La fontaine miraculeuse

Dans les années 60, Belle Fontaine est un petit village qui se meurt, au grand désespoir du maire et
de ses administrés. Lorsque survient Max Fratelli, un journaliste, critique culinaire égaré, Maryline et
les membres de sa troupe décident de mettre leurs talents d’acteurs au service de la commune en
faisant croire à leur visiteur que leur fontaine possède des pouvoirs incroyables. Dès lors chacun va
jouer sa partition afin de retenir le journaliste peu enclin à vouloir s’attarder dans ce trou perdu.
Céline va jouer la guenilleuse à qui la fontaine va donner la richesse, Éric va faire le ravi du village et
découvrir l’intelligence qui lui manquait quant à Félix qui s’est présenté en faisant l’aveugle, grâce
aux vertus supposées de la fontaine, c’est tout naturellement qu’il recouvrera la vue. Max Fratelli
promet de revenir le lendemain pour mener une enquête plus approfondie sur cette fontaine
miraculeuse et ses effets thérapeutiques ; tous commencent à se rendre compte qu’ils sont allés trop
loin dans la mystification mais comment revenir en arrière ? Cette chronique théâtrale truffée de
références de l’époque fera revivre de manière humoristique le contexte des années 60.

Décor (1)

Une place de villageUne place de village. Un banc public, une fontaine.

ACTE 1

Sur un banc, Victor et Thérèse. Victor lit le journal, Thérèse tricote.

Thérèse- Et voilà ! J’ai fini mon rang… Il va peut-être falloir rentrer mon Victor. J’ai mon repas à préparer.

Victor- Attends un peu Thérèse, je finis mon article… Je n’en ai pas pour long.

Thérèse- Et qu’est-ce qu’il te dit ton article ?

Victor- Ils disent que les Beatles (Il prononce Beuatlés) vont faire leur dernier concert à San-Francisco.

Thérèse- Les beuatlés ? C’est qui ceux-là ? On les connait ?

Victor- Ce sont des gaziers qui font de la musique…   Des anglais, avec des cheveux longs. Tu ne vois pas ?

Thérèse- Avec des cheveux longs ? Mais ils ont tous les cheveux longs ! Je ne sais pas quelle idée, ils ont, tous ces jeunes !

Victor- C’est sûr que ce ne sont pas eux qui vont enrichir les coiffeurs. C’est bien simple, y en a, tu les vois de dos, tu ne sais même pas si ce sont des gars ou des filles.

Thérèse- Que veux-tu… Ils doivent trouver ça bien.

Victor- Tous ces gars aux cheveux longs, des sacrés zozos… S’ils continuent à vouloir garder leurs cheveux longs, tu verras qu’ils finiront par pisser accroupis... J’en connais qui feront moins les malins quand ils feront leur service militaire. Ils vont se retrouver la boule à zéro, ça va leur faire tout drôle.

Thérèse-   Dis-moi, Victor…C’est où, ça, San-Francisco ?

Victor- C’est dans les Amériques.

Thérèse- C’est tout ce qu’il raconte ton journal ? Il te donne des nouvelles des Amériques mais chez nous ? Qu’est-ce qu’il se passe chez nous ?

Victor- Chez nous, il ne se passe rien. Je te rappelle que nous sommes en été… Ils sont tous en vacances. Notre président est à Colombey les deux églises comme

 

d’habitude et il parait que Pompidou est du côté de Fouesnant.

Thérèse- Ils sont tous en train de se la couler douce alors que nous, des vacances, on ne sait même pas ce que c’est… C’est vrai, ça… Des vacances, on n’en a jamais pris. Pourtant, des fois, j’aurais bien aimé partir quelque part, moi aussi.

Victor- Pour aller où ? A San-Francisco ?

Arrivée d’Aline qui arrive, trainant des pieds.

Victor- Tiens, voilà Aline ! Dis Aline, tu les connais, toi, les Beuatlés ?

Aline- Qui ça ?

Victor- Les Beuatlés ! Tiens ! Regarde ! Il lui montre le journal.

Aline- Ce ne sont pas les Beuatlés, ce sont les Beatles ! Oui, évidement ! Tout le monde les connaît !

Thérèse- Ah oui ! Les Beatles, moi aussi, je connais ! Je les ai entendus à la radio. Tu vois Victor, tu ferais mieux de garder ton argent plutôt que d’acheter ton journal, non seulement ils ne t’apprennent rien mais en plus, ils ne sont pas fichus d’écrire correctement le nom des chanteurs.

Victor- Dis donc Aline, ça ne va pas ? Tu n’as pas l’air en forme.

Aline ne répond pas et hausse les épaules.

Thérèse- Tu ne vois pas que tu l’embêtes avec tes questions. On ferait mieux de se lever parce que je te rappelle que j’ai à faire.

Victor- C’est vrai, tu fais bien de le rappeler, l’heure tourne vite et on a à faire.

Thérèse- Qu’est-ce que tu dis ? Tu veux venir m’aider ? Ce serait bien la première fois.

Victor- Je n’ai pas dit cela mais je dois passer voir quelques vieux copains pour préparer la réunion des anciens combattants.

Thérèse- Ah ! Je me disais aussi… Monsieur préfère comme d’habitude s’arsouiller avec ses copains… le jour où Monsieur voudra donner un coup de main à la maison, crois-moi Aline, ce sera certainement la semaine des quatre jeudis ou

 

lorsque les poules auront des dents.

Victor- Ah ! Thérèse ! Ne commence pas à dénigrer les anciens combattants.

Thérèse- Allez ! Va ! Je préfère ne pas discuter.

Elle sort côté Jardin tandis que Victor sort côté cour. Aline s’assied sur le banc, les bras croisés, boudeuse. Arrivée d’Éric.)

Éric- Ah Aline ! Je te cherche partout. Que fais-tu là, toute seule comme une pauvre orpheline ?

Aline- Il y a des moments, je me demande s’il ne vaudrait pas mieux que je le sois.

Éric- Que tu sois quoi ?

Aline- Ben orpheline ! Au moins je n’aurais plus de compte à rendre, ni à la famille, ni à personne.

Éric- Toi, mon petit doigt me dit que tu t’es encore disputée.

Aline- Comment as-tu deviné ?

Éric- A voir ta tête des mauvais jours, ce n’est pas difficile à comprendre.

Aline- Qu’est-ce qu’elle a ma tête ? Elle ne te plait pas ?

Éric- Mais si, au contraire, elle est très bien ta tête, elle me plait beaucoup. Tu sais bien que je l’adore ta tête. Calme-toi, je n’ai rien dit de mal.

Aline- Encore heureux ! Parce que vois-tu, aujourd’hui, ce n’est pas la peine d’en rajouter.

Éric- Raconte-moi donc tes petites misères ! Vas-y, tu peux y aller, je ne suis pas pressé.

Il s’assied à côté d’elle.

Aline- C’est à cause de ma mère. Elle me prend toujours pour une gamine. … Figure-toi que ce matin, elle m’a interdit de porter la mini-jupe que je venais d’acheter. Tu te rends compte ! Elle me l’a in-ter-dit !

Éric- Ah ouais, c’est pas sympa !

 

Aline- Elle m’a dit : « Tu porteras ta mini-jupe lorsque tu iras à Paris, mais dans le village, il n’en est pas question.. »

Éric- C’est dommage. Je suis sûr que ça t’irait bien.

Aline- Je lui ai dit : Maman, réveille-toi ! Nous sommes au 20 ième siècle, en 1966 pas en l’an 40. Je te rappelle qu’à partir de 21 ans, on est considéré comme étant majeure, comme tu peux le constater, ça fait un moment que je n’ai plus cet âge, alors cesse de vouloir me commander mais elle me l’a redit : Pas de mini-jupe ici ! Du coup, moi je suis sortie en claquant la porte.

Eric- (Chantant) « Mini mini mini. Tout est mini dans notre vie » Tu sais qui chante ça ? C’est un nouveau chanteur, Il s’appelle Jacques Dutronc. Il chante aussi

« Et moi et moi et moi ». Tu as dû l’entendre à la radio, en ce moment, à « Salut les copains » ils ne passent que ça. « 700 millions de chinois, et moi et moi et moi » Ne me dis pas que tu ne connais pas… Moi, je l’aime bien, ce Dutronc, il m’a l’air d’être un sacré rigolo.

Aline- Rigolo, peut-être mais je ne suis pas sûre qu’il soit très romantique. Question romantisme, je préfère de loin mon petit Salvatore Adamo.

Éric- Ah oui ! « Laisse mes mains sur tes hanches » (Il joint le geste à la parole.)

Aline- (se dégageant) Ça ne va pas !

Éric- Ben quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? « Ne fais pas ces yeux furibonds. »

Aline- Ca ne se fait pas. On pourrait nous voir.

Éric- Et alors ? Je peux bien laisser mes mains sur tes hanches. Tu m’as bien laissé faire l’autre soir, derrière chez toi, alors pourquoi pas ici ? Comme tu l’as dit

toi-même, nous ne sommes plus au moyen âge, nous sommes en 1966.

Aline- Ce n’est pas une raison pour faire n’importe quoi sur la place publique… Tu sais, ce n’est pas parce que je veux porter une mini-jupe qu’il faut me prendre pour une fille facile.

Éric- Je n’ai pas dit cela.

Aline- Alors range tes mains baladeuses et ne viens plus m’importuner. Ce n’est

 

vraiment pas le jour. J’en ai marre de ce bled pourri ! Marre ! Marre ! Plus que marre !

Éric- Ne te fâche pas, mon p’tit cœur et surtout n’oublie pas que dans ce bled pourri, il y a moi. Moi qui t’aime à la folie. T’en connais un autre qui serait capable de te dire : « Biche oh ma Biche, lorsque tu soulignes au crayon noir tes jolis yeux, biche oh ma biche, moi je m'imagine que ce sont deux papillons bleus »

Aline- Ça suffit ! Lâche-moi, toi aussi ! Je ne suis pas d’humeur à plaisanter. Si c’est pour t’entendre faire le Jacques, je préfère m’en aller.

Éric-« Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre Que serais-je sans toi qu'un cœur au bois dormant

 

Aline- C’est ça ! Continue à faire le juke-box.

(Elle sort.)

Éric- Aline ! Aline. Ne te fâche pas ! Aline !

(Éric, après être allé à la poursuite d’Aline jusqu’en coulisse, revient en trainant les pieds puis s’assied sur le banc en se tenant la tête entre ses mains. Arrivée, côté jardin de la Maire.)

La maire- Et bien Éric, tu m’as l’air abattu, que se passe-t-il ?

Éric- « Et j’ai crié, crié Aline pour qu’elle revienne. »

La maire- Oui, et alors ?

Éric- Ben alors, elle n’est pas revenue.

La maire- Ca ne m’étonne pas. Moi si on me crie dessus, je ne suis pas sûr que ça me donne envie de revenir… Alors si je comprends bien, tu t’es fâché avec Aline ? Qu’as-tu donc fait pour la contrarier ?

Éric- Je lui ai mis les mains sur les hanches, vous savez, comme dans la chanson.

(Il chante.) « Laisse mes mains sur tes hanches. »

La maire- Éric, si tu veux un conseil, écoute-moi bien.   La prochaine fois, garde

 

les mains dans le fond de tes poches, ça t’évitera les fâcheries.

Éric- Vous savez Madame la Maire, je ne pensais pas à mal, ça me fait de la peine de m’être disputé avec Aline. J’espère que ce n’est pas pour toujours. Et si ça l’était ? Comme dit Johnny : « Noir c’est noir, il n’y a plus d’espoir, oui gris c’est gris et c’est fini ? » Non, ce n’est pas fini, n’est-ce pas ?

La maire- Mais non, voyons, bien sûr que ce n’est pas fini.

Éric- Parce que si c’était le cas, je n’aurais plus qu’à me noyer dans la fontaine, moi et mon chagrin.

La maire- Ne fais pas cela malheureux, tu risquerais de la polluer. Maintenant écoute-moi au lieu de pleurnicher. Si tous les habitants de ce village se suicidaient après chaque dispute conjugale, crois-moi qu’il n’y aurait plus aucune place dans le cimetière depuis bien longtemps.

Éric- Vous croyez ?

La maire- Si je te le dis !

Éric- Merci, c’est gentil de me remonter le moral. Je vais pouvoir retourner au boulot. Au fait, vous l’avez entendu le nouveau succès d’Henri Salvador ? (Il chante.) « Le travail c’est la santé, rien faire c’est la conserver, les prisonniers du boulot ne font pas de vieux os… »

(Il sort, tout en continuant à chanter, côté cour tandis que côté Jardin arrive Félicie. Elle porte un cabas.)

Félicie- (Elle crie) Éric ! Éric ! Attends-moi ! Éric !

La maire- Inutile de t’égosiller, Félicie. Tu vois bien qu’il est déjà parti. Il ne t’entend pas.

Félicie- Il ne m’entend pas ou il fait semblant de ne pas m’entendre. Je le connais l’animal, ce n’est pas lui qui viendrait aider sa vieille mère à porter les provisions.

La maire- Allons, allons Félicie, ne sois pas trop injuste, tu sais bien que ton fils est un brave garçon.

Félicie- Brave peut-être mais ça ne l’empêche pas d’avoir un poil dans la main. La

 

preuve, tu l’as entendu comme moi chanter cette chanson idiote.

La maire- Tu ne vas tout de même pas reprocher à ton fils d’avoir le cœur gai.

Félicie- Aux innocents les mains pleines. Facile d’avoir le cœur joyeux quand c’est la mère qui s’occupe de tout.

La maire- Tu sais, Félicie, depuis le temps que je le connais, je peux te l’assurer, Éric est un garçon sensible, très sensible… Il peut passer du rire aux larmes très rapidement… En fait, ton fils, il est un peu comme Christophe Colomb. Lui aussi, il a des états d’âmes, Éric.

Félicie- Je ne comprends rien à ton charabia.

La maire- Ce n’est pas grave, je veux juste te dire que si tu étais arrivée cinq minutes avant, tu l’aurais trouvé pleurant comme un veau égaré. Le pauvre était inconsolable.

Félicie- Allons bon ! Que lui était-il arrivé à ce petit bichon pour qu’il soit si chagriné ?

La maire- Il venait de se disputer avec sa petite amie.

Félicie- Ah la belle affaire !

La maire- Je peux comprendre qu’il soit peiné… Vois-tu, Félicie, déjà qu’il n’y a plus beaucoup de belles filles dans le village, si ton fils commence à s’embrouiller avec celles qui restent, il n’aura plus qu’à se faire moine, c’est moi qui te le dis.

Félicie- Ne parle pas de malheur, j’en ai besoin au restaurant. Si tu crois qu’on est assez de deux. Je peux t’assurer qu’on ne chôme pas, c’est bien pour ça qu’il faut que j’y aille, je ne voudrais pas me mettre en retard.

La maire- Félicie, je ne te laisserai pas partir avant de connaitre le menu de ce midi. Qu’y aura-t-il à la carte aujourd’hui ?

Félicie- J’ai réussi à avoir des giroles avec le petit Laurent, donc ce midi, ce sera rôti de veau aux giroles.

La maire- Et ton veau, il vient d’où ?

 

Félicie- D’où veux-tu qu’il vienne ? De chez Blanchard, comme d’habitude. Qu’est-ce que tu croyais ? Qu’il avait pris l’avion pour venir jusqu’à chez moi ?

La maire- Et il y aura des pommes de terre ?

Félicie- Bien sûr qu’il y aura des pommes de terre. De la belle de Fontenay si tu veux tout savoir.

La maire- Tu mettras du romarin, n’est-ce pas ?

Félicie- Evidement et aussi du thym et de la fleur de sel.

La maire- Ah Félicie ! Je te l’ai déjà dit, tu mériterais de figurer dans les meilleurs guides touristiques. Tu gâches ton temps et ton talent dans un trou perdu comme ici. Si tu t’installais, à la ville, crois-moi, il ne faudrait pas un an pour que tu sois enfin reconnue.

Félicie- A quoi ça sert d’être reconnue si toi-même tu ne...

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