constater que notre docile benjamin peut aussi mener un double jeu... HUGO – Ce n'est pas ce que tu crois....

SYLVIE – Ah mais moi je ne crois rien.... Vu que tu ne dis rien.... C'est bien simple : tu ne partages rien avec nous. Tout ce qui t'entoure n'est que mystère.... Finalement, ce que je viens d'entendre ne m'étonne qu'à moitié.... Quand on ne dit rien c'est qu'on a des choses à cacher.

Moment de tension. Apparaissent Marianne et Jacques, lequel semble se porter mieux.

SYLVIE – Ça va mieux Jacques, tu as commencé à dessouler ?
JACQUES – Oui.... Excusez-moi pour tout à l'heure... Bon, on le range ce décor ? Tiens Hugo,

aide-moi à déplacer l'armoire... On va la descendre...

SYLVIE – Ne compte pas trop sur lui, il doit.... comment l'as tu exprimé à l'instant.... Ah oui.... rentrer du boulot....

JACQUES – Comment ça, tu n'es pas avec nous là ? Je ne dois pas être totalement sobre encore car je jurerais que tu es pourtant bien là...

SYLVIE – Mais si, mais si ! C'est juste qu'Hugo n'est disons.... pas officiellement des nôtres.... N'est-ce-pas ? Ou bien il a le don d'ubiquité !

MARIANNE – Sylvie.... Ça suffit.... Tu ne crois pas qu'on a assez déblatéré nos vies pour ce soir ? SYLVIE – Je le savais ! J'étais persuadée que tu monterais au créneau pour ton petit protégé...

Marianne gifle violemment Sylvie... Laquelle riposte et les deux femmes se lancent dans une lutte ubuesque sur le lit... Faisant voler en éclat l'édredon et les accessoires. À un moment donné, les deux femmes se crêpent le chignon, faisant choir la perruque de Marianne. C'est Hugo qui s'interpose en poussant un douloureux cri. Les deux femmes s'arrêtent instantanément.

HUGO – Arrêtez !!!!
JACQUES – Vous avez entendu ce qu'il vient de vous dire ? Non mais vous n'allez pas vous battre

comme des chiffonières ?
HUGO – C'est de ma faute ! Je ne veux pas que vous vous battiez à cause de moi....

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MARIANNE ( Réajustant sa chevelure ) - Tu n'as rien à te reprocher.... C'est Sylvie qui cherche sciemment les conflits.... Même avec toi qui ...

SYLVIE ( La coupant ) - Qui quoi ? Qui est si gentil... Si poli ? Ça c'est sûr.... C'est facile d'être parfait quand on joue un rôle....

JACQUES – Qu'est ce que tu sous-entends ?
SYLVIE – Rien ! Juste que notre ami Hugo se contente de jouer à nos côtés... Mais ne s'est jamais

ouvert à nous.... C'est tout !

MARIANNE – C'est son droit le plus strict ! Qui es-tu pour déterminer quel comportement chacun d'entre nous doit avoir ?

SYLVIE – Quand on joue dans une troupe depuis plusieurs années, j'estime qu'une certaine confiance doit s'installer.... Ça favorise la bonne entente...

MARIANNE – On nage en plein délire là. Tu agresses tout le monde et tu considères participer à la bonne entente ? Écoute-moi bien, je ne te laisserais pas t'en prendre à lui.... Hugo a prouvé qu'il avait sa place au sein de cette compagnie. Sur scène, il assure, alors que demander de plus ?

SYLVIE – Qu'il ne se contente pas de nous donner la réplique sur scène, mais dans la vie aussi !

HUGO ( Fébrilement en se positionnant à l'opposé de la scène ) - Qu'est ce que tu veux savoir ?

SYLVIE – Peu importe ! Tout ou rien.... Par exemple ce qui t'a amené à faire du théâtre, ce serait déjà un début....

Changement de ton, Hugo s'asseoit sur le lit.

HUGO – C'est Marianne ! C'est elle qui m'a fait sauter le pas.... et qui... qui m'a sauvé.... SYLVIE ( Surprise ) - Sauvé ? Que veux-tu dire ?

HUGO – Oui.... Sauvé. J'étais arrivé à un point de non retour.... Et j'ai miraculeusement croisé sa route....

SYLVIE – Comment peut-on être à un point de non retour à ton âge ?

MARIANNE – Épargne-lui donc tes éternelles questions. On est tous fatigués.

SYLVIE – Tu crois vraiment que ça l'aide que tu le couves constamment ? C'est un adulte, il doit apprendre à parler librement, et toi tu l'empêches de le faire. Cesse de vouloir contrôler les gens !

HUGO – Sylvie.... je t'en prie.... Ne t'en prends pas à Marianne.... Elle veut juste me protéger, c'est tout.... Tu sais, cette femme représente la bonté même.... Elle aime jouer les divas mais c'est une carapace, elle est profondément humaine.... Et sans cette humanité, je ne serais probablement pas là pour en parler..... Sur scène bien sûr, mais tout indique que je n'aurais plus été là... parmi vous...

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MARIANNE ( Au bord des larmes ) - S'il te plaît, arrête-toi car la diva risque de se ridiculiser avec son mascara coulant sur les joues....

SYLVIE – Mais comment l'as tu " sauvé " comme il le prétend ?
MARIANNE – Je l'ai juste sorti de son apathie en l'incitant à tenter l'expérience théâtrale... JACQUES – Tu veux dire en considérant le théâtre comme un exutoire thérapeutique ?

MARIANNE – Oui.... Le théâtre est un moyen d'apprendre à faire confiance.... En soi et aux autres. À l'époque, il était incapable de le faire, il tentait de survivre à leurs simples présences.... Et regardez dorénavant, il a réussi l'exploit de s'exprimer face au gens...

SYLVIE ( Plus douce, à Hugo ) - C'est vrai que ce soir encore, tu as cartonné ! C'est à se demander comment tu fais pour être si différent sur scène que dans la vie.

JACQUES – C'est clair ! R.E.V. , c'est toi ! Le public est plié à chacune de tes apparitions.... On a de quoi complexer, nous autres !

HUGO - J'ai toujours eu peur des autres, peur de par leur jugement, peur d'être rejeté, ou blessé. Marianne est la seule qui a su m'apprivoiser et me convaincre que certaines personnes valaient la peine que je me fasse violence....

SYLVIE et JACQUES ( En chœur, se donnant le " la " ) - " Mais tu dois en premier lieu te faire confiance. Ainsi tu t'accepteras comme tu es et c'est ainsi que les autres t'accepteront et te feront confiance à leur tour. " ( Ils s'esclaffent )

JACQUES – Tu vois Marianne, on n'a rien oublié de tes leçons....

HUGO - Je ne vous cache pas qu'au début, j'étais dubitatif.... Mais je me suis pris au jeu du théâtre. Faut dire qu'être quelqu'un d'autre que soi, même le temps de quelques heures de répétition hebdomadaire, c'est le pied ! Un excellent échappatoire à une vie moins vivante que celle factice de la scène.

ALEXIS - Le plus dur au théâtre, c'est de revenir à la réalité, car les rôles qu'on joue sont toujours plus intéressants que le rôle que l'on joue dans notre vie.

HUGO - Ça m'a vite séduit de pouvoir endosser des rôles forts et devenir tout ce que je ne suis pas dans la vie " réelle " : drôle, accompli, résistant, sûr de lui, voire dragueur. En plus, même si on est confronté à un jugement scénique face au public, c'est bien moins difficile que d'accepter ce même jugement dans la vie de tous les jours. Sur scène, on est comme " protégés " par les personnages qu'on endosse. Quoi qu'on dise, c'est le personnage qui parle et non soi, on peut se permettre tellement de choses impossibles dans la " réalité ".

JACQUES – Tu veux dire comme être marié à une femme qui a un amant qui s'avère être l'amant de notre garagiste que l'on a engagé pour être l'amant de notre femme afin de couvrir nos infidélités. C'est sûr que nos vies à côté, elles sont d'un ennui !

SYLVIE – Question de point de vue : moi j'aime autant que ma vie soit plus simple que celle d'Alicia. Et puis, un homme dans ma vie, ça me suffirait amplement !

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HUGO ( Ignorant les considérations de ses partenaires ) – Le théâtre m'a surtout appris à m'affirmer dans cette société où il faut obligatoirement se blinder et où le paraître est la seule arme de survie. Paraître sûr de soi, c'est essentiel. Ça pourrait m'être utile pour trouver du boulot..... Oui, je n'ai pas fait de hautes études, c'est un euphémisme, et dans cette société actuelle où le chômage est partout, c'est un vrai handicap. Quand on est jeune, on est persuadé que notre avenir, on le construit en devenant adulte, c'est une belle erreur, car croyez-moi, notre avenir dépend essentiellement de notre enfance. Toutes nos décisions sont dès lors primordiales, et parfois lourdes de conséquences. C'est pourtant tellement grisant de devenir indépendant financièrement... ( silence ) Moi j'aimerais tellement prendre mon envol, loin, très loin de ma cellule familiale où j'étouffe.

ALEXIS – C'est pas pour rien que l'on parle de cellule familiale. La famille s'apparente bien souvent à une prison où seul l'émancipé en détient la clé.

JACQUES – Oui.... La famille peut s'avérer pesante. D'où l'importance de quitter le nid.
SYLVIE – Ça explique le coup de fil de tout à l'heure.... ainsi que le mensonge que tu as raconté...

Long silence, Hugo, gêné de divulguer ainsi son passif, s'isole au fond de la scène, à proximité du placard. Il entre.

MARIANNE – Il me semble qu'Hugo a largement répondu à tes questions. Je propose qu'on le laisse souffler dorénavant.

SYLVIE – Tu ne vas pas l'interrompre maintenant ? Je suis certaine que ça l'apaise d'en parler. Que cherches-tu à dissimuler ?

MARIANNE – Tu as vu l'état dans lequel ça le met ?
JACQUES – Écoute.... S'il n'a pas la force d'en parler.... c'est peut-être à toi de le faire, non ?

MARIANNE ( En fixant Hugo comme pour obtenir son approbation ) – Hugo a vécu une enfance chaotique.... la faute à une ambiance familiale pesante. Sa famille, si on peut d'ailleurs l'appeler ainsi tant elle semble être l'antipode d'une cellule d'apaisement, a subi son lot d'événements tordus qui l'ont forcément empêché de se construire normalement, de penser comme les autres enfants de son âge.

Hugo, adossé contre l'armoire, y cogne violemment sa tête en comptant les minutes.

MARIANNE – Il a toujours vécu dans la peur, instaurée par son père, ivrogne de premier ordre..... Il tremblait de tous ses membres à chaque fois qu'il entendait sa voiture arriver devant leur maison, car il ignorait ce qui allait encore se passer, et surtout dans quel état il serait.... ( Regarde intensément Jacques ) L'ivresse a plusieurs facettes en fonction des individus : tantôt l'hilarité aïgue, tantôt le sommeil expéditif.... mais lui c'était la folie, la violence....

JACQUES – Pourquoi tu me fixes comme ça ?
SYLVIE – À ton avis....
MARIANNE ( Poursuivant son récit ) - Par chance, parfois il se trouvait trop enivré pour atteindre

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le seuil de la maison, cuvant son pastis à l'extérieur, mais la plupart du temps, il avait suffisamment d'énergie pour franchir le seuil de la maison, et là, les murs se mettaient à trembler tant il appréciait de faire savoir qu'il était rentré. Il claquait les portes si violemment que ça réveillait tout le quartier.... Et criait contre sa mère.... Tout était prétexte car son but était clairement de passer ses nerfs en terrain conquis.

À cet instant, Hugo prend " peur " et se recroqueville sur le lit, emmitouflé derrière l'édredon

JACQUES – Attends.... Son père, il n'est pas censé être gendarme ?
MARIANNE – Si ! Un gendarme aux états de service irréprochables. Le comble en somme !

Autant dire qu'à l'extérieur, il est toujours passé pour le père de famille bien sous tous rapports.

SYLVIE – Ce que ça devait être agaçant pour cette mère d'entendre ses collègues vanter ses mérites au sein de la brigade alors qu'ils n'avaient pas la moindre idée de ce qui se tramait chez eux !

MARIANNE – Détrompe-toi, sa mère contribuait largement à cette ignoble imposture en cultivant l'importance des apparences. Ce qui importait pour elle, c'était son image, impossible donc pour elle d'envisager de rompre la loi du silence et de se séparer d'un homme qui, à défaut de lui offrir un mariage heureux, lui conférait un statut social si enviable.... en surface !

SYLVIE - Mais qu'est ce qu'elle croyait ? Que tout le monde ignorait la violence de cet homme ? Que nenni ! Les gens étaient sûrement au courant. Ils feignaient l'ignorance car ne voulaient surtout pas s'en mêler ! Dans ces cas-là, les gens sont souvent individualistes...

MARIANNE - Malgré tout, une assistante scolaire a fini par déceler cette violence au travers du comportement d'Hugo, dont la torpeur devenait une souffrance physique.... il a fini par confier sa détresse à cette assistante suite à cette horrible nuit, sans doute plus traumatisante que les autres à ses yeux où son père l'a frappé pour la première fois.... Il n'avait que neuf ans.

Sur ces mots, Hugo quitte précipitamment la scène.... pour revenir aussitôt. Effroi général. La scène s'est assombrie. Seul le lit est éclairé. En fond sonore, une voix masculine, forte, celle du père d'Hugo. Jeu d'ombres symbolisant la présence de Monsieur Debowski. Thème Mesrine.

MR DEBOWSKI ( Voix ivre, féroce ) - C'est qui qui fait la loi, ici ? Hein ? Je ne vais pas me laisser emmerdé par un sale gosse !

Avant qu'Hugo n'ait le temps d'éteindre la lumière, son père se met en rogne, et commence à jeter froidement la lampe en verre. Bruits en conséquence. Puis prend le gamin par le bras, le bouscule et lui ordonne de ramasser les débris disséminés dans le noir. Hugo est en pleurs.

MR DEBOWSKI – Et tu vas arrêter de chialer comme ta mère !!! Tu ramasses ! Dépêche-toi ! Mais qu'est ce que j'ai fait au bon Dieu pour hériter d'un abruti pareil ?

Devant l'inaptitude du garçon, le père, enragé, le retourne et lui met son poing dans la figure.

MR DEBOWSKI - Faites des gosses.... pour gâcher votre vie, tout ça pour faire taire ces enfoirés au boulot.... Ces fils de chien qui me narguaient à longueur de temps " Ben alors, t'es stérile mon vieux ? Il faudrait peut-être faire quelque chose, tu vires impuissant ! " Bande de bâtards ! C'est pas eux qui se coltinent un sale gosse dans les pattes maintenant !

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Le père continue d'asséner puissamment des coups à son fils, lequel ne bouge pas. On entend une porte claquer. La lumière revient légèrement, Sylvie s'approche du lit.

SYLVIE – Hugo ? Hugo ? Ça va ?
Hugo reste immuable. Il ne prête nullement attention à Sylvie car c'est la voix de sa mère qu'il

entend depuis la cloison. À ce moment, il se réfugie dans le placard.

MME DEBOWSKI – Sors de là ! Sors de là maintenant ! C'est de ta faute ! Tu l'as provoqué.... Tu pouvais pas faire ce qu'il te dit.... Hein ? À cause de toi, il a crié.... À cause de toi, notre fille a été enlevée.... Notre famille souillée, humiliée.... ( Elle tambourine violemment contre l'armoire ) Quand je pense au fils des Vermont qui s'est tué en vélo.... lui qui était si bien élevé... C'est triste pour ce gosse.... et pour ses parents.... Il ne les emmerdait pas ses parents, lui ! Et nous... on doit te supporter.... C'est toi qui aurait dû être à sa place....

La musique s'interrompt. La lumière revient doucettement. Sylvie est devant la penderie et tente de convaincre Hugo d'en sortir.

SYLVIE – Reviens avec nous..... Ils sont partis.... Ils ne te feront plus de mal.... Je te le promets... JACQUES – Quelle ordure ! Je n'ose imaginer à quel point il a dû avoir mal.... Il devait être

sacrément costaud. Sans parler que l'alcool décuple la puissance.

MARIANNE – Oui... Il a gardé une importante cicatrice sur la lèvre supérieure difficile à dissimuler....

SYLVIE ( Revenant sur ses pas ) – Mais les services sociaux, ils sont intervenus ?

MARIANNE – Si on peut dire.... C'est sa jeune sœur, alors âgée de cinq ans, qui n'a pas supporté cette violence à son encontre, a dévoilé le pot-aux-roses et en a subi les conséquences : aussitôt retirée du domicile familial.... La juge d'instruction a imposé une rupture totale des contacts entre elle et sa famille....

JACQUES – Mais pourquoi laisser Hugo dans cet enfer ?

MARIANNE – La justice n'est pas toujours logique.... Et pour lui, c'était insoutenable d'être ainsi séparé du seul lien qui lui permettait de s'accrocher, de survivre dans cet enfer, et puis il savait très bien que même si elle était à l'abri là où elle serait placée, ça allait s'avérer dur pour elle de couper les ponts, et qu'elle s'inquiéterait pour lui.... ils étaient tellement proches tous les deux..... Ce fut un véritable déchirement....

SYLVIE ( Très affectée, à Hugo, qui entrouvre l'armoire ) - Mon pauvre gars.... Mais comment peut-on faire ça à son propre enfant ?

JACQUES – Certaines personnes ne sont tout simplement pas faites pour être parents.

SYLVIE – Ça c'est certain, il faudrait un diplôme obligatoire. Mais bon, quand t'es parent, t'assumes ! Merde quoi ! .... Oui, bon ça va, je sais, je suis grossière, mais ça me fout en pétard qu'on puisse détruire psychologiquement son propre enfant. Sous prétexte de quoi ? Qu'on n'est pas

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prêts ? Et ça justifie la violence aussi ? JACQUES – T'énerve pas ! Je n'ai rien dit de tel.

SYLVIE – Moi je suis outrée car ça fait des années que je me dis que ça pourrait être sympa de devenir mère. Mais pour autant, j'ai renoncé.... Car je sais que je suis instable.... Que je ne serais pas une bonne mère, je suis trop nerveuse.... Et puis rien que l'idée d'être un jour un fardeau pour cet enfant comme ma mère l'est pour moi, ça non, je m'y refuse !

MARIANNE - La situation n'a fait qu'empirer par la suite, car ses parents étaient dorénavant mis à découvert de leur immoralité parentale.... Et la violence n'a pu que s'accroître.... Son père n'avait plus que lui pour cible.... Quant à sa mère, elle le rendait responsable du départ forcé de sa sœur . Selon leurs dires, le gamin était responsable des tourments de la famille....

SYLVIE - C'est une honte ! Comment en tant que mère peut-on laisser son fils vivre un tel calvaire ? Être parent, ça se mérite ! ( Réalisant ) Mais alors.... Serait-ce pour ça que ? ( S'approche d'Hugo ) Tu as toujours des marques sur ton corps, c'est ça ?

HUGO ( Appeuré ) - Ne m'approche pas !.... Oui.... J'en ai. Mon père a appris de cette erreur.... Et ne l'a jamais reproduite... Il a continué de me faire mal.... mais à des endroits stratégiques... Jamais sur les bras ou les jambes.... Trop risqué !

SYLVIE – Je m'en veux d'avoir voulu te forcer à.... ( N'ose pas poursuivre ) Je savais pas.... Excuse-moi.

JACQUES – Comment veux-tu faire confiance quand tu ne reçois qu'en guise d'amour parental que de la tyrannie ?

HUGO ( Fébrilement ) - Cette nuit-là j'ai saisi que je les haïssais alors que j'arrivais tout juste à dissocier le bien du mal. C'est étrange de dire ça de sa propre famille....

MARIANNE – Le problème, c'est qu'à cet âge, on est très influençable.... Hugo a fini par penser qu'il méritait cette violence et a commencé à éprouver les pires difficultés à suivre ses cours..... Il faisait des crises d'agoraphobie. Être entouré le faisait paniquer.... Il préférait trouver refuge en s'enfermant dans sa chambre de gosse, son sanctuaire qui n'était rien d'autre qu'une prison dorée.

JACQUES – Ça l'a sûrement empêché de poursuivre des études.... C'est indécent ! Comment des parents peuvent ainsi détruire sciemment l'avenir de leur enfant ?

SYLVIE – C'est incompréhensible que personne n'ait rien fait, rien vu, rien dit ! Alors personne dans son école n'a remarqué ce gamin perdu.... Complètement barricadé dans ce sentiment. Personne n'aura pensé à prévenir les flics ?

MARIANNE – Il ne pouvait pas en parler aux flics ! C'étaient les collègues de son père, jamais il n'aurait été pris au sérieux... Alors il est allé voir un thérapeute.... Il a très vite été contraint de montrer ses marques.... Il était ..... compatissant et a très vite saisi que quoi qu'il arrive, Hugo n'oserait jamais parler aux autorités....

HUGO – Non !!! Je ne veux pas le voir.... Je ne veux pas y retourner.... Par pitié ..... Ne me laissez pas seul !!

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SYLVIE – Pourquoi réagit-il ainsi ?
MARIANNE – Parce que cette thérapie est la pire chose qui lui soit arrivée....

Jacques, touché par la détresse de ce garçon qui a approximativement le même âge qu'aurait eu Anthony, tente une approche près de la penderie, où Hugo s'est réfugié, en crise de tétanie.

JACQUES – C'est fini.... Mon p'tit.... Ça va aller petit... On va quitter cet endroit...
HUGO ( criant de peur ) - Non !!!! Laissez-moi.... Je vous en supplie.... Ne me touchez pas.... Je

veux pas.... Pourquoi vous me faites ça.... ? Par pitié.... Vous me faites mal.... Non... Non.... !

MARIANNE – Lâche-le Jacques ! Lâche-le ! Tu ne vois pas que tu ne fais qu'empirer la situation ? Hugo ne te voit pas là.... Pour lui, tu es ce monstre.... Cet homme qui l'a agressé....

Avant de réaliser ce qui se passe, Hugo sort du secrétaire un pistolet ( ayant vraisemblablement servi pour la pièce ) et le pointe tremblotant contre Jacques, cible de son transfert.

HUGO ( Suffoquant de détresse et de colère ) - Vous vous êtes servi de moi.... Je vous ai fait confiance.... Vous qui me répétiez que j'étais une victime.... Que je n'avais rien à me reprocher.... Que vous alliez m'aider....

JACQUES – On va t'aider, d'accord ?
HUGO – Comment ? Comme vous l'avez fait cette abominable soirée où vous avez .... ( avec

difficulté ) abusé.... de moi...
SYLVIE ( Ahurie ) – Il t'a quoi ?
JACQUES – Attends, il faut que tu m'écoutes....

HUGO – C'est vous qui allez m'écouter.... Vous n'êtes pas en position de force cette fois.... Ça vous gêne, n'est-ce-pas ? ( Jacques ne moufte pas, Hugo poursuit ) Vous avez joué la carte de l'éducateur compatissant.... Je vous entends encore avec vos paroles faussement réconfortantes " Je suis ton ami.... Je ne veux que ton bien... " Tout ça, c'était du vent.... Vous vouliez m'endormir pour....

( Marque un blanc ) Vous avez posé votre main sur mon genou.... Moi j'étais totalement paralysé.... Ma tête me disait de partir.... Mais mes gestes étaient coincés.... Je ne pouvais plus bouger.... Mon cœur battait si fort.... de peur.... Je voyais très bien où vous vouliez en venir et je n'arrivais pas.... non, j'y arrivais pas, je restais figé.... ( En pleurs ) Vous avez continué en glissant votre main sur ma cuisse comme si c'était normal.... Moi j'avais peur.... Peur de vous dire non et que vous me frappiez vous aussi.... Peur que vous alliez plus loin.... La seule chose que je voulais c'était mourir.

Long silence. Ses partenaires sont sous le choc de son récit.

HUGO – Vous avez approché votre visage du mien.... Et vous.... ( péniblement ) ... Vous m'avez embrassé de force.... Je n'arrivais pas à vous repousser.... Vous serriez vos poings contre mes bras.... Je ne pouvais rien faire.... J'ai eu beau crier " Non ! " intérieurement, vous avez continué.... Vous m'avez même susurré " Laisse-toi aller.... Je vais être gentil avec toi.... " Et puis vous.... Non !!! Je vous déteste.... Je vous déteste tellement !!! J'ai tellement honte .... Et je me sens si sale.... ( Pointe

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son pistolet dans la direction de Jacques )

SYLVIE ( Médusée ) – Pourquoi Jacques ne lui reprend t-il pas son arme ?

MARIANNE – Tout simplement parce qu'il a compris qu'Hugo a besoin de cette confrontation !

JACQUES – Dis-moi ! Oui, vas-y ! Défoule-toi ! Tire ! Si c'est ça qu'il te faut ! Vas-y ! Achève ce monstre ! Achève ce monstre qui te gâche la vie !!!

HUGO ( Tremblant de tous ses membres ) – Je.... je voudrais qu'il soit mort.... JACQUES – Alors, n'hésite pas, tire ! Tire !
Hugo appuie sur la gachette mais rien ne se passe.

HUGO ( Terrifié en visualisant Jacques toujours en vie ) - Vous êtes toujours là..... Jamais ! Non jamais vous ne me laisserez tranquille.... ( Il fonce sur lui, et lui donne des coups au ventre, Jacques se laisse faire. ) Je veux que vous sortiez de ma vie.... de ma tête !

JACQUES – Continue ! Continue ! Extériorise cette rage qui est en toi ! ( Hugo s'arrête, à bout de souffle ) Ça va ? Qu'est ce que tu ressens maintenant ?

HUGO - Rien.... Je mérite ce qui m'est arrivé.... C'est moi le coupable.... C'est moi le naïf qui a cru vos mensonges.... qui a passé toute ma vie dans ce rôle de victime.... ( Un temps ) Mais je fais comment pour survivre à ce que vous.... à ce qu'il m'a fait ?

Hugo semble prendre conscience que ce n'est pas son éducateur qui lui fait face et fonce se cacher dans le placard. Bouleversée par la torpeur de son protégé, Marianne se précipite vers Hugo, qu'elle parvient quasi instantanément à apaiser.

JACQUES – Pauvre gosse ! Il me fait de la peine.... Si je tenais ce fumier qui lui a fait ça..... Le pire, c'est de savoir qu'il s'en est sorti indemne en sachant que jamais Hugo ne courrait le risque d'aller voir les flics et que son père en soit informé..... C'est vraiment dégueulasse !!!

SYLVIE – En tout cas, je comprends mieux maintenant pourquoi c'était si difficile pour lui d'embrasser Alex, même pour de faux ! Mais pourquoi ne nous a-t'il rien dit plus tôt ?

JACQUES – Il attendait sûrement de mieux nous connaître.... Et d'accepter que ce passé fasse partie intégrante de lui....

MARIANNE – Sauf qu'on ne se remet jamais complètement d'une telle atrocité.... Et si c'est déjà insoutenable et humiliant pour une femme, considérée comme le " sexe faible ", imaginez un instant ce que peux éprouver un homme ayant subi ce qu'Hugo a subi....

JACQUES – Un jour, il rencontrera une jolie demoiselle qui lui fera complètement oublier ces moments.... Et il se construira sa propre famille....

SYLVIE – Ça m'étonnerait que ce soit si simple.... Regarde dans quel état il est.... Pas plus tard qu'il y a deux minutes, il était prêt à te tuer.... Sans même réaliser que cette arme était un jouet.... ou que tu n'étais pas sa cible....

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MARIANNE – Le processus risque d'être long..... très long.... Il faudra d'abord qu'il se pardonne.... Qu'il se pardonne de s'être " laissé faire "..... Mais le plus dur sera justement le jour où il la rencontrera cette fille. L'idée d'une relation physique risque de lui être insoutenable.... Il se souviendra alors de ce qui s'est passé cette soirée là..... Il ne pourra peut-être jamais avoir une vie amoureuse normale.

JACQUES – Et bien on l'aidera ! C'est vrai quoi, maintenant qu'on sait ce qui lui est arrivé, on ne va pas rester les bras croisés. On peut l'aider, j'en suis certain !

SYLVIE – T'es marrant toi, mais on va l'aider comment lorsque notre troupe ne sera plus qu'un lointain souvenir ? Tu sembles omettre que c'est fini pour nous ?

MARIANNE – Ce soir il a fait un grand pas..... Jamais il n'avait osé confronter qui que ce soit..... Et c'est d'autant plus fort qu'il s'en est pris à toi, Jacques, toi qu'il considère inconsciemment comme une figure paternelle..... Le genre de figure qu'il n'a jamais eu.... ( Jacques semble touché ) Et je sais l'importance que ça peut avoir pour toi aussi vu ton propre vécu....

SYLVIE – Concrètement, ça signifie que tu ne peux pas partir maintenant, car tu es la seule qui parvienne à l'apprivoiser....

MARIANNE – Vous devrez rester unis.... Nous sommes sa " famille " désormais. Il s'est ouvert à nous..... Il y parvient grâce à la scène.... Regardez à quel point ce garçon introverti peut se montrer expansif sur scène.... Et ça, c'est grâce à nous !

Noir

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Inter-scène 5

Chambre à coucher du couple Krantz. Jingle " Tea for two ". Boris se tient assis sur le bas du lit tandis que Manuel sort de la douche, comme s'il était chez lui.

BORIS ( Pensif ) - Bon désormais, Monsieur sait que je sais et moi je sais que Monsieur sait que je sais, donc autant faire savoir à Monsieur que ce que je sais peut ne pas se savoir par Madame.... D'autant que ce que je sais sur Madame, que je sais que Madame sait que je sais, peut également ne pas se savoir par Monsieur..... Ouh là.... Je m'auto-brouille les pistes là.....

MANUEL - Ne t'inquiète pas, je vais être ta direction assistée... ( Il s'approche de son " complice " )

La porte s'ouvre soudainement sur Philippe qui grommele en triturant un document qu'il tient dans sa main, les deux complices ont juste le temps de se planquer derrière le lit.

PHILIPPE – Tu vas me le payer ! Tu vas me le payer !

L'un après l'autre, Manuel et Boris remontent leurs têtes pour savoir ce que fait le maître des lieux, avant que l'autre n'appuie sur sa tête. Messes basses entre eux, Philippe va subitement claquer violement la porte, restée ouverte, cri de stupeur de Boris.

BORIS – Ah !!!
PHILIPPE ( Sursaut de surprise )- Ah !!! Alicia ? Qui est là ?

Manuel et Boris tergiversent pour savoir qui va se montrer ( mimant notamment le " Pierre papier ciseau " ) puis Boris sort de sa cachette.

BORIS ( muni d'un rire hébêté de circonstance ) - C'est moi.... Ce n'est que moi.... Et avant que vous le demandiez, parce que vous devez forcément vous demander pourquoi je suis là.... et bien sachez que je ne suis pas l'amant de votre femme.... Malgré les apparences.... D'ailleurs je ne suis l'amant de personne, hein ! ..... Si je suis là, c'est pour.... Un devis !

PHILIPPE – Un devis ?.... Écoutez Boris, cessez instamment de me prendre pour un dindon, sinon je vous vole dans les plumes..... Et puis j'ai pris le pli de vous voir fourrer votre bec partout alors inutile de me raconter des excuses bidon ! Gardez ça pour ma femme ! Et de préférence, dites que vous cherchez, je sais pas moi, votre tournevis, c'est nettement plus crédible.

BORIS – Ah mais je suis vraiment là pour le devis..... Vous me connaissez, je ne mens jamais.... enfin sauf si je suis payé pour..... D'ailleurs le devis, c'est pour ça.... pour savoir à quel montant s'élèvent mes réparations sur votre couple.... Bah oui, je suis peut-être mécano mais pas manchot !

PHILIPPE – Vous êtes sacrément gonflé !

BORIS – Oui.... Votre femme me l'a déjà dit : selon elle, je ne manque pas d'air. En manque temps, c'est l'essence-même du garagiste..... ( Un temps ) Bon, bon... Dites pour la facture, et si nous faisions le point !

PHILIPPE – C'est ça, mettons un point à cette mascarade ! Ouste ! 75

BORIS ( Apercevant le pli sur le secrétaire ) – L'hallu !!!! J'en crois pas mes rétros !..... Aie c'est limite plus éblouissant que des plein-phares.... Hé mais c'est une véritable mine d'or votre moitié..... Maintenant je comprends pourquoi vous vous y accrochez comme une remorque à son attache.... Et ce malgré vos multiples passagères.... ( coup de coude complice ) Quand je pense à la Ferrari que je pourrais m'offrir avec un tel pactole....

PHILIPPE – Bas les pattes ..... D'où vous vient l'idée saugrenue que vous pourriez en profiter ? Vous ne toucherez pas un centime de cet argent..... Pas plus que moi d'ailleurs si je ne trouve pas une alternative....

BORIS – Bah j'ai bêtement pensé qu'en tant qu'employé multi-tâches, qui régule aussi bien l'habitacle de votre auto que l'habitat de votre ménage, vous pourriez faire un geste....

PHILIPPE – Et pourquoi diable irai-je partager quoi que ce soit avec mon garagiste ? Hein ? Pourquoi pas aussi avec mon coiffeur ou mon proctologue tant que vous y êtes ?

BORIS – Tût tût..... Vous semblez omettre que j'ai sauvé votre peau , alors que votre proctologue, il n'y a que vos fesses qu'il sauve ! Et votre coiffeur, vous ne devez pas le voir souvent pour soigner votre calvitie donc ça ne va pas lui arracher les cheveux....

PHILIPPE ( Réajustant sa chevelure ) – Admettons ! Mais si je dois envisager de partager les bénéfices.... Alors il me faut une contrepartie. Tenez ! Aidez-moi à mettre ma femme en position compromettante !

BORIS – ( Ne comprenant pas de suite l'intention ) Euh.... Vous seriez partant pour que ... ? Ah ! Ayé ! Je sais ! Si vous voulez la mettre dans de sales draps il vous suffit de la choper en état d'ivresse lubrique, " alitée " avec un pilote que vous aurez au préalable embauché....

PHILIPPE ( Surpris ) - Vous me suggérez de payer un homme pour devenir l'amant de ma femme ?

BORIS - Bah oui, c'est plus simple pour les prendre en flagrant délit.... vous n'aurez pas besoin de radar puisque c'est vous qui direz à cet homme quand consommer....

PHILIPPE ( dubitatif, à lui-même ) - Vous croyez que je dois oser ? Non, je ne vais pas oser.... ( regarde à nouveau le document froissé ) Oh mais si ! Il le faut ! Il faut que j'en finisse !

BORIS ( Fier de lui ) - Voilà ! Vous prenez la bonne direction, croyez-moi ! Et après l'avoir pincée, vous lui sortirez un prétexte bidon.... du style que seul l'argent pourra amortir votre blessure.... Et blablabla.... Disons cinquante-mille euros.... que vous partagerez avec votre fidèle et polyvalent bras droit..... Disons la moitié...

PHILIPPE – La moitié de quoi ?

BORIS – La moitié du double pardi..... Attendez, un vrai pro a toujours sa calculatrice dans le dos ! Or donc.... cinquante-mille euros que je divise par deux pour ensuite multiplier par quatre. Là j'obtiens douze-mille cinq.... Donc ça c'est la somme pour vous.... Et je vais diviser le reste en deux pour moi.... Alors cinquante-mille moins douze-mille cinq ça fait combien ? Vous n'auriez pas une seconde calculatrice par hasard ?

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PHILIPPE – Mais c'est évident, c'est l'accessoire indispensable dans une chambre !.... Au passage, rappelez-moi de ne plus vous faire confiance pour vos devis !

BORIS – Tant pis ! On fera les comptes plus tard.... Comme on dit les bons amis font les comptes ronds ou un truc du genre.... N'empêche qu'avec ce pactole, c'est un boulevard de possibilités qui s'ouvre à nous : champagne, virées en décapotable, amazones à notre bord, c'est feu vert garanti ! ( Prend affectueusement Philippe par l'épaule ) C'est notre destin !

PHILIPPE ( S'extirpant des bras de Boris ) - Certes ! Certes ! Mais voyez-vous, votre idée m'en donne une bien meilleure : je surprends mon épouse en plein ébat et j'obtiens le divorce pour faute. J'ai des principes moi ! La fidélité c'est sacré !

BORIS – Vous avez raison Monsieur ! C'est d'ailleurs ce que je dis toujours à mes clients : " Confier votre fidélité auto à Trevasco, c'est la voie assurée pour des kilomètres à gogo ! "

PHILIPPE ( Ignorant les propos de Boris ) - Non mais de quel droit irait-elle papillonner ailleurs ?

BORIS – Vous avez encore raison Monsieur.... C'est pas comme si vous... ( Regard noir de Philippe, Boris s'interrompt, puis hypocrite ) Non mais vous c'est pas pareil.... Bah oui.... C'est différent parce que.... c'est vous ! Et puis si elle est assez gourde pour se faire visser en plein vroum vroum, elle le mérite le PV !

PHILIPPE – Mesurez vos propos, je vous signale que c'est de ma femme dont vous parlez ! Bon, reste qu'à dénicher un amant potentiel pour ma femme....

On entend un grincement étouffé, Boris jette un léger regard en direction de son acolyte, mais Philippe, absorbé par l'élaboration de son plan, poursuit.

PHILIPPE – Un amant qui soit apte à coucher avec ma femme sans lui dévoiler qu'il n'est pas là pour ça.....

Nouveau grincement de voix, Philippe voit Boris se retourner vers le lit et surprend Manuel dans le psyché.

PHILIPPE – Mais qu'est ce qu'il fait là, lui ?
BORIS – Qui ça, lui ? ( Jette un regard distrait partout )
PHILIPPE – La silhouette que j'aperçois dans le miroir.... Sors de là, fripouille !

BORIS – Euh.... Ah mais ça...... C'est.... Dites, je ne vais pas tenter de vous entuber.... Pas vous ! Alors si vous acceptiez simplement de croire que c'est mon reflet schizophrène qui se planque, ça serait top !

PHILIPPE ( Ignorant les élucubrations de Boris ) - Bon il sort de sa cachette ..... ou bien je viens vous tirer par la peau des fesses ?

MANUEL – Ça va ! Ça va ! Surtout ne tirez pas ! Je me rends.... De toute façon, je commençais à avoir une crampe.... ( Tenant sa jambe douloureuse )

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PHILIPPE – Je réitère ma question : qu'est ce que vous faites dans notre chambre maritale à ma femme et moi ? Et sous mon toit d'ailleurs ?

MANUEL ( Indigné ) - Vous osez prétendre que c'est votre légitime malgré ce que je viens d'entendre ?

PHILIPPE – Bon, cette fois, c'en est trop ! Vous commencez à m'échauffer les esgourdes.... ( Retrousse ses manches en mode rixe frontale )

BORIS – Stop ! ( Il s'interpose à leur début de combat de coqs grotesque ) Je vous présente Manuel. ( Un temps ) C'est l'amant de votre femme !

MANUEL et PHILIPPE ( À l'unisson ) - Quoi ?!!! MANUEL ( Fixant Boris ) - Je suis....
BORIS ( Hoche la tête ) - Tu es.
PHILIPPE ( Avisant Manuel ) - Vous êtes ?.... BORIS – Il est.

Moment de tension et d'incompréhension.

BORIS – Oui.... Enfin.... pas de quoi péter un fusible ! Quand je dis qu'il est son amant..... C'est son amant.... Si vous le souhaitez seulement.... ( Regard perdu de Philippe ) .... Désolé, je crois que j'en perds mes boulons.... Ce que je veux dire c'est qu'il sera l'amant de votre femme une fois que vous l'aurez engagé ....

Soulagement de Manuel qui remet pointilleusement son col en place.

PHILIPPE – Engagé ? Pour quoi faire ?
BORIS – Pour être son amant....
MANUEL – Si je puis me permettre d'intervenir.... BORIS – Non !!!

MANUEL – Il me semble que je suis le premier concerné ! PHILIPPE – Et qu'en dites-vous exactement ?

BORIS ( Vivement ) - Il est cent pour cent open ! ( Prenant Manuel à part ) N'est-ce-pas qu'il est open ?.... Open comme une porte ouverte et prêt à mettre le turbo sur votre femme..... Enfin façon de parler...

MANUEL ( Fustigeant Boris du regard, en aparté ) - Toi, tu vas retrouver porte close ce soir ! 78

PHILIPPE – Mais dites-moi jeune homme, comment avez vous été mis au parfum de cette recherche ? Hum ?!!!

MANUEL – Eh bien....

BORIS ( Le coupant ) – C'est moi ! C'est moi qui l'ai trouvé.... dans.... la rue !
Vous savez entre beaux gosses, il faut se pistonner.... Je sais à quel point c'est dur d'être pris au sérieux lorsque l'on possède un physique avantageux....

PHILIPPE – Ça va ! Ça va ! Mais ça ne m'explique pas pourquoi vous l'avez fait venir dans ma chambre alors qu'aucun plan n'avait encore été concocté ?

BORIS – Et bien ce.... c'est.... une question de transmission ! ( Regard méfiant de Philippe ) Oui la transmission de pensées.... Car je sentais que vous n'étiez pas heureux en ménage.... Mais que vous aviez trop bon cœur pour quitter votre femme.... d'où mon idée de lui trouver un amant....

PHILIPPE ( Perplexe ) - Bon et vous là ? Vous ne dites rien ? Vous êtes vraiment partant pour devenir l'amant de ma femme ?

BORIS ( Enthousiaste ) - Ça le " botte " ! .... ( coup de coude à Manuel ) Dites-lui que ça vous botte, allez !

MANUEL – Disons que je ne le ferai pas de gaieté de cœur.... Mais si vous insistez.... Disons que c'est bien pour vous faire plaisir que je me dévoue !

BORIS – Et qu'il vous paye surtout !!!
PHILIPPE ( Psalmodiant ) – Non... Mais.... Je... Attendez ....

BORIS – Ne me regardez pas comme ça.... Tout adultère mérite salaire.... Et puis il va quand même devoir donner de sa personne pour recharger les batteries de votre épouse, à votre place ! C'est normal que ce ne soit pas gratos....

MANUEL ( Faussement indigné ) – Vous allez me payer pour coucher avec votre femme ? PHILIPPE – Oh que non ! Oh que non ! Ma parole... Qu'est ce que vous lui avez fait miroiter ?

L'idée n'est certainement pas de coucher avec ma femme.... C'est juste de faire semblant....

MANUEL – Et on fait comment pour faire semblant de coucher ? Désolé mais la simulation, c'est pas mon point fort !

PHILIPPE – Non mais vous n'avez strictement rien à faire.... Il faut juste qu'il y ait un témoin. MANUEL – Ah parce qu'en plus il faut que je le fasse devant un voyeur ? Mais c'est répugnant ! PHILIPPE ( Un brin coléreux ) - Mais ça n'a rien de choquant puisque vous ne ferez rien !

MANUEL – Laissez-moi récapituler : vous m'engagez pour être l'amant de votre femme qui ne couche pas avec votre femme mais qui doit passer pour l'amant de votre femme aux yeux du mari qui m'a engagé pour être son amant.... Ça sent le quiproquo cette affaire !

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BORIS – Ça sent qui ?

PHILIPPE – Ça peut sembler déroutant mais c'est bien ça.... Alors qu'en dites-vous ?

MANUEL – Si vous m'assurez d'un paiement honnête en retour, c'est ok !

BORIS – Évidemment qu'il assure le financement !!! Vous allez quand même prendre le risque de flirter avec sa femme et d'être surpris par son mari en plein action.

PHILIPPE – Mais taisez-vous ! Vous voyez bien que je converse avec le futur amant de ma femme !!!

BORIS – Parlons chiffre.... Vous disiez cinq mille euros TTC, c'est bien ça ?

PHILIPPE ( Gêné, lançant un regard noir à Boris ) Oui.... Bon..... Mais d'abord je veux être sûr que vous ferez l'affaire.... Car il faut que ma femme tombe sous votre charme.... Je propose que vous me fassiez une démonstration de vos " talents " ....

MANUEL – Là ? Maintenant ? Mais Alicia n'est pas là....
PHILIPPE – C'est pas grave.... Vous improviserez.... Boris, puisque vous êtes là, inutile, vous ferez

la femme.... ( Réalisant une anomalie ) Une petite minute....

BORIS ( Imitant grossièrement les manières d'une dame ) - .... Oui, mon chéri ?

PHILIPPE ( S'adressant à Manuel ) Comment connaissez-vous son prénom ?

MANUEL ( Pétrifié ) - C'est ..... un malentendu.

BORIS ( Enchaînant voix féminine et masculine ) - Oui, vous avez mal entendu.

PHILIPPE – Non, j'ai bien entendu Alicia. Pour un peu, on croirait que vous me prenez pour un con !

BORIS ( Rebondissant ) - Ah ça ! ( Un temps ) Donc vous voulez savoir pourquoi Manuel connaît le prénom de votre femme sans la connaître.... Mais je vais vous en trouver une d'explication.... Ça va me revenir..... Voilà ça me revient ! En fait, je viens de lui dire avant que vous arriviez.... Voyez- vous.... J'ai pensé que pour devenir son amant, il devait forcément le connaître, son prénom....

PHILIPPE ( Dubitatif ) – Bon reprenons. Allez-y Manuel ! Montrez-moi votre technique de séduction.

MANUEL – Comme ça ? Dans votre chambre ?

BORIS ( Intervenant ) - Manuel a raison.... Il faut se mettre en condition. D'abord il faut établir pour quel motif l'amant rencontrerait votre femme.... ( Boris feint réfléchir puis, fixant Manuel ) Je sais ! Il pourrait passer pour un plombier..... Il paraît que ça fait rêver les femmes.... D'ailleurs, je suis sûr que ça vous est déjà arrivé de jouer au pro du siphon, avouez-le !

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Manuel joue le jeu et feint d'arriver dans la chambre dans le rôle du plombier. Boris, reprenant le rôle d'Alicia, l'accueille volcaniquement après avoir mis une vulgaire serviette sur la tête en guise de perruque.

BORIS ( Voix de crécelle ) - Bonjour bel inconnu.... Que me vaut l'honneur de cette visite inopinée dans mes quartiers.... Oups !.... ( Simule de faire tomber sa serviette qui recouvrait sa poitrine ) .... Comme je suis confuse....

PHILIPPE – Stop !!!! Non mais c'est quoi cette farce ? Comment voulez-vous que ce Monsieur puisse vous faire la cour si vous vous l'alpaguer comme une lionne en rut ?

BORIS – Au temps pour moi ! J'essayais d'imiter votre femme.... D'être dans le personnage.... c'est comme ça que je la vois.... En mode feu de détresse ....

PHILIPPE – Quoi ? Comme une fille de joie ? Non mais qu'est ce que vous insinuez ??? Que ma femme serait infidèle ?

BORIS – Oups là non ! Loin de moi cette pensée ! Non mais vous imaginez, vous en train de chercher un amant pour que votre femme puisse vous tromper sans qu'elle le sache tandis qu'elle vous tromperait avec un amant sans que vous le sachiez et qu'en plus vous n'auriez pas choisi.... Pour le coup, il serait temps de les enclencher les warnings.... Car là vous seriez l'injecteur injecté ou un truc du genre....

MANUEL ( Embarrassé ) - On peut peut-être reprendre, non ?
Manuel refait son entrée-sortie en tant que plombier tandis que Boris se positionne en mode "

chatte " sur le lit, pour rappeler à Manuel sa récente entrevue avec Alicia.
MANUEL ( Perturbé ) - Madame Krantz.... Vous m'avez appelé .... Je suis plombé..... Enfin je veux

dire plombier....

PHILIPPE – Mettez-y un peu de cœur voyons ! Montrez-lui que vous voulez coucher avec lui, non d'un chien !

MANUEL – Mais je ne veux pas coucher avec lui, je vous assure !

PHILIPPE – Mais je le sais bien, pas avec lui, avec ma femme ! ( à lui-même ) Quel empoté !

MANUEL – Mais je ne veux pas coucher avec elle, croyez-le bien !

BORIS – Ah ça oui, croyez-le bien....

PHILIPPE – Mais je m'en fiche de ce qu'il veut, moi ce que je veux, c'est voir comment il compte coucher avec ma femme !

BORIS – Bah oui, n'ayez pas peur ! Tout ça, c'est du cinéma !

MANUEL ( Rendossant le rôle ) - Madame Krantz.... Vous m'avez appelé.... Je suis plombier.... Je peux vérifier vos conduits ?

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BORIS ( Voix de crécelle ) - Une fuite ! C'est une fuite ! C'est terrible, il faut la combler avant qu'elle ne devienne submersible.... Et que je ne chavire....

Boris et Manuel s'enlacent tendrement. On ne comprend que maintenant le faux dégoût des intéressés. Effarement de Philippe.

PHILIPPE – Coupé !

BORIS – Comment ça " coupé ! " .... Qu'est ce que j'ai encore mal fait ?

MANUEL ( Choqué ) Ah parce qu'en plus vous filmez ? Mais vous êtes un vrai chacal !!!

PHILIPPE ( soliloquant en fixant Manuel ) - C'est donc vrai ce qu'on raconte : Dieu acccorde à l'homme soit la beauté soit la lumière, mais jamais les deux !

BORIS – C'est con, on était complètement investis là.... Il commençait à émoustiller votre femme.... Enfin moi.... Enfin pas moi mais moi qui joue votre femme qui serait émoustillée si elle était à ma place.... Enfin voilà quoi ! Vous me filez ?

PHILIPPE – Oui... Oui.... bon ! De toute façon.... Ça ne va pas marcher.... Vous êtes viré ! BORIS – Qui ? moi ?
PHILIPPE – Mais non ! Pas vous ! Votre " amant " !
BORIS ( Interloqué ) - Qui ? Lui ?

MANUEL – Quoi ?.... Ah mais vous faites fausse route.... Boris n'est pas.... BORIS – Ah que non Boris n'est pas....
PHILIPPE – N'est pas.... Ma femme ! Je sais bien qu'il ne l'est pas.... Manuel et Boris sont une fois n'est pas coutumes perdus.

PHILIPPE ( Poursuivant ) - Il l'était pour le rôle..... Et vous vous étiez sa " femme ".... Enfin la mienne.... Car Alicia est ma femme pas la sienne.... Bref.... J'en perds les pédales !

BORIS ( S'accrochant aux branches ) - J'aime pas trop ce terme.... Je préfère qu'on dise praticant de mono-outil ! Ou amateur du pistolet réversible.... Ou musicos de la flûte à bec....

PHILIPPE ( Voulant rétablir la situation ) - Mon pauvre Boris, il semblerait que votre cerveau soit au ralenti.... Je dirais même qu'il y a pénurie de flux sanguin là haut !

MANUEL – Si je comprends bien, il ne faut plus que je couche avec votre femme ? Non, parce que je l'aurais fait.... Pas pour me faire plaisir... pour vous faire plaisir.... mais si vous ne voulez pas, j'insiste pas....

PHILIPPE – C'est surtout à elle que je ne veux pas donner de plaisir ! Même par personne interposée....

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BORIS – Pourtant avec lui, c'est évident ! Votre femme va tomber dans le panneau .... PHILIPPE – C'est bien ça qui me gêne.... J'ai peur que tout ça devienne un tantinet trop.... réel...

BORIS – Alors là mon pote, faudrait savoir ce que vous voulez.... S'il vous faut un amant, et bien selon moi, Manu est votre homme.... Enfin celui de votre femme.... Enfin l'homme qui sera pour votre femme.... Enfin voilà quoi ! CQFD !

MANUEL – À moins que vous appréhendiez qu'elle ne résiste pas à la tentation ?
PHILIPPE ( Avisant longuement Manuel de haut en bas ) - Vous délirez ! Vous êtes à l'apollon ce

que Ken est à la virilité....

BORIS ( ne saisissant nullement la métaphore ) – C'est donc ça..... Vous craignez de ne pas supporter la comparaison..... Comme je vous comprends ! ( Regard vers Manuel ) Comme je dis toujours à mes clients on ne peut pas comparer une Fiat à une Lamborghini.... C'est comme comparer le Minitel à l'Adsl .... Mais pour un vieux modèle, vous êtes plutôt bien conservé.

PHILIPPE ( Désabusé ) - Pour une fois mon cher Boris, je vais vous prendre aux mots.... Long silence évocateur de gêne chez Boris, qui croit entendre un lapsus.
BORIS – Vous.... voulez.... me.... prendre.... ?
PHILIPPE ( Insistant ) – Oh oui !

MANUEL ( Comprenant que maintenant la portée du contexte ) - Vous.... voulez.... le.... ? PHILIPPE – Bah oui ! Je le veux ! ( Rupture puis analysant Boris ) En fait, c'est vous que je veux !

Incompréhension générale. Boris et Manuel sont momentanément atteints de mutisme tandis que Philippe a un éclair de lucidité.

PHILIPPE – C'est tellement évident pour moi à présent que vous êtes l'homme qu'il me faut.... Parfois l'évidence est sous nos yeux mais nous nous voilons la face....

MANUEL ( Bredouillant ) - Mais vous ne pouvez pas.... Enfin c'est impossible.... Et Alicia ? PHILIPPE – Miséricorde !.... Vous êtes jaloux !

MANUEL ( Perdu ) - Non.... Enfin.... Je ne m'y attendais tellement pas.... ( Secouant Boris ) Dis quelque chose Boris ! Réagis, je t'en prie ! ..... Ne me laisse pas tomber....

BORIS – Je suis paumé là..... En pleine impasse.... MANUEL – Ne me dis pas que tu envisages de....

PHILIPPE ( Le coupant ) - Bien sûr qu'il l'envisage ! Surtout qu'il sait que je serai ô combien généreux avec lui.... ( Le prend par les épaules ) Hein mon p'tit Boris que ça vous tente.... ( Manuel

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fait grise mine ) Surtout que vous serez gracieusement dédommagé pour votre sacrifice, cela va sans dire !

MANUEL – Vous me dégoûtez !

PHILIPPE ( Agacé ) - Non mais ça va bien les leçons de morale d'un petit opportuniste qui était prêt à devenir l'amant de ma femme ! Et ce en échange de quelques menus pot-de-vin ! Gigolo ! Et puis je n'y peux rien si Boris correspond davantage à mes critères de sélection....

BORIS ( Surpris ) - Vos critères ? Par rapport à Alicia..... Bah je suis disons plus viril.... Je suppose. PHILIPPE – Oui enfin je faisais surtout allusion à votre aspect " inoffensif ".
MANUEL ( Moqueur ) - Alicia vous fait peur ?

PHILIPPE – Oui. Évidemment. ( Un temps ) Je veux avoir la certitude absolue que ma femme n'ira pas jusqu'au bout.... Et que ce ne soit-elle qui demande le divorce ! Mais avec vous, je suis serein. C'est bien simple, elle vous méprise ! À ses yeux, vous n'êtes qu'un parasite qui roule des mécaniques alors que son moteur grésille.

BORIS ( Ne fardant pas sa vexation ) - De toute façon, votre femme elle m'indiffère.... Elle n'a pas de voiture....

PHILIPPE - Désolé mais votre omniprésence chez nous la compresse, ce sont ses propres mots.... Mais moi je vous aime bien dans le fond Boris, vous êtes comme un pansement sur une plaie : hérissant mais nécessaire !

MANUEL ( qui traduit l'attitude de Boris par une déception ) - Alors, votre idée c'est que.... PHILIPPE ( Le coupant ) - Que Boris devienne l'amant de ma femme ! Oui, c'est bien ça.... C'est

l'assurance risque zéro !

Moue dubitative de Boris.

MANUEL – Voilà une idée qu'elle est bonne ! Pas vrai qu'elle est bonne ? Bah alors, qu'en dis-tu ? Débraye mon ami, débraye !

PHILIPPE – Qu'est ce qui vous arrive mon p'tit Boris ? Vous êtes en panne sèche ? On dirait que tous vos voyants sont éteints.... ( Rit de sa répartie ) Bon ! Assez rigolé ! C'est à votre tour !

BORIS – Mon tour de quoi ? Je suis perdu depuis tout à l'heure et vous me faites tourner en rond.... Pire qu'un GPS en plein court-circuit : à droite ! À gauche ! À gauche ! À droite ! Cédez le passage à la prochaine intersection avant de faire demi-tour avec prudence.... C'est bien simple : dans ma tête c'est le carambolage intégral !

MANUEL ( S'approche de Boris, murmurant ) - Allez ! Pense à tout le blé qu'on va amasser !

PHILIPPE – Alors Boris, montrez-moi votre approche. Je veux voir comment vous allez séduire ma femme.

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BORIS – Ben, je ne sais pas.... Je vais être honnête avec vous.... Votre femme c'est pas mon modèle de prédilection hein ! Mais bon.... C'est bien pour vous faire plaisir..... ( S'approche de Manuel, censément devenu la femme ) Ça roule.... poupée ? Ça te dit de monter dans ma caisse ? On se fait une virée .... Accroche-toi bien car moi j'aime la vitesse, je carbure au cent-cinquante kilomètre heure à la seconde !

PHILIPPE ( Hilare ) - Je vois ! Je vois ! Imparable ! Aussi subtil qu'un chien dans un jeu de boules ! Vous savez quoi mon p'tit Boris ? Vous venez encore de me donner une nouvelle idée..... Il existe un recours plus simple ne nécessitant aucune drague de votre part.

Sur ces mots, Philippe sort précipitamment. Manuel en profite pour embrasser goulûment Boris. Le spectateur n'est supposé découvrir ce rebondissement que maintenant.

Noir

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SCÈNE 5

Sylvie, Jacques et Hugo sont assis côte-à-côte sur le lit. Ils admirent visiblement un album-photos " heureux " de leur troupe, tous affublés de leurs costumes scéniques.

JACQUES – On était bien tous les quatre ! Ça va me manquer....

ALEXIS ( Jouant avec sa balle sur le rebord de la fenêtre ) - Les photos ne reflètent que rarement la réalité. Elles choisissent un instant T, où durant l'espace de trois secondes, tout un chacun va s'efforcer de garder un sourire crispé car c'est dans l'ordre des choses....

SYLVIE ( Tournant l'ultime page de l'album ) – Et voilà, c'était le dernier acte. Nos masques sont tombés ! Je sais pas vous, mais bien que ça me libère d'être enfin moi, paradoxalement, j'ai l'oppressante sensation de ne plus pouvoir le remettre, ce masque, ce masque qui nous permettait de nous fondre dans le décor....

HUGO – Moi, je me sens démasqué plutôt, et ce n'est pas franchement agréable. J'ai peur de ressentir la nostalgie du temps où chacun ignorait le coté sombre de l'autre.

SYLVIE – Vois le bon côté des choses : tu as pu, comme nous tous, te confier réellement, mettant de côté ce rapport surfait que nous avions tous instauré, et on a pu réaliser notre mal-être commun.

JACQUES – Enfin, il y a au moins l'un d'entre nous qui sort indemne de tout ce déballage. N'est- ce-pas Alex ? Tu dis rien depuis tout à l'heure, plus aucune métaphore incompréhensible.... Serait-ce ta façon de nous signifier ton jugement ?

SYLVIE – Jacques a raison. Toi, ta vie est parfaite. Finalement, tu fais du théâtre pour la meilleure des raisons : l'amusement. Moi j'ai presque oublié que ça pouvait être aussi simple car ma vie s'arrêtait à la scène alors qu'il faut idéalement faire le chemin dans le sens inverse.

JACQUES – Il faudra quand même que tu nous la présentes, ta Gwenn ! HUGO – C'est vrai, on ne l'a jamais vue, pas même dans le public.

JACQUES – C'est sans doute parce qu'elle doit être aussi volatile qu'une blanche colombe !
( Insistant sur le terme blanche en référence à Gwenn qui signifie blanc en breton. ) Ou bien serait- ce parce qu'elle est mal coiffée, ce qui est ô combien embarrassant pour une bretonne !!!

SYLVIE – A défaut de nous la présenter, raconte-nous un peu votre rencontre.

ALEXIS – ( Pendant tout son discours, Alexis tape frénétiquement sa balle de tennis contre un pan du décor. ) Je l'ai rencontrée à l'âge de quatorze ans, le premier jour de ma rentrée en quatrième, dans un nouveau collège. Quand j'étais jeune, j'étais légèrement asocial, Mais faut dire ce qui est, l'école pour moi c'était une souffrance.... Être au milieu de mes petits camarades qui se moquaient de ma légère dyslexie, à cet âge là, les gamins peuvent être diaboliques entre eux.... Ils s'y mettent généralement à plusieurs et choisissent un bouc-émissaire, en toute logique optant pour une cible vulnérable et isolée, et amusent la galerie à ses dépens.... Je ne compte plus le nombre de fois où ils ont dissimulé mon sac de cours dans les poubelles, quand ça n'était pas dans la cuvette des wc.... Parfois, ils me mollestaient.... toujours à plusieurs cette bande de lâches.... Ils ne me faisaient pas vraiment mal physiquement, mais psychologiquement, c'était dur. J'étais une cible parfaite pour ces

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vermines car ils voyaient bien que j'étais mal dans ma peau, pas comme les autres.... Et c'est bien connu : lorsque l'on est différent, on dérange car on fait peur. Alors mes parents m'ont changé d'établissement, pensant vainement que ça changerait quelque chose. Ils n'avaient pas compris que j'étais inadapté au système scolaire, et que celui-ci n'allait pas s'adapter à moi. Et puis il y a eu Gwenn. ( Un temps où Alexis change de ton ) Dès le premier jour, alors que j'étais seul contre un mur contemplant mes nouveaux camarades jouer au football, sport qui m'a toujours laissé froid, cette jeune fille à la chevelure de feu m'a interpelé et m'a proposé de jouer avec elle à un jeu tout aussi débile : taper une balle de tennis contre ce même mur l'un après l'autre. ( Il rapproche son visage de sa balle, la regarde fixement, puis se met à la caresser et à " l'embrasser " ) Ce jeu, aussi inintéressant qu'il puisse être, a ouvert la voie à une relation qui dure maintenant depuis dix-sept ans. Nous avons tant de choses en commun : notre goût pour la nature.... Oui nous adorons parcourir la fôret pour y promener notre chien et écouter les gazouillis des oiseaux. La nature, c'est tellement reposant.

Sonnerie de son téléphone, il décroche et répond douceureusement sous les oreilles attentives de ses partenaires.

ALEXIS – Gwenn ? C'est toi. Oui, nous avons fini notre représentation. Je me suis un peu attardé mais j'arrive. Je t'embrasse, à tout de suite. ( Aux autres ) Bon, cette fois, il faut vraiment que je file. Gwenn m'attend.

SYLVIE – Sympa le gars ! Il part comme si de rien était, et hormis sa pseudo romance d'adolescent avec sa copine, il nous a rien confié, là où nous, nous nous sommes mis à nu ! Je trouve ça
indécent !

JACQUES – On n'a pas tous la faculté de se confier aussi aisément, il ne nous connaît peut-être pas assez bien pour ça. Et puis surtout, rien ne prouve qu'il ait autant de choses à raconter que nous...

SYLVIE – Il devrait en avoir plus au contraire, vu que nous on est seuls !
JACQUES – Mais tu nous as nous, c'est déjà pas si mal. ( La prend affecteusement par l'épaule.

Elle le rejette tout en souriant )

HUGO – Il a tellement de chance de parvenir à avoir une vie en dehors de la scène ! Irruption de Marianne, affaiblie
MARIANNE – Détrompez-vous ! Êtes-vous aveugles à ce point là ?
JACQUES – Comment ça ? Tu sais quelque chose ?

MARIANNE – Vous ne vous étonnez pas d'avoir jamais rencontré Gwenn ? Et bien c'est tout bonnement parce qu'elle n'existe pas. Elle est le fruit de son imagination, comme tout ce qu'il peut nous raconter d'ailleurs.

SYLVIE – Je me disais bien qu'il n'était pas net ! Quel hypocrite !

MARIANNE – Cet amour qu'il dépeint c'est son image de l'amour parfait, platonique.... Si beau qu'iréel. C'est d'ailleurs cette faculté de s'inventer une vie qui fait de lui l'excellence de la comédie. Il est apte à véhiculer n'importe quelle émotion tout simplement car il est dénué d'émotion

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personnelle.

HUGO – Moi je pense que Gwenn a vraiment existé.... Il suffit de voir la lueur qui brillait dans ses yeux quand il a prononcé son nom..... Mais sans doute que cette rencontre fut plus fugace qu'il ne l'a exprimé....

JACQUES – C'est une éventualité. Ça voudrait dire qu'il se raccroche désespérément à un amour de jeunesse perdu au point de s'interdire de pouvoir en vivre d'autres, qui seraient bien réels qui plus-est. Au fond, qu'existe-il de plus tragique que d'aimer sans pouvoir l'exprimer en retour ?

MARIANNE – Gwenn est sans doute représentée dans son esprit par un personnage virtuel lui paraissant pourtant bien réel.... Peut-être issu d'un programme télé... puisque celle-ci est sa seule amie, la seule qui lui parle sans qu'il ne soit obligé de répondre....

HUGO – Si ça se trouve, Gwenn, c'est le nom de son chien !

SYLVIE – S'il préfère les personnages sortis de son esprit que ceux qui l'entourent, ça vire à la démence. Libre à lui de rester déconnecté ! S'il nous juge pas assez bien à son goût et préfère nous mythoner, eh bien soit !

MARIANNE - Tu ne vas pas le juger ! Il vous ment mais il n'en a pas véritablement conscience. Il croit à ses mensonges, c'est une forme de schizophrénie. Il s'invente un personnage, vous vous le faites sur scène, et bien lui il opte pour le faire dans sa vie. Car paradoxalement, le seul endroit où il ne triche pas, c'est sur cette même scène, là où chacun de nous nous nous inventons, lui il y vit. Vous vous plaignez de votre entourage mais vous au moins vous avez une vie. Sylvie qui est rongée par la colère, elle est bien vivante, c'est d'ailleurs ce qui la maintient la tête hors de l'eau. Jacques vit dans le souvenir de son fils disparu et en gardant son âme d'enfant, comme un besoin de vivre doublement pour son fils défunt. Hugo, lui, parvient à vivre grâce cette quête perpétuelle de figure affective. Alexis lui, n'a rien, et le pire, c'est qu'il l'ignore.... Il l'ignore car il est dans le déni. Il s'est inventé une vie. Vous parviendrez tous à vous en sortir une fois la troupe dissoute, mais Alexis, je n'en suis pas sûre. Il est bien plus asocial que vous tous réunis. Vous avez sans doute remarqué qu'il se parle couramment à lui-même ?

JACQUES – Et alors ? On le fait tous ça, non ?
SYLVIE – Quand on répète notre texte, oui. Mais sinon, pas vraiment.... Enfin, sauf quand je

m'égosille à traiter les chauffards de connards dans ma bagnole, mais bon, ça, tout le monde le fait.

MARIANNE – Sauf que lui le fait par nécessité, car il est dans l'incapacité de communiquer, que ce soit oralement ou même par écrit.... Il ne sait même pas lire, vous avez dû vous en apercevoir ! Et puis, n'avez-vous jamais eu la sensation qu'Alexis n'était pas vraiment là ? Il est comme invisible et pourtant sur scène, il est bien là ! Comme quoi le caractère du comédien dans la vie et celui qu'il incarne sur scène peuvent être diamétralement opposés.

JACQUES - Finalement, ce n'est pas lui en vouloir qu'il faut faire mais le plaindre car il se peut qu'un jour il se réveille et réalise qu'il a perdu la majeure partie de sa vie.

Long silence parsemé de regards en coin.

MARIANNE – Savez-vous au moins ce qui fait de vous d'aussi bons comédiens ? 88

JACQUES – Tu dois sans doute y être pour beaucoup, non ?

MARIANNE – Je n'y suis pour rien ! C'est en vous ! Ce talent là, de savoir intérioriser tant d'émotions si différentes pour ensuite les transmettre au public, il vient de votre vécu. Si vous n'aviez pas traversé ce que chacun de vous a traversé, vous n'auriez certainement pas la même facilité à comprendre ces personnages que vous interprétez.

HUGO – Tu n'as pas tort, et surtout, ça nous permet sans nul doute de les véhiculer en restant cachés.

SYLVIE – Oui, enfin on est quand même à découvert ! Et personnellement, j'ai du mal à jouer la colère naturellement, car ce sentiment m'est trop familier.

JACQUES – Ce qu'essaie de nous expliquer Marianne, c'est que de par nos expériences personnelles, on est plus empathiques. On comprend davantage certaines émotions, et du coup ça devient un jeu d'enfant de les faire transparaître sur nos rôles.

MARIANNE – C'est pourquoi il faut que vous continuiez. La scène c'est votre havre de paix, vous avez autant besoin d'elle qu'elle a besoin de vous. Sylvie ? J'ai pensé à une chose.... Comme tu le sais, mon plus grand souhait avant de vous quitter serait d'avoir la certitude que la troupe va perdurer. Au vu de ce que j'ai vu ce soir, il me paraît évident qu'il faut que vous restiez unis.... C'est pourquoi j'ai pensé à toi....

SYLVIE – Pour quoi ?
JACQUES – Pour nous guider, patate !

SYLVIE ( Faisant fi de la remarque de Jacques ) - Tu es sérieuse ? Tu veux que je prenne ta place ?

MARIANNE – Qui mieux que toi pourra le faire ? Et puis c'est pas comme si tu n'étais pas déjà mon implicite assistante depuis des années..... La direction d'acteurs, tu as ça dans le sang !

JACQUES – Eh mais c'est génial ça ! Tu vas nous mettre en scène dans les " Trois mousquetaires ".... Depuis le temps que je rêve de la jouer...

SYLVIE – Révise tes classiques bougre d'ignard , les trois mousquetaires ils sont quatre !

JACQUES – Qu'à cela ne tienne : tu feras le quatrième.... Tu dis toujours que tu en as marre de jouer des rôles de femmes frivoles, là tu joueras un homme, c'est pas génial ça !.... Et puis, t'imagines les costumes... On va même pouvoir faire des combats de cape et d'épée. ( Imite platement les gestes )

HUGO – Rien que pour enfiler un costume de chevalier, je vote pour !

JACQUES ( Coup de coude complice ) – On ne va pas rigoler du tout tu veux dire ! Je parie qu'elle va vite prendre ses marques, et venir aux répés munie de son martinet.... Gare à ceux qui ne connaissent pas leurs textes !

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HUGO ( Moqueur ) – En général c'est toi !
JACQUES – Justement ! Justement ! Plus sérieusement, Marianne, tu ne pouvais pas mieux

choisir, et puis, Sylvie, l'avantage, c'est que tu vas pouvoir canaliser ta colère sur nous !

SYLVIE ( Mi-taquine mi-vexée ) – Ne me provoque pas car j'ai toujours des envies de meurtre là !

JACQUES – Heureusement pour moi, en général au théâtre, tout est faux, même les armes....

SYLVIE – Ah oui, tu crois ça ? ( Sylvie saisit le brigadier et se met à courir derrière son partenaire pour lui faire peur. Rires d'Hugo et Marianne )

JACQUES – Eh range ça donc ! Il faut le mettre dans le carton " divers ".... Tiens, si tu veux, on va faire des listes.... Qu'en dis-tu ?

SYLVIE – Fais attention car actuellement, tu es au sommet de ma liste... ma liste noire, si tu vois ce que je veux dire.

MARIANNE – J'ai une ultime proposition à vous faire.... Enfin si vous êtes d'accord. J'aimerais que l'on se quitte sur un petit exercice, comme on l'a toujours fait.

JACQUES – On perpétue notre rituel, c'est ça ? Je ne suis pas contre. Dans ce cas, j'apporte les bières.... On pourra trinquer ensuite.

SYLVIE ( Fustigeant son partenaire du regard en désignant tacitement Hugo ) - On peut très bien s'en passer, non ?

JACQUES – Quoi ? C'est la tradition, non ?

HUGO ( Ayant saisi les regards réprobateurs de Sylvie et Marianne ) - Oui, Jacques, tu as raison, c'est la tradition.... Et puis il n'est pas question que vous changiez vos habitudes pour moi. Ça fait des années que je vous regarde boire et ça ne m'empêche pas de vous aim.... Enfin vous apprécier.

JACQUES ( Rompant l'élan d'émotion ) – Bon alors ? Cet exercice ? On se le fait ? MARIANNE – C'est parti ! Comme à l'accoutumée, je vous propose la bulle d'émotion. SYLVIE – C'est vrai qu'on n'en a pas vécu assez ce soir.

MARIANNE ( Poursuivant ) Donc on se met en cercle, on choisit chacun une émotion entre la colère, l'amour, la joie et la peur. On entre dans sa bulle, le tout en silence, on commence à 1 sur l'échelle émotionnelle pour atteindre 10, l'apothéose. Ensuite, on va s'échanger nos bulles, tout doucement, en faisant des passes, dès lors qu'on attrape une nouvelle bulle, on s'investit de sa nouvelle émotion.... On se lance ?

Les comédiens se lancent dans un condensé d'expressions faciales en simulant le projeté d'une balle fictive, le tout sur la musique du Prélude V, puis à un moment Marianne chute, Jacques la rattrape et lui tapote la joue, Sylvie court chercher un verre d'eau mais Jacques lui fait signe qu'il est trop tard. Marianne est partie, laissant ses partenaires en plein émoi. Les émotions de chacun sont aphones. Hugo range discrètement le flacon renfermant les tranquilisants ayant provoqué le suicide

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théâtrale de son mentor.

MARIANNE ( En voix off ) – Finalement, je pars par la grande porte, celle du rideau levé et je pars l'esprit léger car j'estime être parvenue à mon ultime objectif : sortir mes comédiens de leur apathie. Le théâtre est une fenêtre sur la vie dit-on.... Et si cette fenêtre fut simplement le moyen pour mes comédiens de visionner ce monde mais protégés par une bulle apaisante.... Une bulle qui leur a permis de se libérer de leur quotidien anxiogène et ces cruelles émotions qui les animaient en se lançant dans cette aventure .... La haine, la peur, la peine, la solitude..... Ils les ont extériorisés au travers de cette discipline qui les a poussés à reprendre le goût de vivre. Toucher de façon illusoire des sentiments occultés depuis longtemps, tels le rire et la féérie. Notre rencontre fut-elle un hasard de la vie ? Oui, assurément ! Mais a-t'on le droit d'échapper à cette chance providentielle ? Je pars l'esprit libre car je suis fière, fière d'avoir sauvé quatre âmes d'artistes avant de rendre la mienne.

Noir

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Interscène 6

Noir complet. Jingle " Tea for two ". On entend des petits chuchotements provenant du centre de la scène. La lumière survient alors côté cour, où une porte s'ouvre laissant entrevoir la silhouette d'un homme trapus d'une cinquantaine d'années. Celui-ci se positionne sur le proscenium face public en se servant un verre de scotch, muni d'une malice dans le regard qui implique que le spectateur est supposé être son complice.

PHILIPPE – Mais oui, ma douce ! Cesse de gémir comme ça, alors que je ne suis pas encore là pour te combler de plaisir.... Tu risques d'ameuter notre septuagénaire de voisin.... Il n'a plus l'habitude d'ouïr un tel feu d'artifices....

Après avoir plusieurs fois constaté l'énorme bosse du lit conjugal, suggérant l'impensable tromperie de son épouse, Philippe se rapproche à pas de loups puis soulève d'un coup sec le drapée qui vole en éclat, laissant visualiser un couple entrelacé. La femme à la chevelure totalement ébourriffée est en nuisette coquine tandis que l'homme est lui accoutré de son bleu de travail tâcheté de traces d'huile de moteur. Il ne semble pas en mener bien large dans cette situation.

PHILIPPE ( Frisant l'hystérie ) - Mais qu'est ce que ... ? Mais c'est pas possible. Sale petit avorton !!! ( S'approchant du corps de sa partenaire de batifolage pour " vérifier " son inconscience puis balançant le mécano hors d'atteinte ) Mais qu'est ce qui vous a pris ? Vous vous êtes trompé de femme.... Celle-ci c'est la mienne !!!

ALICIA – Hein ? Qu'est ce que ? Je..... ( peine à balbutier la jeune femme avant de rejoindre Morphée .... )

PHILIPPE - ( S'approchant du corps de son épouse et la reniflant, puis s'adressant à Boris ) Et comment se fait-il qu'elle soit endormie, vous deviez lui administrer du pentothal, pas des somnifères !

BORIS ( Hébêté avec un accent portugais en agitant une fiole vide ) Bah en fait, le pharmacien a refusé de m'en procurer.... Du coup, je me suis dit que du chloroforme ça ferait l'affaire.... C'est que j'y connais pas grand chose, je n'ai pas l'habitude de droguer les femmes, moi.

PHILIPPE – Bougre d'incompétent ! Et vous n'êtes pas fichu de différencier une femme d'une maîtresse ? Ça saute aux yeux pourtant....

BORIS ( Penaud ) - Moi pas avoir compris que vous étiez polygame, désolé. Et puis vous ne m'aviez pas donné son portrait-robot.... Mais moi mériter avance que vous m'avez promis, gent monsieur. Car qui dit pas argent dit pas silence.

PHILIPPE – Sauf que cet argent, pour l'heure, je ne l'ai pas. C'était le deal justement : vous m'aidiez à découvrir où ma maîtresse cache mon argent en la droguant, et je vous donnais cinq pour cent. Sauf que pour la droguer, faudrait déjà qu'elle soit présente.... Et là, avec ma femme qui s'est incrustée dans notre lit, mon plan est sérieusement compromis !

BORIS ( Un tantinet pervers en lorgnant le corps endormi d'Alicia ) - En attendant, vous pouvez peut-être me payer en nature.... ( Réalisant l'incongruïté de sa proposition ) Enfin par femme interposée je veux dire.... ( caressant les jambes de la demoiselle )

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PHILIPPE – Non mais ôtez immédiatement vos sales pattes des jambes de ma femme. Ce n'est pas parce que je la trompe pour la bonne cause que je vais l'encourager à faire de même.... Qui plus-est avec une vermine de votre espèce ! ( Scrutant du regard son complice ) Et puis quittez instamment cet accent grotesque.... Ma femme ne peut plus vous entendre avec la dose que vous lui avez

injecté !!!! Ma parole, qu'est ce qui m'a pris de vous engager ?

BORIS ( Sûr de lui ) - Non mais dis-donc, c'est bien vous qui m'avez engagé pour faire croire à votre femme qui s'avère être votre maîtresse que j'étais votre garagiste portugais qui remettait à flot votre Maserati.... Moi, quitte à jouer les agents doubles, j'aurais préféré être votre chauffeur, au moins, je l'aurais conduit, le bolide !

PHILIPPE – Ce que vous pouvez être sot ! Je ne l'ai pas cette voiture. C'est un mensonge pour ne pas éveiller les soupçons de ma femme et mieux séduire ma maîtresse. Il n'y a pas à dire, un homme d'apparence riche, aussi ingrat que puisse être son physique, ça fait toujours succomber les femmes.... Bref, vous ne m'êtes plus d'aucune utilité, vous êtes viré !

À cet instant, on entend les gémissements d'Alicia qui se remet peu à peu à elle. Boris et Philippe se retournent instantanément vers elle. Un long silence traverse la pièce car Boris a une illumination et Philippe, à la lueur qui transparaît sur le visage de son acolyte, pâlit.

BORIS ( En messes basses ) - Hep hep hep ! Si vous me virez maintenant, il faut d'abord que je prévienne votre délicate épouse qu'elle ne roulera jamais en Maserati.... Oh et aussi que vous aviez prévu d'inviter une jeune femme dans votre lit conjugal pour la droguer à son insu ( Rit de lui-même ) Je suis peut-être con, mais pas bouffon ....

PHILIPPE – Espèce de ....
BORIS – Comme il vous plaira.... Madame Krantz ?

PHILIPPE ( Simulant un mea-culpa ) - Ok ! Ok ! J'ai saisi.... Vous n'êtes pas renvoyé.... du moins pas encore.... Tout est encore possible je suppose.... Mais allez-vous en !!! Si elle vous trouve ici, notre garagiste dans notre chambre à coucher, elle va s'imaginer des choses.... Car voyez-vous, ma femme a un très gros défaut... Elle est du genre paranoïaque.... Elle s'imagine toujours que je la trompe.... Et vu son imagination fertile, elle pourrait même croire que je le fais avec vous..... Alors, ouste, planquez-vous ! ( Face public ) Sauvons les meubles, sauvons les meubles !

Boris s'exécute, retire prestemment sa salopette pour laisser découvrir un ridicule sweat-shirt avec pour inscription " Un gars comme moi, ça tient la route ! " puis s'apprête à ouvrir l'armoire située côté jardin, non sans avoir fait perdre la patience de Philippe en omettant sa caisse à outils, lorsque Alicia reprend pleinement ses esprits.

ALICIA ( Sursautant du lit et s'écriant ) - Non !
BORIS et PHILIPPE ( Simultanément ) - C'est foutu ....

PHILIPPE ( S'efforçant de prendre le contrôle de la situation ) - Ma chérie, mais que diable fais-tu ici ?.... Tu as bien dormi ?

ALICIA ( Qui ne prête nullement attention à son époux, tant son attention est captée sur Boris, réalisant son erreur et se ressaisissant ) - Non.... Enfin je veux dire.... Non ! ( Changeant de ton

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dans l'espoir d'inverser les rôles ) Je n'arrive pas à en croire mes bourgeons. Gibier de potence ! J'ai tout compris !

PHILIPPE ( Qui frise l'apoplexie ) Quoi ?.... Compris ?.... Comment ?

ALICIA – Ne joue pas au plus fin avec moi. N'oublie pas que je suis dotée d'une intuition.... Je flaire les mauvais coups.... Alors comme ça, tu avais l'intention d'accueillir une fille de joie à se glisser dans nos draps quitte à me verser en arrhes à ce répugnant malotru en guise d'amuse- bouche ? Pour qu'il la ferme justement ? ( Projetant son regard en direction de Boris ) Non mais tu l'as bien regardé ? Comment oses-tu envisager de me prostituer avec cette roue de secours crevée ?

BORIS – C'en est trop ! Si c'est pour me faire insulter de toutes parts, je démissionne.... Et ne comptez pas sur moi pour votre prochaine vidange ( à Philippe ) Ou pour droguer une autre de vos " amies ".... Juste le temps de récupérer ma caisse à outils et je.....

Boris, piqué au vif, ouvre violement l'armoire pour en faire sortir sa caisse à outils. Les yeux révulsés d'Alicia laissent deviner qu'elle est effrayée par ce que Boris vient de faire. Celui-ci reste la regarder avec insistance. Philippe lui ne voit rien, il est trop préoccupé à chercher un moyen de détourner le problème. Visualisant qu'Alicia reste indifférente, Boris rouvre l'armoire....

ALICIA – Attendez Boris, compte-tenu de vos efforts pour couvrir ses infidélités, mon mari va vous faire un chèque.....

PHILIPPE – Pardon ? Pour quel motif ? Pour avoir voulu s'insinuer honteusement dans notre pieu et ainsi tenter de te séduire ..... Alors qu'il t'avait drogué !!! ( Devant Boris qui s'apprête à lever le voile sur la vérité, Philippe mime de l'argent en contrepartie, on entend alors un ping-pong verbal en murmure autour d'enchères de pourcentage entre les deux complices : Dix ! Vingt-cinq ! Trente ! Cinquante ! , puis à Alicia ) Il est hors de question que je cède un centime à ce pervers !

Boris rouvre le placard, on entend un éternuement étouffé....
ALICIA ( Paniquée ) - Donne-lui donc un petit acompte sur les travaux engagés.... Si tu tiens à ce

que je pardonne ta tromperie, j'aurais besoin de pavoiser en Maserati. Allez !!!! PHILIPPE ( Pas dupe ) - C'était quoi ce bruit ? ( Dévisageant Boris )
ALICIA ( Faussement niaise ) - Un bruit ? Où ça ?
Boris rouvre une nouvelle fois l'armoire..... Un second éternuement se fait entendre. PHILIPPE – Tiens ! Ce bruit ! On dirait un " Atchoum " !

ALICIA ( Rongeant son frein ) - Ah ça, c'est.... c'est ( Suppliant Boris du regard )

BORIS ( Victime d'une illumination cérébrale ) - C'est le chien du voisin !

PHILIPPE – Vous me l'avez pas déjà sorti, cet argument ?

ALICIA – Mais si ! Mais si ! Mon Philou. C'est son chien.... Un sale cabot.... Il faut toujours qu'il se mette à grogner à chaque fois qu'il m'entend ouvrir l'armoire. C'est qu'elles ont l'ouïe fine ces

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bêtes là !

BORIS ( Hilare ) - Oh que oui..... Tenez..... Poursuivons l'expérience ! ( Boris se met à ouvrir et refermer inlassablement l'armoire..... Rien ne se passe.... Philippe approche.... Alicia se retourne et se met à imiter pitoyablement un aboiement canin pour faire diversion. )

PHILIPPE ( Démasquant la supercherie ) - Ça y est ! Tout est parfaitement logique.... ( Regard vitreux de Boris, vif d'Alicia ) Vous êtes si complices tous les deux, ça tombe sous le sens ! .... Vous êtes amants !

ALICIA ( Partagée entre terreur et dégoût ) - Ça ne va pas la tête ? Moi coucher avec ce gougnafier qui m'a droguée.... Jamais !

PHILIPPE ( Faussement lucide ) - Ah vraiment ? Alors veux-tu bien m'expliquer pour quelle raison tordue tu souhaitais gracier ce tocard de bas étage en le payant alors qu'il a voulu profiter de toi ? Hein ? Pourquoi ? Cette histoire est cousue de fil blanc pour que vous puissiez me cocufier impunément, n'est-ce pas, cancrelat ! ( Il redresse ses manches et s'approche dangereusement de Boris comme s'il s'apprêtait à l'affronter dans une lutte chevaleresque )

BORIS ( En aparté à Philippe ) - Un instant mi amigo, j'ai râté le coche là.... Vous faites bien semblant d'être jaloux pour mieux dissimuler votre tromperie.... C'est ça hein ? Non, parce que je refuse d'être le dommage collatéral de votre supercherie...

PHILIPPE ( Fulminant, il prend son locuteur par le col ) - Tu vas vite t'apercevoir qu'elle n'a rien d'illusoire, ma colère, chacal !

BORIS ( Décontenancé et appeuré ) - Ah non ! Non ! Je ne marche plus dans la combine moi ! Je refuse de me battre pour une femme avec laquelle je n'ai pas couché... Voyez que j'ai des principes moi aussi. ( À Alicia ) Et vous, ne restez pas plantée là comme un arbre, venez me secourir !!!
( Faisant un va-et-vient délibéré de la tête entre Alicia et la penderie )

ALICIA ( Prise entre deux feux ) - Stop ! Philippe, relâche-le, je t'en conjure ! ( En aparté à son époux ) Tu m'excites terriblement lorsque tu joues les jaloux. File donc sous la douche, je te rejoins de suite ( Lui lançant un regard langoureux et l'embrassant, puis mimique écœurée face public )

BORIS ( Soliloquant à voix haute ) - Ah que les hommes peuvent se montrer crédules .... ( Au couple enlacé ) Euh et moi dans tout ça ?

Le calme est enfin revenu. Philippe semble être parvenu à faire oublier son écart à Alicia. Une sonnerie tonitruante retentit.

PHILIPPE ( Comprenant à demi-son ) - C'est quoi ça encore ?
ALICIA ( Pétrifiée ) - .... Euh.... Tu as entendu quelque chose ?
PHILIPPE ( Suspicieux ) - Oui....C'est sans doute le chien du voisin qui " bip bip " ....

BORIS – C'est fou ces clebs de nos jours.... Ils sont capables de tout. Ils sont pucés informatiquement si bien que lorsqu'ils vont au petit coin, ça bippe pour nous prévenir.... ( Un temps ) Remarquez ça pourrait aussi provenir de l'alarme incendie... Bah oui, il fait une de ces

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chaleurs soudainement ( Moue dubitative de l'intéressé, coup de coude de Boris à Alicia qui dégouline de sueur ) Qu'est ce que vous en pensez, hein ?

ALICIA – Mon amour, ne l'écoute donc pas, c'est sûrement .... Dites-lui, vous !
BORIS – Eh dis donc ! Je suis payé pour bien des choses mais certainement pas pour l'ouvrir. Je

suis peut-être pas idiot, mais je suis réglo !

Tension palpable dans la pièce. Philippe scrute longuement Alicia qui tremble comme une feuille, il s'approche du placard occupant les pensées de son épouse puis se ravise en s'employant à vérifier si un amant se cache sous le lit conjugal. Soulagement d'Alicia.

PHILIPPE ( Se munissant d'un balai ) - Il est grand temps de faire le ménage là-dessous !

Philippe se met à quatre pattes pour chercher sa " proie " . Pendant ce temps, Alicia se précipite vers l'armoire où se dissimulait une courtisane dénudée sous la consternation feinte de Boris, qui s'amuse à bloquer l'espace du bas du lit empêchant Philippe de faire marche arrière. Parallèlement, Alicia et Aude s'approchent de la porte menant au couloir.

BORIS ( Moqueur, à Philippe ) - Alors, ça mord ?.... La poussière....

AUDE ( À Alicia ) - Ça s'ouvre pas !

BORIS ( Triomphal, secouant un trousseau ) - Ne serait-ce pas ça que vous cherchez ?

PHILIPPE ( À bout de nerfs, les pieds enchevêtrés dans ceux de Boris qui jubile ) - De quoi vous parlez ?.... Oh et puis du balai, sacrebleu ! Vos pieds sales m'empêchent de reculer.

BORIS – Changez de sens ! Rebroussez chemin !
ALICIA ( À Boris, en chuchotant ) - Donnez-moi cette satanée clé !

BORIS – Laquelle il vous faut ? La clé de douze ? Moi je veux bien.... Mais c'est mon banquier qui ne va pas être d'accord.... Vous comprenez.... Oui car je veux bien être joueur mais pas looser !

ALICIA ( Hors d'elle, toujours à voix basse ) - Vous ne manquez pas d'air ! Vas-y Aude, sus au morpion, vite !

PHILIPPE ( Ayant fait demi-tour et positionnant sa tête entre les jambes de Boris ) Vous faites quoi là ? Vous prenez votre pied ?

Aude s'avance vers Boris pour récupérer la clé. À cet instant, Philippe voit les jambes élancées de cette dernière et explose en cognant sa tête sur les bijoux de famille du malheureux Boris.

BORIS – Ouille !!!
PHILIPPE - ( Les tatonnant avec délectation ) Ce ne sont certainement pas les tiennes Alicia, elles

sont bien trop douces !....
ALICIA – Arg ! Mais je.... enfin... Mais....

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BORIS – Mes testicules !
ALICIA – Ah là c'est.... C'est Lola ! Oui Lola, tu sais, la gouvernante. C'est notre gouvernante. Elle

est venue dépoussièrer notre chambre.

PHILIPPE – Alors c'est vous Madame Carpentos.... Je n'avais pas réalisé que vous aviez des jambes aussi sub.... ( S'interrompt en visualisant un tatouage familier ) .... Subitement vous venez faire le ménage au milieu de la nuit ?

AUDE ( En catimini à Alicia ) - Si Si SENOR ! Es qué la poussièra no patienta....

Tandis que Philippe s'apprête à sortir, Boris subit un malaise des suites du mauvais coup qu'il a pris, laissant à Aude le temps providentiel de se faufiler par la fenêtre, et ce avant que Philippe ne pousse sans ambages le corps de Boris de son chemin.

PHILIPPE ( Fou de rage, ayant reconnu sa dulcinée ) - Où est-elle ? Où elle est notre satanée bonne que je lui apprenne les bonnes manières....

Philippe se met à fouiller la chambre, y compris les endroits insolites tel l'intérieur de la cuvette des WC, sous l'indignation d'Alicia. Pendant ce temps, Boris revient à lui et aperçoit les mains de Aude agrippées à la rambarde de la fenêtre, la regarde et, sous les yeux d'Alicia, s'amuse à lui faire croire qu'il va fermer celle-ci sur ses doigts. Tandis qu'Alicia supplie Philippe surtout pour couvrir ce qui se trame à l'opposé, Boris aide Aude à rentrer, laquelle se planque dans la salle de bain attenante.

BORIS ( À Philippe ) - C'est drôle, on sent un sacré courant d'air, tout à coup, non ?.... PHILIPPE – Qu'est ce que vous faites encore là, vous ? ( Réalisant ) Une petite minute.....

ALICIA ( À Boris ) - Vous n'oseriez pas .... ( À Philippe ).... Oh et puis zut..... Mon chéri.... Arrête- toi.... Je vais tout t'expliquer..... En fait.... ( Pleurniche exagérément ) Je sais tout ! Voilà ! Tout sur ta sordide petite aventure avec Aude....

PHILIPPE – Oh Seigneur ! Alors tu l'as fait ! Tu étais tellement prise de jalousie que tu as commis le plus impardonnable des pêchés par amour pour moi : le meurtre ! Adieu Aude, tu seras partie de la plus belle des façons : en t'envoyant en l'air !

ALICIA – Oh non ! ( Elle se précipite vers la fenêtre et réalise qu'il n'y a personne ) Mais...

PHILIPPE – Mais qu'est ce que tu imaginais ? Notre chambre est mitoyenne à celle de la bonne.... Elles doivent être de mèche pour briser les ménages des honnêtes couples comme nous... ( Criant vers la fenêtre ) Mais vous ne nous aurez pas ! Nous sommes fidèles, nous !

Sur ces paroles empreintes de vaine confusion, Philippe quitte la scène, la chambre s'étant " miraculeusement " ouverte. Alicia, elle, hésite puis accourt vers la fenêtre.

ALICIA – Psst ! Psst ! Aude ? Vous êtes... vivante ?
Voix Off MME CARPENTOS - Que se pasas en su casa ahora de la noche ?

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ALICIA – Vous n'auriez pas une femme fraîchement dénudée dans votre chambre, par hasard ? Voix off MME CARPENTOS - Oh mi Dios ! Usted es loca ! ( On entend grommeler puis une

fenêtre se fermer. )

ALICIA ( Se ressaisit et prend son téléphone ) - Allo Maître Boisselier.... Quoi ? Oui je sais qu'il est deux heures du mat' .... Écoute, ton plan a littéralement foiré.... Bah j'en sais trop rien en fait, j'ai pas l'impression d'avoir tout compris, mais j'ai une circonstance atténuante.... J'ai été droguée par mon morpion de mari qui a osé me laisser en patûre à un garagiste en mal d'amour propre pour qu'il la ferme.... Notre écervelée ?.... Bah je crois bien qu'elle s'est volatilisée par la fenêtre... Ou peut- être que c'est Phil qui l'a poussée... Bref, il ne se l'est même pas faite, sa gaudriole, du coup pour les clichés compromettants, c'est râpé ! .... Adieu ta plaidoirie.... Adieu la fortune et la Maserati une fois le divorce prononcé..... Oh que je suis malheureuse si tu savais.... ( Ton lubrique ) Oh mon " Gui- Gui ".... mon amour.... toi seul peut me consoler... Écoute ça tombe bien, mon mari vient de sortir... J'arrive de suite, Guillaume. Attends-moi ! .....

Toute la conversation téléphonique se passe sous les oreilles indiscrètes d'Aude, la tête dans l'entrebaîllement de la porte de la salle de bain, ainsi que de celles de Boris, tapi dans le même placard. Alicia chantonne en enfilant une robe moulante à souhait, s'asperge de parfum puis quitte la scène.

BORIS ( Estomaqué ) - Ouf ! C'était moins une !

AUDE – La petite garce ! Elle qui prétendait être humiliée par les liaisons de son homme alors qu'elle marivaudait dans son coin.... Quelle hypocrite ! ... En plus tu as vu sa réaction quand elle m'a cru défénestrée.... Que dalle !!!

BORIS – Il ne vaut guère mieux qu'elle ! Il était quand même prêt à te droguer et t'offrir en compensation à un illustre inconnu.... Bon tu n'aurais pas perdu au change mais quand même.... Ah, je te jure, on tient le bon filon !

AUDE ( Dépitée ) – Le pire c'est qu'ils vont probablement rester ensemble.

BORIS ( Subitement tendre ) - Ce n'est pas grave, ma p'tite " Aude à la joie ", je suis là moi. ( Il l'embrasse goulûment ) Et puis on en trouvera d'autres des témoins d'immoralité pour l'édition de notre guide " Adultère, mode d'emploi ". L'essentiel, c'est que nous, on s'est peut-être fait doublés, mais pas trompés !

Fin

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Épilogue

Le rideau tombe, puis se rouvre avec deux sièges dos public, où est installé Alexis. Celui-ci se " réveille " et s'adresse au public :

ALEXIS – Excusez-moi, je ne m'étais pas aperçu que le spectacle s'était achevé. Parfois, j'y suis en telle immersion que je m'oublie moi-même. J'aime être spectateur de théâtre tout en m'imaginant faisant partie de la troupe, j'aime imaginer que je suis un personnage qui a une vie, une femme, moi qui en suis incapable. Et quand je vais au théâtre, je crois toujours voir ma famille sur scène : mon père, ma mère, mon p'tit frère et ma tante.... Bien qu'ils ne me manquent pas le moins du monde. Non, moi je suis réfractaire à l'amour sous toutes ses formes, car celui-ci fait toujours mal : quand on se détâche de l'amour, on évite le deuil d'un être cher, la séparation amoureuse, le sentiment d'abandon ou l'amour à sens unique. La solitude est le meilleur rempart contre la souffrance. " On vit seul, on meurt seul, telle est ma devise et j'ajouterai celle-ci : " Mieux vaut se parler en silence que de se taire en public ". Bonne séance les " amis " !

Alexis se rinstalle sur son siège, puis s'exprime à haute voix, parlant à son " voisin ".

ALEXIS - Alors, cette pièce, elle parle de quoi ?
S'ensuit un long silence avant qu'Alexis enchaîne
ALEXIS – Bas les masques, original comme titre, on n'est pas déjà allé la voir ?

Le noir se fige sur notre spectateur qui, à l'écoute de la symphonie " Serenade " de Schubert, applaudit. Le rideau tombe.

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