La Specialite

Ça sent le bon petit plat d’une auberge de province ! Un jeune couple à bicyclette s’arrête. Des fauchés mais qui ont la vie devant eux. Elle remettra en présence à deux reprises très espacées dans le temps le couple et la patronne. Celle-ci tombe très bas, puis repart en flèche ! Quant au couple, il est fragile, déchiré, ambigu, qu’il circule à bicyclette ou qu’il roule en Rolls. Créée avec succès à Paris dans une vraie salle de restaurant, reprise dans les cantines, bars, Ehpads, médiathèques… et même aux théâtres (Festival d’Avignon ) !… qu’importe le lieu puisque notre trio dégage inévitablement le rire… avec une petite larme en supplément ! “Jean Cocteau aurait aimé cette spécialité…» Jean Delannoy

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LA   SPECIALITE

 

 

 

 

Alan  ROSSETT

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PERSONNAGES

 

 

 

Marielle

Dédette

Alain

 

 

Temps :

 

Prologue : Le jour avant hier

Scène 1 : 1956

Scène 2 : 1971

Scène 3 : 1983

Une salle de restaurant.

 

 

Un restaurant de province

 

 

 

 

LA SPECIALITE

 

Prologue pour distribution « gens d’un certain âge » »

 

Marielle, Dédette et Alain.

 

 

MARIELLE    Eh ben… (regardant la pièce)   Adieu… Murs…

 

      DEDETTE   Ne pleure pas. Chaque chose a une fin.

 

      MARIELLE    Je ne pleure absolument pas.

 

      ALAIN   Chaque bonne chose a sa fin.

 

MARIELLE     Et chaque fin est un début.

 

      DEDETTE    Ca, oui, je le pense. Regardons-nous par exemple. Quand on est entré ici, la toute première fois –

 

ALAIN    - Par cette porte-là.

 

      DEDETTE   - Non : par cette porte-là. Evidemment cela a été un début. Mais – avec le recul – n’était-ce pas une fin aussi ?

 

MARIELLE   Non.

 

      ALAN et DEDETTE   Non ?

 

      MARIELLE   Vous n’êtes pas entrés par cette porte-là. Ni par cette porte-là. Mais par cette porte-là.

 

DEDETTE  Mais il n’y a pas de porte.

 

      MARIELLE    Si. Même si on l’a condamné en 67 et en 75 l’a remplacée par une fenêtre et en 89 a refait une porte. Mais en 1956 - quand vous êtes entrés pour la toute première fois - je vous ai bien vu entrer par cette porte.

 

      DEDETTE   Mais non, tu n’étais pas dans le resto quand on est arrivés le première fois.

 

     

      MARIELLE  Si !  Je peux vous revoir comme si c’était hier ! Comment oublier un gentil jeune couple, tout crad, tout dégueulasse, avec leurs sacoches à  main…

 

      ALAIN   Non, on les a laissées dans la rue sur nos vélos. A cette époque on ne se méfiait pas des passants.

 

      MARIELLE   A cette époque ! (donnant quelque chose à Dédette, un grand ruban par exemple)  Tiens tu as porté ça, tu l’as oublié ici, je l’ai retrouvé l’autre jour en faisant le grand tri…

 

      DEDETTE   (le regardant avec stupéfaction)   Mon Dieu…  (elle le remet pendant le suivant)

 

      ALAIN  De toute façon, un fait indiscutable : je suis entré. Il n’y avait personne  et j’ai appelé AAA Ooooh…

 

      DEDETTE Je t’ai suivi… Alain,t’es sûr que c’est un restaurant…

 

ALAIN   Ah oui je crois

 

      MARIELLE    Mais t’as raison ? je vous ai entendu d’en bas…

 

(Elle s’éclipse pour les observer… )

 

 

Scène 1 -  1956

 

      (Entre par la porte centrale, hésitant, un jeune couple, avec des sacs de voyage : Alain, 25 ans, et Dédette, 20 ans.

      Il est en short dégueulasse etc... Elle est plus présentable.)

 

 

DEDETTE : Il y’a personne... ?

 

ALAIN  :.. Mais on peut presque voir les ombres heureuses de tous ces petits goinfres qui ont laissé leurs empreintes dentaires sur d’innombrables lapins à la moutarde !... Ah, les tomates provençales qui fondirent dans les bouches des initiés ! Ça va être très bon ! On dîne ici !

 

DEDETTE : ... Tu ne crois pas qu’il serait plus prudent de chercher d’abord un hôtel, Alain ?... s’il y en a dans ce bled perdu !... Il est neuf heures passées, Alain... Viens... Il n’y a pas un chat.

 

    (Quelque part un chat miaule. Puis Marielle apparaît, la trentaine très          épanouie.)

 

 

MARIELLE :  (tout en essuyant ses mains sur son tablier)

Excusez-moi M’sieur-Dame !... J’étais en train de saigner le lapin de Gisèle, et Minou m’embêtait ! Bon, on va manger chez Marielle ce soir ?

 

DEDETTE : ... Si ce n’est pas trop tard !

 

MARIELLE :  Il est jamais trop tard chez Marielle ! Et puis, vous ne trouverez rien d’autre ouvert dans le coin ! Baboo, c’est dégoûtant, vraiment... L’Auberge des Quatre Roses ? Très chère ! Et à douze kilomètres ! Vous êtes en voiture ?

 

ALAIN : Non : à vélo !

 

MARIELLE : Ça alors. Vous venez d’où ?

 

ALAIN : ... De Paris... !

 

MARIELLE : De Paris ? ? En vélo ? ? Pas vrai !

 

ALAIN :  (modestement)  Faut bien passer ses vacances d’une manière ou d’une autre !

 

MARIELLE : Eh ben, dis-donc ! Je vous admire !  Faire ça avant la guerre de 14, d’accord. Mais nous ! Nous sommes en 19-5-6 ! !  Eh  ben chapeau !  (sentimentale) Voyage de noces ?

 

DEDETTE: On est marié depuis un an, voyons.

 

MARIELLE : Alors, on va fêter ce premier anniversaire chez Marielle !... Tenez, je vous offre l’apéritif !

 

(Tandis qu’elle les prépare :)

 

DEDETTE:  (bas) On peut payer notre apéritif !

 

ALAIN : (bas)  Du tact, Dédette ! Une fois n’est pas coutume -

 

DEDETTE:  Ne recommence pas..-

 

MARIELLE : (revenant avec trois verres :)  A vous !

 

ALAIN :  A nous !

 

MARIELLE :  Et à moi !

 

LES TROIS :  Tchin !

 

(Ils boivent.)

 

 

MARIELLE : (elle les conduit à une table) Mettez-vous par là... C’est la meilleure table... Ça porte bonheur ! J’sais pas très bien pourquoi...

 

DEDETTE: (un peu hésitante)  Y a-t-il  un hôtel dans ce village, Madame ?

 

MARIELLE :  Oui. Moi. Je « dépanne » en saison, quoi. Vous avez un choix de matelas dans le garage. Quatre cents francs les deux, tout compris.

 

DEDETTE: (subtil geste vers la sortie) ... Alain, peut-être...

 

MARIELLE :  Bon, trois cents francs les deux... pour le gentil jeune couple ! Seulement, je ne vous ferai pas les fiches, de l’argent perdu pour moi : pourquoi devrait-il finir chez le père Coty ? Hein ? Vous comprenez ?...

 

DEDETTE: ... Alain...

 

ALAIN :  Nous serons honorés Madame, d’accepter votre réduction « étudiant » ! On couche chez vous ce soir. (Il lui fait un baisemain courtois.)

 

MARIELLE :  Oh, c’est un galant jeune homme !

 

ALAIN : (Il lui offre une fleur.)  Une petite fleur ?

 

MARIELLE : Oh ! Je vais bien m’entendre avec votre mari, si galant et si intellectuel !

 

ALAIN : ... Juste une question avant de nous abandonner à vos soins gastronomiques !

 

MARIELLE : C’est au fond du couloir... à droite... Allez...

 

(Il se met en route, marmonnant, rêveur :)

 

ALAIN : Et c’est tellement beau ici... Tout est beau... (Il imite un sifflement d’oiseaux)  ... La vie est belle...

 

(Accueillante, Marielle se tourne vers Dédette.)

 

DEDETTE : Madame... ?

 

MARIELLE : Oui ?

 

DEDETTE : (distinctement)  Bas les pattes.

 

(Marielle la regarde, sidérée.)

 

DEDETTE : « Bas. Les. Pattes.» On se comprend.

 

ALAIN : (il revient)  Je ne les trouve pas !

 

MARIELLE : « Tout » au fond ! La troisième porte !

 

DEDETTE : Et Alain ! Tant que tu y es, lave-toi un peu, ça te ferait du bien. Et Alain ! Mets quelque chose de plus convenable pour dîner, veux-tu !

 

ALAIN : (prenant rapidement les sacs)  Ah le « bon ton » ! Ah la Dédette !

(Il disparaît.)

 

MARIELLE : (posément)  Mon mari rentrera tard ce soir. Il a amené Jeannot - mon fiston de six ans - et Patricia, sa soeur cadette - chez les grands parents à Monaumary. J’aime mes enfants. Normal. Je suis leur mère. Paulo, le cuisinier, c’est mon mari. Ne vous inquiétez pas. Lui absent, je peux très bien vous fournir un repas convenable. Lui et moi, on fait qu’un. Il est gentil, Paulo... tendre... conciliant... doux. Poilu. Bien en chair. Il a une moustache... grosse comme ça. Ce n’est pas pour dénigrer « votre » mari, je suis certaine qu’il possède des tas de qualités. Mais qu’est-ce que je ferais avec cet enfant, maigrichon comme il est ?... Même si j’étais du genre à piquer dans les assiettes d’autres femmes... ce qui n’est pas le cas. Vous me comprenez, gentille petite dame... ?  Encore une petite Süze ? Non ? : non.  (Elle lui enlève les verres.)

 

DEDETTE: (très mal à l’aise)  On s’en va ?

 

MARIELLE : Oui, mais où ? La nuit est tombée. Et vous avez sûrement autant faim que lui.

 

    (Un temps. Puis, soudainement, Dédette s’effondre.)

 

MARIELLE : Oh mais qu’est-ce qu’elle a, celle-là ?

 

DEDETTE : Pardon ! ! Je suis maladroite ! ! Toujours ! ! C’est plus fort que moi ! ! Je dis des choses ! ! Et puis je le regrette ! J’ai peur ! Ça doit être ça ! Ce voyage ! Lui ; il est à l’aise ! Comme un poisson dans l’eau ! Mais pour moi - c’est la douche froide ! Le matin on sait jamais où on couchera le soir ! Et il n’a même pas appris à regonfler un pneu avant de nous embarquer sur ce tour de France interminable ! Pourtant, on est jeunes, beaux, et costauds! Mais... je suis en train de devenir folle ! ! A Paris, juste avant de partir, j’ai quitté mon travail ! Démissionné !  Alain et moi, on était à la B.C.C.A. ensemble : La Banque Commerciale de Crédit Agricole ! Employés aux écritures ! On s’est rencontrés un jour où Alain s’était égaré dans les archives ; avant de lui indiquer la sortie - on est tombés amoureux ! Mais il est fou, Alain ! Il veut devenir peintre ! Il s’en va, deux soirs par semaine, dans un atelier louche, quatre rue Délambre, où plusieurs soi-disant « artistes » s’amusent à esquisser des femmes nues ! Je ne suis pas jalouse ! Non ! Pour un artiste - Alain m’a expliqué - la femme nue, c’est une bouche voluptueuse ! ouverte ! offerte au dentiste : lui n’y voit que le travail à faire. De toute façon, Alain préfère les natures mortes : peindre un filet de hareng, cela le met en extase. Très bien : mais les artistes ! Ils ne gagnent rien de leur vivant ! Après leur mort, bon d’accord, tout ce monde est milliardaire. Mais aujourd’hui, ça me fait une belle jambe ! Autre inconvénient. Alain n’a aucun talent. S’il faisait votre portrait vous ne vous reconnaîtriez pas ! Bon, il peint pas trop mal à la limite un camembert bien fait, mais on n’a pas l’eau à la bouche, hein ? Personne ne voudrait en acheter ! Alors j’ai quitté mon poste à la B.C.C.A. - juste au cas où il serait tenté de quitter le sien avec l’idée de vivre sur le mien ! Il ne doit pas compter sur moi pour payer notre chambre de bonne ! On vit pauvrement. Mais ça ne peut pas durer ! Je veux des enfants, moi ! Plusieurs ! Et une maison, une vraie, en dehors de Paris... au moins un pavillon... un deux pièces, nom de Dieu !  (priant presque)  Si seulement il tient le coup à la banque ! C’est ça, son vrai avenir ! « T’es énergique, Alain ! T’as déjà fait ton service militaire ! Fonce !  Grimpe ! Un mot par-ci, un coup de couteau par-là ! Tu seras... chef de service ! !... Alors, il ne faut pas l’encourager dans ses enfantillages ! Ah ses toiles ! ses dessins ! Ça mènera à rien !... Je ne sais pas pourquoi je vous raconte cela... ?

 

MARIELLE : Moi non plus... puisque c’est triste, ça... à en chialer !

 

DEDETTE : ... Vraiment ?

 

MARIELLE : Vous êtes jeune, et tout est rangé d’avance dans votre petite tête ? Faites attention ! La vie, elle n’aime que le hasard. Elle va vous faire tromper de direction, sans arrêt ! Vous croyez que moi, je suis née restauratrice ? Ah non. A vingt ans je rêvais de devenir hôtesse de l’air ! Et j’ai été fiancée trois fois avant Paulo. Or peu à peu la vie a tout arrangé autrement. A nous de « profiter » de ses surprises !... Vous en aurez comme tout le monde... A moins que vous soyez le bon-Dieu-tout-puissant... ce dont je doute fort...

 

DEDETTE : ... Oh... ! Personne ne m’a jamais parlé comme ça... !

 

MARIELLE : Alors il est temps. Je regrette.

 

DEDETTE : ... Moi pas... Oh...

 

(Alain est revenu. Il porte veston et cravate, et toujours le short...)

 

ALAIN : (à Marielle) J’imagine que vous faites aussi « casino municipal » chère petite dame ?

 

DEDETTE : ... Oh...

 

ALAIN : Tu ris ?

 

MARIELLE : Elle pleure ?... Enfin, je sais pas ce qu’elle fait ? Elle est fatiguée ! Elle a faim ! Embrassez-là, mari tant adoré ! Je vais vous chercher des amuse-gueules... Ce que je m’amuse ce soir !...

 

ALAIN : ...Ça va pas... Dédette-biquette ?

 

DEDETTE : Cette femme !... Elle m’a dit des choses... « percutantes » ! Et très gentille !

 

MARIELLE : (rentrant avec une assiette d’amuse-gueule en pyramide... )  Première « Spécialité Maison » !... Après il y’aura des canards aux pêches !... Mais goûtez-donc ! On ne fait pas de manières chez moi ! (Dédette en prend. Elle grignote délicatement... Son visage s’éclaircit...)

 

DEDETTE : ... Mince... ! Vite, chéri, goûte !

 

(Il en prend.)

 

ALAIN : (son visage s’allume)  ...MMMMMM ! !

 

MARIELLE : Bon, j’en prendrai un...

 

DEDETTE : ... Délicieux !

 

MARIELLE : Ah oui, cette fois-ci,  Paulo s’est surpassé !

 

ALAIN : Un rêve !

 

DEDETTE : J’en reprends !... Qu’est-ce qu’on mange exactement ?

 

MARIELLE : ... Oh, un feuilleté...  de pâté... de foie gras, quoi... fourré pistache. Du simple, quoi, c’est Paulo qui invente ces trucs, « Spécialités »...

 

DEDETTE : Je peux... ?

 

MARIELLE : Finissons-les, ce ne sont pas des œuvres de collection !

 

ALAIN : Curieux que vous disiez cela. Je suis peintre ! Voyez-vous...

 

MARIELLE : Tiens, sans blague. Raconte, grand artiste...

 

    (Elle cligne de l’oeil à Dédette... et se met à table avec eux...)

 

ALAIN : Je peux vous assurer : ces boulettes divines resteront avec nous aussi longtemps qu’un quelconque souvenir de Notre-Dame de Chartres.

 

MARIELLE : Ah non, c’est plus léger...

 

ALAIN : Soit, mais les spécialités de Paulo valent n’importe quelle œuvre d’art. Ah, d’en fixer une pour l’éternité ! - sur une toile ! - C’est ça qui me passionne, au fond : trouver la synthèse entre une réalité envahissante... et ce qu’on mange. Car l’art, n’est-il pas le suc secret de la vie quotidienne... tandis que « bouffer » ! ... on le fait tous les jours !

 

MARIELLE : ... On mange souvent...

 

DEDETTE : (elle pique sans arrêt) ... C’est vrai...

 

ALAIN : C’est à dire que...  (Les femme ne l’écoutent vraiment pas, occupées qu’elles sont a manger :)   En suivant mes raisonnements, on arrive à la conclusion qu’il est parfaitement conciliable de mélanger..-

 

DEDETTE : (à Marielle) ... De la crème fraîche dans le foie gras ?

 

ALAIN : ... Quel calme... Un silence... que l’on entend presque... Ah  je pourrais bien travailler ici... Je me lèverais tôt, je planterais mon chevalet en plein champ... Dédette ! Si on restait !

 

DEDETTE : ... « Restait »... ?

 

ALAIN : On peut... Tu veux ? Pourquoi pas ? Qu’est-ce qu’on essaie de prouver au fond ? N’a-t-on pas assez fait de vélo comme ça ?

 

DEDETTE : C’est vrai... Que j’ai des jambes meurtries ! Et qu’il nous reste encore deux semaines de ces vacances de martyrs !

 

MARIELLE : Ah, si vous les terminez chez moi, je vous ferai un très bon prix !...

 

ALAIN : Madame ! C’est votre portrait que je dois donner au monde !

 

MARIELLE : Et celui de votre femme, alors ?

 

DEDETTE : Il ne me peint jamais ! Il préfère s’inspirer d’un céleri-rave... ou d’une rondelle de saucisson.

 

ALAIN : Je vous dessinerai, toutes les deux alors : à table ! en plein champs, entourées de foie gras. Franchement, Dédette, je suis tenté de nous installer définitivement dans ce village.

 

DEDETTE : Ah non, non ! Alain ! Assez de ses fantaisies !

 

ALAIN : Si ! La vie est plus belle ici qu’à Paris ! C’est logique : l’air qu’on y respire est différent ! Forcément les gens sont plus purs, eux aussi ! Ils sont gentils ! Et plus heureux. Soyons comme eux !

 

MARIELLE :Mon garçon, vous nous voyez d’un oeil de passage. Il y a pas mal de misère dans ce village. Oh là. Ce que la vie peut être dure !

 

ALAIN : ... C’est merveilleux. Elle ne m’a pas dit « Oui, oui, oui » ! Ici on « échange » des idées... C’est pas comme à Paris ! Ah, je m’en souviendrai de cette nuit... toute ma vie...

 

DEDETTE : ... Alors... on loue... pour « deux semaines » ? Ah je me sens mieux ! Deux semaines de repos !

 

ALAIN :  Non, pour toute une vie !

 

DEDETTE : (agressive) Deux semaines !

 

ALAIN : (agressif) Une vie !

 

DEDETTE : Deux..-

 

ALAIN : Une..-

 

DEDETTE : Deux..-

 

 

(Musique légère des années cinquante - Alain et Dédette se figent - )

 

MARIELLE : (au public)  Et patati et patata !... Ah les jeunes clients !...

 

          (Alain et Dédette se lèvent de table... et, en dansant, ils disparaissent -        Dédette a eu la prévoyance de prendre les amuse-gueules avec elle ! - )

 

... Au fait, le lendemain ils se sont disputés, bruyamment - j’m’souviens plus pourquoi - et ils sont partis sur le champ... Ah les clients !... Ils bouffent !... Ils partent ! Tous ne sont pas aussi amusants que ce jeune couple venu en...56 ?...57... J’m’souviens plus. Y en a qui font irruption juste pour le plaisir de rouspéter... avant de claquer la porte, sans rien commander ! D’autres sont gonflés !, et prennent le droit de s’installer chez vous jusqu’à deux heures du matin !... Enfin je ne me plains pas... Surtout avec ce qui se passe dans le monde entier ! Même en France ! Et ça empire - depuis qu’on a acheté la télévision ! « Suez » j’ai pas très bien compris ; mais la guerre d’Algérie ! , je l’ai chez moi chaque soir ! ! Paulo : trop âgé pour aller là-bas. Dieu merci ! Et Jeannot, trop jeune ! Dieu merci ! Oh, il a fait son service militaire... plus tard, au moment où les jeunes construisaient des barricades à Paris ! Vous voyez : mon Jeannot, malin, l’a toujours échappé belle ! C’est Patricia, ma fillette, qui m’inquiète. Après mai 68, en voilà une qui refuse d’aider Maman à faire la vaisselle. Il y a que sa mobylette qui vaut le coup ! Soir après soir, elle est avec la bande des jeunes qui brûlent le square. Brroom broom ! Comme s’ils voulaient graver leur présence plus profondément sur ce béton rectiligne. Forcément, « un » soir, Patricia a renversé la Veuve Caudron, dame de soixante-treize ans... quel cauchemar ! Ça nous a coûté cher ! Ah vous pensez que c’est ma faute : Maman aurait dû mieux la prendre en main ? Vous êtes gonflés... les choses ont drôlement changé : il faut tourner avec le monde ! Les jeunes en ont marre ! Et ça se comprend ! Ils voient à la télé tellement de « futilités » qu’ils ne peuvent pas s’acheter dans ce patelin ; des trucs excitants qu’ils ne peuvent pas faire. Remarque, ils en font beaucoup plus que nous ! Incroyables, leurs trucs !  Enfin... depuis ce malheureux accident, Patricia fait moins de mobylette... puis elle a commencé à sortir avec Bruno Villers... une brute... elle l’a épousé... trop vite, à mon avis. Jeannot s’est marié aussi. Il vit à Pontduloup avec sa Ghislaine, gentille fille, un peu fadasse pour mon goût ; sa famille tient une épicerie là-bas... On ne les voit pas beaucoup. Les jeunes quittent ce village avec une rapidité ! Parfois, ils reviennent, mais ils ne sont plus jeunes d’esprit. Eh oui... Ainsi va le monde ! Alors, il y a moins de monde. De toute façon, moi, j’en vois moins. C’est para-dox-al !... Avec tout ce qu’on a construit aux alentours pour les travailleurs immigrés... Et les touristes qui viennent plus nombreux l’été ! Pourquoi est-ce que nous - nous avons moins de fric, depuis le règne du Père Pompidou ? C’est pas notre faute ? Paulo se tue à la cuisine, ses recettes deviennent de plus en plus compliquées. A minuit, il se décourage en retrouvant la moitié de ses « recherches » toujours là, qui l’accusent ! Qu’est-ce qu’on va faire avec ces restes ? Alors, il a commencé à inventer des « plats à gâchis »... Et puis... On congèle maintenant !... c’est pas déshonorant... tout le monde en fait autant... On décongèle ... et parfois... on récongèle... On dit que c’est pas bon de faire ça mais...   (Elle boit !)

Je remarque pas grande différence... On n’était jamais Maxims hein ? Faut changer avec le temps, quoi.

(Elle boit ! Sa voix a pris des résonances « alcoolisées » :)

Alors Paulo fait une cuisine plus simple... comme ça il a le temps de vivre... Il vit... les soirs... chez Baboo, des soirées, je crois, pas tristes. Et il les mérite. Les hommes regardent la télé « couleur » ensemble. A-t-il pris un coup de vieux, mon bon Paulo ?... Côté tendresse... plus terrible...  ... Ah vous croyez que mon mari me trompe ?... Alors c’est vous qui regardez  trop la télévision. Enfin ce serait quelque chose de neuf dans cette vie de chien ! ! Rien nous arrive ! A part que ma fille à 17 ans a renversé une dame que en avait soixante-treize... Rien n’arrive... On est heureux... Je suis heureuse... C’est triste...

(Elle se lève, peu sûre de ses mouvements...)

Tiens, c’est sale... j’ai pas changé la nappe depuis... un certain temps...

          (Elle enlève la nappe... prend la bouteille... en boit une bonne gorgée... et titube derrière le comptoir... bruit derrière une porte : Brroom vrooom !)

Ah les motards !   (criant)  La guerre est finie ! Allez vous faire foutre ! On ne fait plus de manif ! On est en 1971, pardi ! !

 

 

 

 

Scène  2 - 1971

 

          (Subite entrée d’un homme et d’une femme en blouson de motard... Ils

          ne voient pas Marielle qui, à son tour, ne leur prête aucune attention...

          Vaguement, elle s’éclipse...)

 

LA FEMME : Ouf !

 

L’HOMME : Ouf !

 

LA FEMME : Et double ouf !

 

(Ce sont Alain (40 ans) et Dédette (35 ans), très en forme, tous les deux.)

 

 

ALAIN : Quand je pense qu’à vingt ans, insouciants, on a fait le relais Paris-Marseille ! En vélo ! Et sans sourciller ! Et maintenant en moto on a du mal à démarrer !

 

DEDETTE : Que veux-tu ! L’âge nous accroche, cher ami !

 

ALAIN : Mais on a gardé l’appétit intact ! Hein ? Hein ? Dédette ? Ce soir, on va bouffer, bouffer, bouffer comme des petits fous !

 

DEDETTE : La bonne cuisine de Paulo !

 

ALAIN : Ses spécialités ! !

 

DEDETTE : Les boulettes de foie gras fourrées pistaches ! !

 

ALAIN : Oui ! On recommencera en beauté ce dîner mythique terminé quinze ans auparavant ! Ah... (il respire fort...)   Mais... Attends... On ne s’est pas trompé de restaurant, Dédette ?

 

DEDETTE : Mais non, voyons.

 

ALAIN : ...J’sais pas... Il y a quelque chose... qui...

 

DEDETTE : C’est parce que l’entrée était par là dans le temps.

 

ALAIN : Non. La première fois, on est bien entré par cette-porte-ci.

 

DEDETTE : Non !

 

ALAIN : Si !

 

DEDETTE : Oh Alain ! Tu te goures toujours ! Souviens-toi seulement de ce week-end où on est parti à Deauville pour se réveiller à Düsseldorf ? Non. Regarde bien la disposition de la salle...

 

ALAIN : ... « Revenir »... Quelle drôle d’impression... Oui, en fait, c’est le même... Et c’est pas le même... Ça a l’air... J’sais pas...

 

DEDETTE : (elle soulève de la poussière)  Un peu tombé ? Ne nous étonnons pas trop si la direction a changé.

 

ALAIN : (d’un coup)  Oh ! J’ai un pressentiment ! Partons ! Vite !

 

DEDETTE : Après avoir fait trente kilomètres pour se promener dans un souvenir de jeunesse ? Ah non ! Et puis, j’aimerais assez rencontrer de nouveau cette dame - la patronne - elle était tellement gentille... et percutante ! Elle m’a laissé une impression très vive...

(Marielle tousse, racle la gorge.)

Oh ! !

(L’apparence  de Marielle est encore plus dégradée. Elle ne les regarde

    toujours pas ; vaguement essuie le comptoir.)

 

ALAIN : (bas)  ... C’est elle... ?... !

 

DEDETTE : (Elle cligne les yeux)  ...Je... crois... Non... ? Oui.

 

(Marielle marmonne à elle-même... rote.)

 

ALAIN : ... Non. C’est la concierge.

 

(Elle tourne un peu... ils voient bien son visage.)

 

DEDETTE : ... Mon Dieu...

 

ALAIN :  Est-ce bien elle...

 

DEDETTE :  ... Je crois... C’est elle ?

 

ALAIN : Je ne sais pas... T’es elle... ?

 

MARIELLE :  (directement)  Non mais vous vous foutez de ma gueule ? !

 

ALAIN et DEDETTE : C’est elle ! !

 

MARIELLE :  (Elle produit un pistolet et avance sur le couple qui, terrifie, se précipite dans la salle : )   Blousons noirs ! Loubards ! Enragés ! Et j’sais pas quoi encore ! On est fermé ! « Closed » !  « Geschlossen » ! : Vous comprenez le français ? Ah je vous la donnerai, ma photo !

 

DEDETTE : (se faisant toute petite)  Excusez-nous... gentille petite dame !

 

ALAIN : On... on... espérait... manger un morceau... Mais...

 

MARIELLE :   (sidérée : elle est devant la sortie)  Manger ? ?   Chez moi ? ? Personne ne croira ça ! ! Bon... Puisque vous êtes là...

 

ALAIN : (bas, à Dédette)  Filons.

 

MARIELLE : Mettez-vous à table...   (à elle-même)   ...Des clients... des vrais... Encore...

 

(Ils se retrouvent à la même table qu’avant. Elle les fixe, bêtement.)

 

DEDETTE :  ... Madame...

 

MARIELLE : (paumée, cherchant « Madame »)  ... Qui ça... ?

 

DEDETTE : (« optimiste »)  Figurez-vous, ce n’est pas la première fois qu’on fréquente votre restaurant ! On vous connaît ! Oui !

MARIELLE : (soupçonneuse)  Depuis quand ?

 

ALAIN : On dirait une autre vie !

 

(Elle se penche vers eux pour mieux les regarder - ils se penchent en arrière, pour éviter son haleine... Marielle hoche la tête...)

 

MARIELLE : Je n‘oublie jamais une gueule... Et les vôtres ?... Connais pas. C’est la première fois que vous mettez les pieds chez moi.

 

ALAIN : (agitant la main pour faire circuler l’air :) ... Comme c’est curieux ! Je n’ai plus très faim !   (rapidement)   On s’en va.

 

MARIELLE :  Pas si vite, mon gars !   (brandissant le pistolet)  Ça veux manger. Ça envahit mon domicile ! J’ouvre la grande salle pour eux... Je commence le grand jeu... Et mine de rien, ça veut s’échapper. Non ! ! Dilettante ! !   (Avec dignité,, elle produit une énorme carte ornementale...)

 

DEDETTE : (« optimiste »)  Quelle carte impressionnante... c’était !  (Marielle attend, bloc à la main. Comme à un petit enfant :)  On peut « commander »... ce qu’il y a marqué sur cette jolie carte... ,

 

MARIELLE : (pédante)  Commandez ce que vous voudrez, Madame. Après, vous chanterez toute la nuit.

 

ALAIN : (bas) ... Oui mais quelle aria ?...

 

MARIELLE : Quoi ? ?

 

ALAIN : Tiens, brochette de lotte... à la flamenco ?... garnie de quelques feuilles de choux de notre jardin ?... Ça peut être bon ?... D’accord, pourquoi pas.

 

MARIELLE : On n’a pas ça ce soir.

 

DEDETTE : (basse)  Alain. Mieux vaut commander quelque chose de...

 

MARIELLE : (hargneuse)  De ? ?

 

DEDETTE : De « simple » !... après une longue journée au soleil !... (insinuante)   Des « omelettes » par exemple ?

 

ALAIN : (grommelant)  Non... Pintade comme chez ma grand-mère ?

 

MARIELLE : Elle est toujours chez Granny : pas ce soir.

 

ALAIN : Escalope de Vienne ?

 

MARIELLE : Ça non plus.

 

ALAIN : Gigot !

 

MARIELLE :Pas ce soir.

 

ALAIN : Cailles aux poires ?

 

MARIELLE : Vous rigolez ?

 

ALAIN : Madame ! Vous avez dit - clairement - « commandez ce que vous voudrez ». Alors comment expliquez-vous que rien sur cette carte existe ? Non, Dédette, je m’intéresse réellement à sa réponse.

 

MARIELLE : Il n’y a pas de réponse.

 

ALAIN : (comme elle a posé son pistolet)  Vite ! Dédette ! La porte !

 

DEDETTE : (sévère)  NON ! ! Alain ! ! Il est tard ! ! Contentons-nous de cette bonne petite « omelette »... « Bien » cuite... Hein, Madame ?

 

MARIELLE : (plus conciliante)  Elle est plus raisonnable, votre dame. Vous comprenez, Madame, que nous... nous... On change le menu tous les jours... Alors... forcément... Omelette ? J’sais pas... Il y a des côtes de porc. Je vais les chercher.  (déterminée, pistolet à la main)  Je vais les trouver ! !   (en allant vers le bar)  Brochette de lotte ! !... Non mais quel connard...

 

DEDETTE : (avec une tristesse souriante)  Je crains que ce ne soit pas pour aujourd’hui, ces exquis feuilletés de foie gras fourrés pistache !... Ah !

 

ALAIN : (agacé)  Et tu as accepté ça.

 

DEDETTE : J’ai appris à accepter bien des choses dans la vie... !

 

ALAIN : Moi pas ! Partons ! - de notre propre volonté - sinon on risque de le faire sur deux civières !

 

DEDETTE : Alain, cette femme est malade !

 

ALAIN :D’accord mais moi je ne le suis pas ! Et je n’ai pas envie de le devenir !

 

DEDETTE : Ce que tu peux être égoïste , chéri ! Et c’est grâce à cette femme que tu es devenu ce que tu es !

 

ALAIN : Moi ? Non ! Que suis-je ?

 

DEDETTE : « Peintre » ! « Peintre » ! Oh Alain, pendant ce premier repas, elle m’a dit des choses sur moi-même, sur toi, sur la vie... « percutantes » ! C’était comme si les cieux s’ouvraient ! J’ai compris que je nageais à contre-courant ! Et plus tard, à Paris, lorsque le Docteur Brinberg m’a appris les difficultés que j’aurais à porter un enfant... moi qui ai tant voulu être mère...

 

ALAIN : (plus tendre)  Cela pourrait encore arriver... On sait jamais... (a lui-même)  une erreur...

 

DEDETTE : Peut-être mais je ne vis plus pour ça. Je vis dans le présent. Je m’accepte. Ainsi que ta vocation. Oui, à cause d’elle je me suis dit : « Alain n’a vraiment pas l’étoffe d’un « chef de service ». Et moi, toute la journée à l’appartement, toute seule, je m’emmerde ! Alors si je me faisais réengager à la B.C.C.A., et me mettais à grimper et devenir, moi, chef de service ?  (radieuse)  Oui ! ! Aujourd’hui je suis « cadre » ! ! Et toi tu es libre... libre de rien faire... rien que de la peinture... et de cuisiner mes repas ! ... les deux activités que tu aimes le plus au monde. Ainsi, le monde se trouve enrichi de quelques centaines de toiles style « Alain »... de véritables « portraits » de « Repas imaginaires »... des repas qui n’ont jamais existés : Et qui sans doute n’existeront jamais !

 

ALAIN : Et qui ne se vendront jamais non plus !  J’ai 40 ans ! Je suis un raté ! Mes toiles s’entassent chez nous ! Un jour, pour faire un peu de place, je vais m’attacher à un tableau, et jeter le tout par la fenêtre !

 

DEDETTE : (« maternelle »)  Alain. Tu ne feras pas ça.

 

ALAIN :  Si ! !

 

DEDETTE : Non ! ! Tu sais très bien que ce n’est pas la « récompense » qui compte - de l’argent - bah ! - on vit assez convenablement sur « mon » salaire ! C’est le travail - mon grand ! - le travail ! Et puis ils sont très mignons, tes tableaux récents.

 

ALAIN : Tu ne les aimes pas.

 

DEDETTE : Si. J’ai appris à les aimer. Parfois, lorsque je mange ce que tu m’as fait mijoter le soir, et que je regarde - sur une de tes toiles - ce que tu as « imaginé » cuisiner, j’ai envie de manger la toile. Et après ça, tu veux impunément insulter la pauvre dame responsable de tant de bonheur ? Ah non... Des choses épouvantable ont dû lui arriver... aussi épouvantables que si... par exemple... moi je te quittais !

 

ALAIN : (il l’embrasse, frénétique)  Ne dis pas ça ! !  Ça serait épouvantable ! !

 

DEDETTE : Alors... de la reconnaissance, mon grand, envers cette dame ! Essayons d’apporter à Madame Marielle un « soutien moral »... D’accord ?

 

ALAIN : ...D’accord... Mais son repas va être « effroyable » ! !

 

DEDETTE : Bof. On pioche dans nos assiettes, on trouve un truc, jette sous la table.  Mais il ne faut pas lui faire de la peine. Ce n’est qu’un repas de plus à supporter. Sois un homme !

 

ALAIN : (grommelant)  Bon... Bon... Mais !

 

DEDETTE : Alain !

 

ALAIN : .. Bon... Mais qu’est-ce qu’elle fout là-bas ?

 

DEDETTE : (regardant)  Je crois qu’elle lave la vaisselle...

 

ALAIN : Elle n’a même pas commencé notre dîner ?

 

DEDETTE : ... Peut-être qu’elle préfère le servir... dans des assiettes lavées cette année... Elle fait un grand effort pour nous. Faisons-en un pour elle !

 

(Marielle arrive avec deux hors-d’œuvre : )

 

MARIELLE : ... Pâté maison.

 

DEDETTE : Merci ! ! C’est gentil ! ! N’est-ce pas ? !

 

ALAIN : ... Beuh...

 

(Marielle commence à s’éclipser - )

 

DEDETTE : Madame ! ! Madame ! ! Vos enfants ?   (Marielle la regarde bêtement. Inquiète)  Ils sont... tous les deux... toujours... vivants ?

 

MARIELLE : Ils étaient dans un accident ? ? Et vous commandez un  dîner avant de me le dire ? ? Où ? ? Quand ? ? Lequel ? ?

 

DEDETTE :  Non - non -

 

MARIELLE : (hurlant)  Aaaaah Patricia ! !  Aaaaah Jeannot ! !

 

ALAIN : Non - non -

 

DEDETTE : Non - non - c’est atroce -

 

MARIELLE : De plus, c’est atroce !

 

DEDETTE : On s’est mal compris ! !

 

ALAIN : C’est pas ça ! !

 

MARIELLE : C’est pas ça ?... Ah... c’est pas ça !  (puis, soupçonneuse)  Alors, c’est quoi ?

 

DEDETTE : ... Vos enfants... « Enfants » ?  (minaudant)  Ces « petits »... ils sont grands maintenant !... Et je vous préviens ! Nous n’ignorons guère leur existence !

 

MARIELLE : (hargneuse) Je vois : Enquêteurs pour les allocations familiales... que je touche toujours ! D’accord. Ils ne sont plus mineurs, et depuis un temps. A quoi bon mentir ! Ah je savais que ça ne pouvait pas durer ! Mais... dans le pays, ça s’arrange. (se frottant les trois doigts)  Alors, combien ?

 

ALAIN : « Combien » ? Mais Dédette ! C’est « pas » le même restaurant ! C’est pas » la même femme ! Je ne dois « rien » à cette catastrophe. Youpi !

 

DEDETTE : Alain !  Tu n’as pas honte ?

 

ALAIN : Non.

 

DEDETTE : Si !

 

ALAIN : Bon,  j’ai honte !  Pour te faire plaisir !  Honte ! Honte ! J’ai 40 ans ! Je suis un raté et j’ai honte !

 

DEDETTE : Alain, ça suffit..-

 

ALAIN : Honte !

 

DEDETTE : Alain, arrête !

 

MARIELLE : (bêtement) Ah non pourquoi ? Mon mari a honte aussi. C’est lui qui a fait ce pâté... Alors... Bon appétit, M’sieur-Dame...     (Elle s’éclipse, paumée.)

 

ALAIN : (renifle le pâté)  ... !... Tant pis, je crève de faim...   (Sa fourchette tinte contre le pâté.)

 

MARIELLE : (se retournant)  Il vous manque quelque chose ?

 

ALAIN et DEDETTE :  (souriant grand)   Nnnnnn !... Nnnnnn !

 

(Marielle s’en va.)

 

ALAIN : Si. Un pic à glace... T’es satisfaite maintenant ?

 

DEDETTE : Oui. Non. T’avais raison. On n’a rien à faire ici. C’est désolant... Alain... Crois-tu que cela peut nous arriver aussi... une telle transmutation ?

 

ALAIN : ... Oui ... d’une manière différente ! !

 

DEDETTE : Oh Alain Alain...

 

ALAIN : Nah nah, rassure-toi, chérie... nous sommes tous des petites graines bien différentes !

 

DEDETTE :  (pédante)  - semées par la main de Dieu...

 

ALAIN : C’est ça. Il y a des périodes de feuillage... Puis on nous cueille. On nous fait cuire, on devient la « spécialité » de quelqu’un... Et on nous mange.  (regarde son assiette)   ...On s’en va ?

 

DEDETTE : On s’en va. Laisse-lui au moins un petit quelque chose sur la table...

(Il laisse un jeton.)

Plus que ça... La pauvre ! Un grand petit quelque chose !

 

ALAIN : On n’est pas riche, Dédette.

 

DEDETTE : On n’est pas pauvre non plus...

(Elle pioche dans le porte-monnaie d’Alain, et laisse plusieurs billets sur la        table.)

Tiens, je laisse tout.

 

ALAIN : Oh - mais c’est plus cher ici que La Tour d’Argent !

 

DEDETTE : Chut... Sur la pointe des Pieds... Chut...

 

(La lumière commence à s’estomper pendant qu’à la dérobée, ils se                  dirigent vers la sortie :)

 

VOIX DE MARIELLE :  (off)  Ah vous croyez filer !  D’abord vous paierez la note ! Vous êtes gonflés !   Ah les salauds!  les salauds !

 

(Coups de pistolet...

 

    Montée de musique « bon-chic-bon-genre »...)

 

 

 

PLEINS FEUX !

 

 

Scène 3 - 1983

 

 

    (Marielle entre dans la salle ; une nappe propre à la main. Maintenant c’est     une dame d’un certain âge, élégante, charmante. Elle circule parmi les           tables ... saluant des clients... parlant aux serveurs...)

 

MARIELLE :Vous êtes bien installés là ?... Eric, donne une carte à ce monsieur... Ça vient, ça cuit !... A la bonne vôtre, aussi... Merci... Je ne bois pas ! Que du jus de tomate !       (à elle-même tandis qu’elle fait « la » table)

Heureusement ! Je ne me suis pas tapée des kilomètres deux fois par semaine - jusqu’aux Alcooliques Anonymes » - pour recommencer cette bêtise !  (aux autres) Oh mais ne vous en privez pas ! Je suis un cas spécial ! Jamais je ne fais des choses à moitié ! Quand je descends.. je descends très bas... alors, forcément, lorsque je remonte...  je repars en flèche !... Enfin, tout cela est bien loin... Si loin !... Oublions le passé ! Buvez, je vous dis ! Mangez ! Bon appétit !

Ah oui, oui, c’est vrai, ça boume depuis un temps... pourvu que le Père Mitterand ne nous nationalise pas !  (Bruit d’une voiture qui s’arrête)  Oh la grosse bagnole !  (regardant)  Mais... c’est une Rolls ! J’ai jamais vu ça !  On descend... Sûrement des vedettes de cinéma ! Ils ont l’air paumé... les pauvres... Ils sont perdus... Lui scrute son plan... Elle jette juste un coup d’oeil sur notre menu... sort son guide Michelin ! Oui, Madame, on y est ! Ah j’imagine leur conversation...

(« snob »)   « Vous croyez que c’est bon, très chère ? »

« Ça a l’air pas mal, très cher ! »

« Il y a un peu de monde ? »

« On entre ? »

(regardant la porte)    On entre !

 

(Entrée de Dédette (47 ans) et Alain (52 ans) : elle, fourrure, bijoux etc... lui     blazer de bonne qualité.)

 

Par ici, M’sieur-Dame !

 

DEDETTE : On peut déjeuner, Madame ?

 

MARIELLE : Mais oui, bien sûr... Mais où est-ce que je peux... Yann, la table là-bas... Je vais vous chercher des cartes tout de suite...

 

    (Dédette et Alain s’avancent vers la table. D’un coup, tous les deux        s’arrêtent brusquement !)

 

DEDETTE : Oh mon -

(ensemble)

ALAIN : ... Oh mon Dieu..-

 

DEDETTE : C’est -

 

ALAIN : C’est -

 

DEDETTE et ALAIN :  « Le » restaurant » -

Restaurant de cauchemar ! !

Nooon... ?

Si ! !

(Ils regardent à travers)

...C’est elle ?

...C’est elle ?

Ah non ?

Ah si ! !

Horreur ! !

(Ils reprennent leur respiration, puis)

On s’en va.

    (Ils se retournent... et se trouvent face à face avec Marielle, souriant, menus à la main...)

 

MARIELLE : C’est une bonne table ! Je suis obligée de vous placer là... Tout est réservé, les dimanches vous comprenez !...

 

ALAIN et DEDETTE :  Ah ouîîîîî ?

 

    (Souriant faiblement, ils se fondent dans leurs chaises... Marielle s’en va.)

 

DEDETTE : On trouve une excuse..-

 

ALAIN : Tu trouves une excuse..-

 

ALAIN et DEDETTE : Pour se barrer !

 

DEDETTE : ... Si on lui disait... qu’on est entré pour lui demander si le restaurant est ouvert le lundi... et - maintenant que la question est posée - on va pouvoir partir... pour mieux revenir demain ? Naturellement on ne revient pas !  (souriant optimiste)  Qu’en penses-tu, chéri ?

 

ALAIN : (réfléchit, puis...)  C’est trop con.

 

DEDETTE : Alors toi tu trouves une excuse, toi, toi..-

 

MARIELLE : (retournant avec des apéritifs)  Et la maison vous offre deux Süzes !

 

(Elle s’en va.)

 

DEDETTE : Remarque... Ça a l’air moins mauvais qu’avant ?

 

ALAIN : ... Tu crois... Bof...

 

DEDETTE : Elle est quand même un peu mieux fagotée qu’avant... Regarde... Il y a du monde...

 

ALAIN : ... Ils ont « l’air » normaux.

 

DEDETTE : ...Ça sent pas trop mauvais...

 

ALAIN : ... Mmmmm... J’aime pas trop l’admettre... mais...

 

ALAIN et DEDETTE : On va se régaler ! Youpi ! (ils s’embrassent !)  On reste !

 

DEDETTE : Seulement -

 

ALAIN : Il y a un « seulement » ?

 

DEDETTE : Si ! Et c’est très important ! Il ne faut absolument pas laisser soupçonner qu’on est venu ici avant et qu’on l’a reconnu après... vu que, la dernière fois qu’on a quitté cet établissement -

 

ALAIN : (au public)  Elle - la patronne -

 

DEDETTE : - a essayé -

 

ALAIN : - de nous descendre -

 

DEDETTE : (joyeux)  A coup de pistolet ! !

 

ALAIN : Paf.

 

DEDETTE : Alors ! Faisons semblant de ne pas savoir qui nous sommes -

 

MARIELLE : (revenue, radieuse)  Mais je vous connais, vous ! : Non ?

 

ALAIN et DEDETTE : NON ! !

Surtout pas ! !

Pour qui vous prenez-vous donc ?

On n’est jamais venu ici.

 

DEDETTE :  Aïë  aïë  aïë... on était au... Me-hi-co cette-année-là ! Alain ?

 

ALAIN : Carimba ?

 

DEDETTE : (improvisant une sérénade, vague « accent espagnol »)

Lorsque la lune de Me-hi-co City -

Ee eee eee eee ressemble à une autre !... celle d’Andalousie ?

Ye ne sais pas !... Ou est-ce la Malaisie ?... Alain ?

 

ALAIN : Carimba ?

 

DEDETTE :  Ye pense « dommage » : Oh what a pity ! »

Yamais ye ne l’apprécie !

Hélas ! Rien à faire !

Y’ai de l’amnésie !  Aïë  aïë..-

 

MARIELLE : (la coupant)  Jamais je n’oublie un visage...

 

ALAIN : (essayant de se cacher)  Elle va sortir son flingue !

 

MARIELLE : Je me souviens de vous comme si c’était hier ! Vous êtes venus...

 

DEDETTE : (« offensée »)  Oh Senora ! Yyyye vous en prie ! !

 

MARIELLE : ... En 1956.

 

DEDETTE : ... En...

 

MARIELLE : Oui. En 1.9.5.6.  Vous vous doutez bien que je n’oublierai jamais un jeune couple faisant le tour de France en bicyclette ?... Ce n’est pas... Alain ?... Et sa jeune épouse... Dédette !  Eh ben dites-donc maintenant vous voyagez tout autrement ! Pourquoi m’avez-vous joué cette comédie ? Je suis contente de vous retrouver, pardi !

 

DEDETTE : (désinvolte)  Oh beuh, vous comprenez : lui et moi ? toujours des grands enfants ! Très espiègles, en somme. Alors... on voulait vous démontrer qu’on n’a pas changé - au sens péjoratif du mot ! - malgré le fait qu’Alain - à force d’expérimenter tant la peinture - et tant la cuisine - a fini par créer de curieux tableaux en utilisant de véritables mets : Les steaks avariés jetés avec fougue contre les toiles - fixés par le dégoulinement de graisse de mauvaise friture - le tout mis en relief par quelques grandes envolées de yaourt et de paprika !...  Ce qui a intéressé un riche collectionneur américain, un beau matin, alors qu’il avait trouvé un tas de ses tableaux près de la poubelle ; et qui correspondait si bien à l’idée qu’on se fait de nous, français - outre-mer - Bref, la première exposition à Chicago a remporté un succès, tellement vif que sur le champ on en a arrangé d’autres, un peu partout ; faisant qu’Alain, en un temps record, est devenu très célèbre, et nous sommes riches !  (Marielle essaie de placer un mot - )  MAIS ! Cela ne nous a pas changé du tout ! On est milliardaires ! On est gentils ! Oui ! C’est possible !

 

MARIELLE : (elle arrive à parler !)  DONC - vous êtes - enfin ! - heureux !

 

DEDETTE : Oh ouîîîî..-

 

ALAIN :  NOOOON ! ! Assez de mensonges. On est « gâtés », c’est tout !  Quand j’étais trop pauvre pour goûter tout ce dont j’avais envie... j’ai rêvé sur mille toiles des bouffes d’une haute fantaisie lunatique. Maintenant que je mange à ma faim, j’ai perdu l’appétit. Ainsi que mon inspiration ! J’ai vendu tous mes tableaux ; je n’arrive pas en faire d’autres ! J’ai engagé quelques jeunes qui font l’essentiel et moi je signe ! J’ai honte ! C’est de l’escroquerie !

 

ALAIN : Alain chut ! On nous écoute !

 

ALAIN : Elle est mon manager - mon maquereau, plutôt ! Je peux plus ! Je suis crevé ! J’ai trop vu ! J’ai trop voyagé !

 

MARIELLE : Alors, c’est bien simple : vous restez avec moi quelques jours.

 

ALAIN : (rêveur)  ... « Rester »...

 

MARIELLE : Oui. Vous ferez « mon » portrait... comme vous m’avez promis il y a si longtemps ! Ah moi je n’oublie rien !

 

ALAIN : ... Rester... ?

 

MARIELLE : Rester. Vous avez besoin de vous reposer... de respirer un peu !

 

ALAIN : (reniflant)  ... C’est vrai... que l’air dans ce village a toujours quelque chose d’exceptionnel... Si on restait, Dédette ?

 

DEDETTE : (minaudante)  Les matelas nous attendent toujours dans le garage ?

 

MARIELLE : ... Garage ! Oh là ! On l’a démoli, oh, il y a six ans. Et construit à sa place une charmante hostellerie ! Impeccable ! Tout le monde y est heureux... Enfin, c’est pas le Ritz. Vous allez mieux, mon grand ?

 

ALAIN : (à Dédette)  ... Oui... Oui... en fait... Oui...

 

MARIELLE : Bon. Faut maintenant que je fasse le bonheur d’autres clients...     (Elle se lève - )

 

DEDETTE : ... Madame... votre mari... il fait toujours sa... « spécialité » ? ? !

 

MARIELLE : (se retourne, confuse...)  Spécialité ?

 

DEDETTE :  (cupide) .. Oui... les feuilletés de foie gras... fourrés pistache... ? Est-ce qu’on a tort d’en espérer... ?

 

MARIELLE : (vaguement)  Ah oui... C’est un truc qu’on a fait... oh, peut-être cinq-six fois... ? Vous avez de la mémoire, vous aussi !... C’était bon, hein ?

 

DEDETTE : (cupide)  Aaaaah ouîîîî !!

 

MARIELLE : C’était bon, hein ! ?

 

DEDETTE : Aaaaah ouîî..-

 

MARIELLE :  (la coupant) Cette spécialité-là : on ne la fait plus. On en a d’autres ! Et mon mari n’est plus le cuisinier. A son âge, non, trop fatigant. Il est à la retraite dans le jardin. Il va vous dire bonjour tout à l’heure... à sa manière...

 

(Elle essaie de se détacher. Comme une petite fille, Dédette la retient par la     jupe :)

 

DEDETTE : ... Madame... Madame...

 

MARIELLE : Quoi encore ?

 

DEDETTE : Une précision - je peux pas résister ! - on « est » déjà revenu - une deuxième fois !

 

ALAIN : Aïïïe ! ! ce qu’elle est maladroite !

 

MARIELLE : Oh ?... j’étais fermée ?

 

DEDETTE : Non ouverte...

 

ALAIN : Dédette !...

 

MARIELLE : Alors... j’ai dû être absente... un moment ?... sinon je m’en souviendrais. Cela nous arrive à nous tous, de s’absenter !... de temps en temps...

 

DEDETTE : ... Oh... J’ai compris. Dans un sens... vous étiez « absente ».  (émue)  Oh Madame...   (spontanément fixant un verre dans la main de Marielle)   « Buvons » à l’absence !

 

ALAIN : Aïe, maladroite !

 

DEDETTE : Et vos enfants ?

 

MARIELLE : Et mes petits-enfants ? Vous êtes bien curieuse, vous ! Je vous dis : tout va bien dans le meilleur de mondes possibles. La vie a continué, continue et continuera !

 

DEDETTE : On a déjoué tous les pièges !

 

ALAIN : On est retombes dans tous les autres !

 

MARIELLE : Mais buvons à cela ! Trinquons ! ! Eric - vite : mon jus de tomate !

 

 

FIN DE « LA SPÉCIALITE »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LA SPECIALITE

 

Prologue pour distribution « gens d’un certain âge » »

 

Marielle, Dédette et Alain.

 

 

MARIELLE    Eh ben… (regardant la pièce)   Adieu… Murs…

 

      DEDETTE   Ne pleure pas. Chaque chose a une fin.

 

      MARIELLE    Je ne pleure absolument pas.

 

      ALAIN   Chaque bonne chose a sa fin.

 

MARIELLE     Et chaque fin est un début.

 

      DEDETTE    Ca, oui, je le pense. Regardons-nous par exemple. Quand on est entré ici, la toute première fois –

 

ALAIN    - Par cette porte-là.

 

      DEDETTE   - Non : par cette porte-là. Evidemment cela a été un début. Mais – avec le recul – n’était-ce pas une fin aussi ?

 

MARIELLE   Non.

 

      ALAN et DEDETTE   Non ?

 

      MARIELLE   Vous n’êtes pas entrés par cette porte-là. Ni par cette porte-là. Mais par cette porte-là.

 

DEDETTE  Mais il n’y a pas de porte.

 

      MARIELLE    Si. Même si on l’a condamné en 67 et en 75 l’a remplacée par une fenêtre et en 89 a refait une porte. Mais en 1956 - quand vous êtes entrés pour la toute première fois - je vous ai bien vu entrer par cette porte.

 

      DEDETTE   Mais non, tu n’étais pas dans le resto quand on est arrivés le première fois.

 

     

      MARIELLE  Si !  Je peux vous revoir comme si c’était hier ! Comment oublier un gentil jeune couple, tout crad, tout dégueulasse, avec leurs sacoches à  main…

 

      ALAIN   Non, on les a laissées dans la rue sur nos vélos. A cette époque on ne se méfiait pas des passants.

 

      MARIELLE   A cette époque ! (donnant quelque chose à Dédette, un grand ruban par exemple)  Tiens tu as porté ça, tu l’as oublié ici, je l’ai retrouvé l’autre jour en faisant le grand tri…

 

      DEDETTE   (le regardant avec stupéfaction)   Mon Dieu…  (elle le remet pendant le suivant)

 

      ALAIN  De toute façon, un fait indiscutable : je suis entré. Il n’y avait personne  et j’ai appelé AAA Ooooh…

 

      DEDETTE Je t’ai suivi… Alain,t’es sûr que c’est un restaurant…

 

ALAIN   Ah oui je crois

 

      MARIELLE    Mais t’as raison ? je vous ai entendu d’en bas…

 

(Elle s’éclipse pour les observer… )

 

 

Scène 1 -  1956

 

      (Entre par la porte centrale, hésitant, un jeune couple, avec des sacs de voyage : Alain, 25 ans, et Dédette, 20 ans.

      Il est en short dégueulasse etc... Elle est plus présentable.)

 

 

DEDETTE : Il y’a personne... ?

 

ALAIN  :.. Mais on peut presque voir les ombres heureuses de tous ces petits goinfres qui ont laissé leurs empreintes dentaires sur d’innombrables lapins à la moutarde !... Ah, les tomates provençales qui fondirent dans les bouches des initiés ! Ça va être très bon ! On dîne ici !

 

DEDETTE : ... Tu ne crois pas qu’il serait plus prudent de chercher d’abord un hôtel, Alain ?... s’il y en a dans ce bled perdu !... Il est neuf heures passées, Alain... Viens... Il n’y a pas un chat.

 

    (Quelque part un chat miaule. Puis Marielle apparaît, la trentaine très          épanouie.)

 

 

MARIELLE :  (tout en essuyant ses mains sur son tablier)

Excusez-moi M’sieur-Dame !... J’étais en train de saigner le lapin de Gisèle, et Minou m’embêtait ! Bon, on va manger chez Marielle ce soir ?

 

DEDETTE : ... Si ce n’est pas trop tard !

 

MARIELLE :  Il est jamais trop tard chez Marielle ! Et puis, vous ne trouverez rien d’autre ouvert dans le coin ! Baboo, c’est dégoûtant, vraiment... L’Auberge des Quatre Roses ? Très chère ! Et à douze kilomètres ! Vous êtes en voiture ?

 

ALAIN : Non : à vélo !

 

MARIELLE : Ça alors. Vous venez d’où ?

 

ALAIN : ... De Paris... !

 

MARIELLE : De Paris ? ? En vélo ? ? Pas vrai !

 

ALAIN :  (modestement)  Faut bien passer ses vacances d’une manière ou d’une autre !

 

MARIELLE : Eh ben, dis-donc ! Je vous admire !  Faire ça avant la guerre de 14, d’accord. Mais nous ! Nous sommes en 19-5-6 ! !  Eh  ben chapeau !  (sentimentale) Voyage de noces ?

 

DEDETTE: On est marié depuis un an, voyons.

 

MARIELLE : Alors, on va fêter ce premier anniversaire chez Marielle !... Tenez, je vous offre l’apéritif !

 

(Tandis qu’elle les prépare :)

 

DEDETTE:  (bas) On peut payer notre apéritif !

 

ALAIN : (bas)  Du tact, Dédette ! Une fois n’est pas coutume -

 

DEDETTE:  Ne recommence pas..-

 

MARIELLE : (revenant avec trois verres :)  A vous !

 

ALAIN :  A nous !

 

MARIELLE :  Et à moi !

 

LES TROIS :  Tchin !

 

(Ils boivent.)

 

 

MARIELLE : (elle les conduit à une table) Mettez-vous par là... C’est la meilleure table... Ça porte bonheur ! J’sais pas très bien pourquoi...

 

DEDETTE: (un peu hésitante)  Y a-t-il  un hôtel dans ce village, Madame ?

 

MARIELLE :  Oui. Moi. Je « dépanne » en saison, quoi. Vous avez un choix de matelas dans le garage. Quatre cents francs les deux, tout compris.

 

DEDETTE: (subtil geste vers la sortie) ... Alain, peut-être...

 

MARIELLE :  Bon, trois cents francs les deux... pour le gentil jeune couple ! Seulement, je ne vous ferai pas les fiches, de l’argent perdu pour moi : pourquoi devrait-il finir chez le père Coty ? Hein ? Vous comprenez ?...

 

DEDETTE: ... Alain...

 

ALAIN :  Nous serons honorés Madame, d’accepter votre réduction « étudiant » ! On couche chez vous ce soir. (Il lui fait un baisemain courtois.)

 

MARIELLE :  Oh, c’est un galant jeune homme !

 

ALAIN : (Il lui offre une fleur.)  Une petite fleur ?

 

MARIELLE : Oh ! Je vais bien m’entendre avec votre mari, si galant et si intellectuel !

 

ALAIN : ... Juste une question avant de nous abandonner à vos soins gastronomiques !

 

MARIELLE : C’est au fond du couloir... à droite... Allez...

 

(Il se met en route, marmonnant, rêveur :)

 

ALAIN : Et c’est tellement beau ici... Tout est beau... (Il imite un sifflement d’oiseaux)  ... La vie est belle...

 

(Accueillante, Marielle se tourne vers Dédette.)

 

DEDETTE : Madame... ?

 

MARIELLE : Oui ?

 

DEDETTE : (distinctement)  Bas les pattes.

 

(Marielle la regarde, sidérée.)

 

DEDETTE : « Bas. Les. Pattes.» On se comprend.

 

ALAIN : (il revient)  Je ne les trouve pas !

 

MARIELLE : « Tout » au fond ! La troisième porte !

 

DEDETTE : Et Alain ! Tant que tu y es, lave-toi un peu, ça te ferait du bien. Et Alain ! Mets quelque chose de plus convenable pour dîner, veux-tu !

 

ALAIN : (prenant rapidement les sacs)  Ah le « bon ton » ! Ah la Dédette !

(Il disparaît.)

 

MARIELLE : (posément)  Mon mari rentrera tard ce soir. Il a amené Jeannot - mon fiston de six ans - et Patricia, sa soeur cadette - chez les grands parents à Monaumary. J’aime mes enfants. Normal. Je suis leur mère. Paulo, le cuisinier, c’est mon mari. Ne vous inquiétez pas. Lui absent, je peux très bien vous fournir un repas convenable. Lui et moi, on fait qu’un. Il est gentil, Paulo... tendre... conciliant... doux. Poilu. Bien en chair. Il a une moustache... grosse comme ça. Ce n’est pas pour dénigrer « votre » mari, je suis certaine qu’il possède des tas de qualités. Mais qu’est-ce que je ferais avec cet enfant, maigrichon comme il est ?... Même si j’étais du genre à piquer dans les assiettes d’autres femmes... ce qui n’est pas le cas. Vous me comprenez, gentille petite dame... ?  Encore une petite Süze ? Non ? : non.  (Elle lui enlève les verres.)

 

DEDETTE: (très mal à l’aise)  On s’en va ?

 

MARIELLE : Oui, mais où ? La nuit est tombée. Et vous avez sûrement autant faim que lui.

 

    (Un temps. Puis, soudainement, Dédette s’effondre.)

 

MARIELLE : Oh mais qu’est-ce qu’elle a, celle-là ?

 

DEDETTE : Pardon ! ! Je suis maladroite ! ! Toujours ! ! C’est plus fort que moi ! ! Je dis des choses ! ! Et puis je le regrette ! J’ai peur ! Ça doit être ça ! Ce voyage ! Lui ; il est à l’aise ! Comme un poisson dans l’eau ! Mais pour moi - c’est la douche froide ! Le matin on sait jamais où on couchera le soir ! Et il n’a même pas appris à regonfler un pneu avant de nous embarquer sur ce tour de France interminable ! Pourtant, on est jeunes, beaux, et costauds! Mais... je suis en train de devenir folle ! ! A Paris, juste avant de partir, j’ai quitté mon travail ! Démissionné !  Alain et moi, on était à la B.C.C.A. ensemble : La Banque Commerciale de Crédit Agricole ! Employés aux écritures ! On s’est rencontrés un jour où Alain s’était égaré dans les archives ; avant de lui indiquer la sortie - on est tombés amoureux ! Mais il est fou, Alain ! Il veut devenir peintre ! Il s’en va, deux soirs par semaine, dans un atelier louche, quatre rue Délambre, où plusieurs soi-disant « artistes » s’amusent à esquisser des femmes nues ! Je ne suis pas jalouse ! Non ! Pour un artiste - Alain m’a expliqué - la femme nue, c’est une bouche voluptueuse ! ouverte ! offerte au dentiste : lui n’y voit que le travail à faire. De toute façon, Alain préfère les natures mortes : peindre un filet de hareng, cela le met en extase. Très bien : mais les artistes ! Ils ne gagnent rien de leur vivant ! Après leur mort, bon d’accord, tout ce monde est milliardaire. Mais aujourd’hui, ça me fait une belle jambe ! Autre inconvénient. Alain n’a aucun talent. S’il faisait votre portrait vous ne vous reconnaîtriez pas ! Bon, il peint pas trop mal à la limite un camembert bien fait, mais on n’a pas l’eau à la bouche, hein ? Personne ne voudrait en acheter ! Alors j’ai quitté mon poste à la B.C.C.A. - juste au cas où il serait tenté de quitter le sien avec l’idée de vivre sur le mien ! Il ne doit pas compter sur moi pour payer notre chambre de bonne ! On vit pauvrement. Mais ça ne peut pas durer ! Je veux des enfants, moi ! Plusieurs ! Et une maison, une vraie, en dehors de Paris... au moins un pavillon... un deux pièces, nom de Dieu !  (priant presque)  Si seulement il tient le coup à la banque ! C’est ça, son vrai avenir ! « T’es énergique, Alain ! T’as déjà fait ton service militaire ! Fonce !  Grimpe ! Un mot par-ci, un coup de couteau par-là ! Tu seras... chef de service ! !... Alors, il ne faut pas l’encourager dans ses enfantillages ! Ah ses toiles ! ses dessins ! Ça mènera à rien !... Je ne sais pas pourquoi je vous raconte cela... ?

 

MARIELLE : Moi non plus... puisque c’est triste, ça... à en chialer !

 

DEDETTE : ... Vraiment ?

 

MARIELLE : Vous êtes jeune, et tout est rangé d’avance dans votre petite tête ? Faites attention ! La vie, elle n’aime que le hasard. Elle va vous faire tromper de direction, sans arrêt ! Vous croyez que moi, je suis née restauratrice ? Ah non. A vingt ans je rêvais de devenir hôtesse de l’air ! Et j’ai été fiancée trois fois avant Paulo. Or peu à peu la vie a tout arrangé autrement. A nous de « profiter » de ses surprises !... Vous en aurez comme tout le monde... A moins que vous soyez le bon-Dieu-tout-puissant... ce dont je doute fort...

 

DEDETTE : ... Oh... ! Personne ne m’a jamais parlé comme ça... !

 

MARIELLE : Alors il est temps. Je regrette.

 

DEDETTE : ... Moi pas... Oh...

 

(Alain est revenu. Il porte veston et cravate, et toujours le short...)

 

ALAIN : (à Marielle) J’imagine que vous faites aussi « casino municipal » chère petite dame ?

 

DEDETTE : ... Oh...

 

ALAIN : Tu ris ?

 

MARIELLE : Elle pleure ?... Enfin, je sais pas ce qu’elle fait ? Elle est fatiguée ! Elle a faim ! Embrassez-là, mari tant adoré ! Je vais vous chercher des amuse-gueules... Ce que je m’amuse ce soir !...

 

ALAIN : ...Ça va pas... Dédette-biquette ?

 

DEDETTE : Cette femme !... Elle m’a dit des choses... « percutantes » ! Et très gentille !

 

MARIELLE : (rentrant avec une assiette d’amuse-gueule en pyramide... )  Première « Spécialité Maison » !... Après il y’aura des canards aux pêches !... Mais goûtez-donc ! On ne fait pas de manières chez moi ! (Dédette en prend. Elle grignote délicatement... Son visage s’éclaircit...)

 

DEDETTE : ... Mince... ! Vite, chéri, goûte !

 

(Il en prend.)

 

ALAIN : (son visage s’allume)  ...MMMMMM ! !

 

MARIELLE : Bon, j’en prendrai un...

 

DEDETTE : ... Délicieux !

 

MARIELLE : Ah oui, cette fois-ci,  Paulo s’est surpassé !

 

ALAIN : Un rêve !

 

DEDETTE : J’en reprends !... Qu’est-ce qu’on mange exactement ?

 

MARIELLE : ... Oh, un feuilleté...  de pâté... de foie gras, quoi... fourré pistache. Du simple, quoi, c’est Paulo qui invente ces trucs, « Spécialités »...

 

DEDETTE : Je peux... ?

 

MARIELLE : Finissons-les, ce ne sont pas des œuvres de collection !

 

ALAIN : Curieux que vous disiez cela. Je suis peintre ! Voyez-vous...

 

MARIELLE : Tiens, sans blague. Raconte, grand artiste...

 

    (Elle cligne de l’oeil à Dédette... et se met à table avec eux...)

 

ALAIN : Je peux vous assurer : ces boulettes divines resteront avec nous aussi longtemps qu’un quelconque souvenir de Notre-Dame de Chartres.

 

MARIELLE : Ah non, c’est plus léger...

 

ALAIN : Soit, mais les spécialités de Paulo valent n’importe quelle œuvre d’art. Ah, d’en fixer une pour l’éternité ! - sur une toile ! - C’est ça qui me passionne, au fond : trouver la synthèse entre une réalité envahissante... et ce qu’on mange. Car l’art, n’est-il pas le suc secret de la vie quotidienne... tandis que « bouffer » ! ... on le fait tous les jours !

 

MARIELLE : ... On mange souvent...

 

DEDETTE : (elle pique sans arrêt) ... C’est vrai...

 

ALAIN : C’est à dire que...  (Les femme ne l’écoutent vraiment pas, occupées qu’elles sont a manger :)   En suivant mes raisonnements, on arrive à la conclusion qu’il est parfaitement conciliable de mélanger..-

 

DEDETTE : (à Marielle) ... De la crème fraîche dans le foie gras ?

 

ALAIN : ... Quel calme... Un silence... que l’on entend presque... Ah  je pourrais bien travailler ici... Je me lèverais tôt, je planterais mon chevalet en plein champ... Dédette ! Si on restait !

 

DEDETTE : ... « Restait »... ?

 

ALAIN : On peut... Tu veux ? Pourquoi pas ? Qu’est-ce qu’on essaie de prouver au fond ? N’a-t-on pas assez fait de vélo comme ça ?

 

DEDETTE : C’est vrai... Que j’ai des jambes meurtries ! Et qu’il nous reste encore deux semaines de ces vacances de martyrs !

 

MARIELLE : Ah, si vous les terminez chez moi, je vous ferai un très bon prix !...

 

ALAIN : Madame ! C’est votre portrait que je dois donner au monde !

 

MARIELLE : Et celui de votre femme, alors ?

 

DEDETTE : Il ne me peint jamais ! Il préfère s’inspirer d’un céleri-rave... ou d’une rondelle de saucisson.

 

ALAIN : Je vous dessinerai, toutes les deux alors : à table ! en plein champs, entourées de foie gras. Franchement, Dédette, je suis tenté de nous installer définitivement dans ce village.

 

DEDETTE : Ah non, non ! Alain ! Assez de ses fantaisies !

 

ALAIN : Si ! La vie est plus belle ici qu’à Paris ! C’est logique : l’air qu’on y respire est différent ! Forcément les gens sont plus purs, eux aussi ! Ils sont gentils ! Et plus heureux. Soyons comme eux !

 

MARIELLE :Mon garçon, vous nous voyez d’un oeil de passage. Il y a pas mal de misère dans ce village. Oh là. Ce que la vie peut être dure !

 

ALAIN : ... C’est merveilleux. Elle ne m’a pas dit « Oui, oui, oui » ! Ici on « échange » des idées... C’est pas comme à Paris ! Ah, je m’en souviendrai de cette nuit... toute ma vie...

 

DEDETTE : ... Alors... on loue... pour « deux semaines » ? Ah je me sens mieux ! Deux semaines de repos !

 

ALAIN :  Non, pour toute une vie !

 

DEDETTE : (agressive) Deux semaines !

 

ALAIN : (agressif) Une vie !

 

DEDETTE : Deux..-

 

ALAIN : Une..-

 

DEDETTE : Deux..-

 

 

(Musique légère des années cinquante - Alain et Dédette se figent - )

 

MARIELLE : (au public)  Et patati et patata !... Ah les jeunes clients !...

 

          (Alain et Dédette se lèvent de table... et, en dansant, ils disparaissent -        Dédette a eu la prévoyance de prendre les amuse-gueules avec elle ! - )

 

... Au fait, le lendemain ils se sont disputés, bruyamment - j’m’souviens plus pourquoi - et ils sont partis sur le champ... Ah les clients !... Ils bouffent !... Ils partent ! Tous ne sont pas aussi amusants que ce jeune couple venu en...56 ?...57... J’m’souviens plus. Y en a qui font irruption juste pour le plaisir de rouspéter... avant de claquer la porte, sans rien commander ! D’autres sont gonflés !, et prennent le droit de s’installer chez vous jusqu’à deux heures du matin !... Enfin je ne me plains pas... Surtout avec ce qui se passe dans le monde entier ! Même en France ! Et ça empire - depuis qu’on a acheté la télévision ! « Suez » j’ai pas très bien compris ; mais la guerre d’Algérie ! , je l’ai chez moi chaque soir ! ! Paulo : trop âgé pour aller là-bas. Dieu merci ! Et Jeannot, trop jeune ! Dieu merci ! Oh, il a fait son service militaire... plus tard, au moment où les jeunes construisaient des barricades à Paris ! Vous voyez : mon Jeannot, malin, l’a toujours échappé belle ! C’est Patricia, ma fillette, qui m’inquiète. Après mai 68, en voilà une qui refuse d’aider Maman à faire la vaisselle. Il y a que sa mobylette qui vaut le coup ! Soir après soir, elle est avec la bande des jeunes qui brûlent le square. Brroom broom ! Comme s’ils voulaient graver leur présence plus profondément sur ce béton rectiligne. Forcément, « un » soir, Patricia a renversé la Veuve Caudron, dame de soixante-treize ans... quel cauchemar ! Ça nous a coûté cher ! Ah vous pensez que c’est ma faute : Maman aurait dû mieux la prendre en main ? Vous êtes gonflés... les choses ont drôlement changé : il faut tourner avec le monde ! Les jeunes en ont marre ! Et ça se comprend ! Ils voient à la télé tellement de « futilités » qu’ils ne peuvent pas s’acheter dans ce patelin ; des trucs excitants qu’ils ne peuvent pas faire. Remarque, ils en font beaucoup plus que nous ! Incroyables, leurs trucs !  Enfin... depuis ce malheureux accident, Patricia fait moins de mobylette... puis elle a commencé à sortir avec Bruno Villers... une brute... elle l’a épousé... trop vite, à mon avis. Jeannot s’est marié aussi. Il vit à Pontduloup avec sa Ghislaine, gentille fille, un peu fadasse pour mon goût ; sa famille tient une épicerie là-bas... On ne les voit pas beaucoup. Les jeunes quittent ce village avec une rapidité ! Parfois, ils reviennent, mais ils ne sont plus jeunes d’esprit. Eh oui... Ainsi va le monde ! Alors, il y a moins de monde. De toute façon, moi, j’en vois moins. C’est para-dox-al !... Avec tout ce qu’on a construit aux alentours pour les travailleurs immigrés... Et les touristes qui viennent plus nombreux l’été ! Pourquoi est-ce que nous - nous avons moins de fric, depuis le règne du Père Pompidou ? C’est pas notre faute ? Paulo se tue à la cuisine, ses recettes deviennent de plus en plus compliquées. A minuit, il se décourage en retrouvant la moitié de ses « recherches » toujours là, qui l’accusent ! Qu’est-ce qu’on va faire avec ces restes ? Alors, il a commencé à inventer des « plats à gâchis »... Et puis... On congèle maintenant !... c’est pas déshonorant... tout le monde en fait autant... On décongèle ... et parfois... on récongèle... On dit que c’est pas bon de faire ça mais...   (Elle boit !)

Je remarque pas grande différence... On n’était jamais Maxims hein ? Faut changer avec le temps, quoi.

(Elle boit ! Sa voix a pris des résonances « alcoolisées » :)

Alors Paulo fait une cuisine plus simple... comme ça il a le temps de vivre... Il vit... les soirs... chez Baboo, des soirées, je crois, pas tristes. Et il les mérite. Les hommes regardent la télé « couleur » ensemble. A-t-il pris un coup de vieux, mon bon Paulo ?... Côté tendresse... plus terrible...  ... Ah vous croyez que mon mari me trompe ?... Alors c’est vous qui regardez  trop la télévision. Enfin ce serait quelque chose de neuf dans cette vie de chien ! ! Rien nous arrive ! A part que ma fille à 17 ans a renversé une dame que en avait soixante-treize... Rien n’arrive... On est heureux... Je suis heureuse... C’est triste...

(Elle se lève, peu sûre de ses mouvements...)

Tiens, c’est sale... j’ai pas changé la nappe depuis... un certain temps...

          (Elle enlève la nappe... prend la bouteille... en boit une bonne gorgée... et titube derrière le comptoir... bruit derrière une porte : Brroom vrooom !)

Ah les motards !   (criant)  La guerre est finie ! Allez vous faire foutre ! On ne fait plus de manif ! On est en 1971, pardi ! !

 

 

 

 

Scène  2 - 1971

 

          (Subite entrée d’un homme et d’une femme en blouson de motard... Ils

          ne voient pas Marielle qui, à son tour, ne leur prête aucune attention...

          Vaguement, elle s’éclipse...)

 

LA FEMME : Ouf !

 

L’HOMME : Ouf !

 

LA FEMME : Et double ouf !

 

(Ce sont Alain (40 ans) et Dédette (35 ans), très en forme, tous les deux.)

 

 

ALAIN : Quand je pense qu’à vingt ans, insouciants, on a fait le relais Paris-Marseille ! En vélo ! Et sans sourciller ! Et maintenant en moto on a du mal à démarrer !

 

DEDETTE : Que veux-tu ! L’âge nous accroche, cher ami !

 

ALAIN : Mais on a gardé l’appétit intact ! Hein ? Hein ? Dédette ? Ce soir, on va bouffer, bouffer, bouffer comme des petits fous !

 

DEDETTE : La bonne cuisine de Paulo !

 

ALAIN : Ses spécialités ! !

 

DEDETTE : Les boulettes de foie gras fourrées pistaches ! !

 

ALAIN : Oui ! On recommencera en beauté ce dîner mythique terminé quinze ans auparavant ! Ah... (il respire fort...)   Mais... Attends... On ne s’est pas trompé de restaurant, Dédette ?

 

DEDETTE : Mais non, voyons.

 

ALAIN : ...J’sais pas... Il y a quelque chose... qui...

 

DEDETTE : C’est parce que l’entrée était par là dans le temps.

 

ALAIN : Non. La première fois, on est bien entré par cette-porte-ci.

 

DEDETTE : Non !

 

ALAIN : Si !

 

DEDETTE : Oh Alain ! Tu te goures toujours ! Souviens-toi seulement de ce week-end où on est parti à Deauville pour se réveiller à Düsseldorf ? Non. Regarde bien la disposition de la salle...

 

ALAIN : ... « Revenir »... Quelle drôle d’impression... Oui, en fait, c’est le même... Et c’est pas le même... Ça a l’air... J’sais pas...

 

DEDETTE : (elle soulève de la poussière)  Un peu tombé ? Ne nous étonnons pas trop si la direction a changé.

 

ALAIN : (d’un coup)  Oh ! J’ai un pressentiment ! Partons ! Vite !

 

DEDETTE : Après avoir fait trente kilomètres pour se promener dans un souvenir de jeunesse ? Ah non ! Et puis, j’aimerais assez rencontrer de nouveau cette dame - la patronne - elle était tellement gentille... et percutante ! Elle m’a laissé une impression très vive...

(Marielle tousse, racle la gorge.)

Oh ! !

(L’apparence  de Marielle est encore plus dégradée. Elle ne les regarde

    toujours pas ; vaguement essuie le comptoir.)

 

ALAIN : (bas)  ... C’est elle... ?... !

 

DEDETTE : (Elle cligne les yeux)  ...Je... crois... Non... ? Oui.

 

(Marielle marmonne à elle-même... rote.)

 

ALAIN : ... Non. C’est la concierge.

 

(Elle tourne un peu... ils voient bien son visage.)

 

DEDETTE : ... Mon Dieu...

 

ALAIN :  Est-ce bien elle...

 

DEDETTE :  ... Je crois... C’est elle ?

 

ALAIN : Je ne sais pas... T’es elle... ?

 

MARIELLE :  (directement)  Non mais vous vous foutez de ma gueule ? !

 

ALAIN et DEDETTE : C’est elle ! !

 

MARIELLE :  (Elle produit un pistolet et avance sur le couple qui, terrifie, se précipite dans la salle : )   Blousons noirs ! Loubards ! Enragés ! Et j’sais pas quoi encore ! On est fermé ! « Closed » !  « Geschlossen » ! : Vous comprenez le français ? Ah je vous la donnerai, ma photo !

 

DEDETTE : (se faisant toute petite)  Excusez-nous... gentille petite dame !

 

ALAIN : On... on... espérait... manger un morceau... Mais...

 

MARIELLE :   (sidérée : elle est devant la sortie)  Manger ? ?   Chez moi ? ? Personne ne croira ça ! ! Bon... Puisque vous êtes là...

 

ALAIN : (bas, à Dédette)  Filons.

 

MARIELLE : Mettez-vous à table...   (à elle-même)   ...Des clients... des vrais... Encore...

 

(Ils se retrouvent à la même table qu’avant. Elle les fixe, bêtement.)

 

DEDETTE :  ... Madame...

 

MARIELLE : (paumée, cherchant « Madame »)  ... Qui ça... ?

 

DEDETTE : (« optimiste »)  Figurez-vous, ce n’est pas la première fois qu’on fréquente votre restaurant ! On vous connaît ! Oui !

MARIELLE : (soupçonneuse)  Depuis quand ?

 

ALAIN : On dirait une autre vie !

 

(Elle se penche vers eux pour mieux les regarder - ils se penchent en arrière, pour éviter son haleine... Marielle hoche la tête...)

 

MARIELLE : Je n‘oublie jamais une gueule... Et les vôtres ?... Connais pas. C’est la première fois que vous mettez les pieds chez moi.

 

ALAIN : (agitant la main pour faire circuler l’air :) ... Comme c’est curieux ! Je n’ai plus très faim !   (rapidement)   On s’en va.

 

MARIELLE :  Pas si vite, mon gars !   (brandissant le pistolet)  Ça veux manger. Ça envahit mon domicile ! J’ouvre la grande salle pour eux... Je commence le grand jeu... Et mine de rien, ça veut s’échapper. Non ! ! Dilettante ! !   (Avec dignité,, elle produit une énorme carte ornementale...)

 

DEDETTE : (« optimiste »)  Quelle carte impressionnante... c’était !  (Marielle attend, bloc à la main. Comme à un petit enfant :)  On peut « commander »... ce qu’il y a marqué sur cette jolie carte... ,

 

MARIELLE : (pédante)  Commandez ce que vous voudrez, Madame. Après, vous chanterez toute la nuit.

 

ALAIN : (bas) ... Oui mais quelle aria ?...

 

MARIELLE : Quoi ? ?

 

ALAIN : Tiens, brochette de lotte... à la flamenco ?... garnie de quelques feuilles de choux de notre jardin ?... Ça peut être bon ?... D’accord, pourquoi pas.

 

MARIELLE : On n’a pas ça ce soir.

 

DEDETTE : (basse)  Alain. Mieux vaut commander quelque chose de...

 

MARIELLE : (hargneuse)  De ? ?

 

DEDETTE : De « simple » !... après une longue journée au soleil !... (insinuante)   Des « omelettes » par exemple ?

 

ALAIN : (grommelant)  Non... Pintade comme chez ma grand-mère ?

 

MARIELLE : Elle est toujours chez Granny : pas ce soir.

 

ALAIN : Escalope de Vienne ?

 

MARIELLE : Ça non plus.

 

ALAIN : Gigot !

 

MARIELLE :Pas ce soir.

 

ALAIN : Cailles aux poires ?

 

MARIELLE : Vous rigolez ?

 

ALAIN : Madame ! Vous avez dit - clairement - « commandez ce que vous voudrez ». Alors comment expliquez-vous que rien sur cette carte existe ? Non, Dédette, je m’intéresse réellement à sa réponse.

 

MARIELLE : Il n’y a pas de réponse.

 

ALAIN : (comme elle a posé son pistolet)  Vite ! Dédette ! La porte !

 

DEDETTE : (sévère)  NON ! ! Alain ! ! Il est tard ! ! Contentons-nous de cette bonne petite « omelette »... « Bien » cuite... Hein, Madame ?

 

MARIELLE : (plus conciliante)  Elle est plus raisonnable, votre dame. Vous comprenez, Madame, que nous... nous... On change le menu tous les jours... Alors... forcément... Omelette ? J’sais pas... Il y a des côtes de porc. Je vais les chercher.  (déterminée, pistolet à la main)  Je vais les trouver ! !   (en allant vers le bar)  Brochette de lotte ! !... Non mais quel connard...

 

DEDETTE : (avec une tristesse souriante)  Je crains que ce ne soit pas pour aujourd’hui, ces exquis feuilletés de foie gras fourrés pistache !... Ah !

 

ALAIN : (agacé)  Et tu as accepté ça.

 

DEDETTE : J’ai appris à accepter bien des choses dans la vie... !

 

ALAIN : Moi pas ! Partons ! - de notre propre volonté - sinon on risque de le faire sur deux civières !

 

DEDETTE : Alain, cette femme est malade !

 

ALAIN :D’accord mais moi je ne le suis pas ! Et je n’ai pas envie de le devenir !

 

DEDETTE : Ce que tu peux être égoïste , chéri ! Et c’est grâce à cette femme que tu es devenu ce que tu es !

 

ALAIN : Moi ? Non ! Que suis-je ?

 

DEDETTE : « Peintre » ! « Peintre » ! Oh Alain, pendant ce premier repas, elle m’a dit des choses sur moi-même, sur toi, sur la vie... « percutantes » ! C’était comme si les cieux s’ouvraient ! J’ai compris que je nageais à contre-courant ! Et plus tard, à Paris, lorsque le Docteur Brinberg m’a appris les difficultés que j’aurais à porter un enfant... moi qui ai tant voulu être mère...

 

ALAIN : (plus tendre)  Cela pourrait encore arriver... On sait jamais... (a lui-même)  une erreur...

 

DEDETTE : Peut-être mais je ne vis plus pour ça. Je vis dans le présent. Je m’accepte. Ainsi que ta vocation. Oui, à cause d’elle je me suis dit : « Alain n’a vraiment pas l’étoffe d’un « chef de service ». Et moi, toute la journée à l’appartement, toute seule, je m’emmerde ! Alors si je me faisais réengager à la B.C.C.A., et me mettais à grimper et devenir, moi, chef de service ?  (radieuse)  Oui ! ! Aujourd’hui je suis « cadre » ! ! Et toi tu es libre... libre de rien faire... rien que de la peinture... et de cuisiner mes repas ! ... les deux activités que tu aimes le plus au monde. Ainsi, le monde se trouve enrichi de quelques centaines de toiles style « Alain »... de véritables « portraits » de « Repas imaginaires »... des repas qui n’ont jamais existés : Et qui sans doute n’existeront jamais !

 

ALAIN : Et qui ne se vendront jamais non plus !  J’ai 40 ans ! Je suis un raté ! Mes toiles s’entassent chez nous ! Un jour, pour faire un peu de place, je vais m’attacher à un tableau, et jeter le tout par la fenêtre !

 

DEDETTE : (« maternelle »)  Alain. Tu ne feras pas ça.

 

ALAIN :  Si ! !

 

DEDETTE : Non ! ! Tu sais très bien que ce n’est pas la « récompense » qui compte - de l’argent - bah ! - on vit assez convenablement sur « mon » salaire ! C’est le travail - mon grand ! - le travail ! Et puis ils sont très mignons, tes tableaux récents.

 

ALAIN : Tu ne les aimes pas.

 

DEDETTE : Si. J’ai appris à les aimer. Parfois, lorsque je mange ce que tu m’as fait mijoter le soir, et que je regarde - sur une de tes toiles - ce que tu as « imaginé » cuisiner, j’ai envie de manger la toile. Et après ça, tu veux impunément insulter la pauvre dame responsable de tant de bonheur ? Ah non... Des choses épouvantable ont dû lui arriver... aussi épouvantables que si... par exemple... moi je te quittais !

 

ALAIN : (il l’embrasse, frénétique)  Ne dis pas ça ! !  Ça serait épouvantable ! !

 

DEDETTE : Alors... de la reconnaissance, mon grand, envers cette dame ! Essayons d’apporter à Madame Marielle un « soutien moral »... D’accord ?

 

ALAIN : ...D’accord... Mais son repas va être « effroyable » ! !

 

DEDETTE : Bof. On pioche dans nos assiettes, on trouve un truc, jette sous la table.  Mais il ne faut pas lui faire de la peine. Ce n’est qu’un repas de plus à supporter. Sois un homme !

 

ALAIN : (grommelant)  Bon... Bon... Mais !

 

DEDETTE : Alain !

 

ALAIN : .. Bon... Mais qu’est-ce qu’elle fout là-bas ?

 

DEDETTE : (regardant)  Je crois qu’elle lave la vaisselle...

 

ALAIN : Elle n’a même pas commencé notre dîner ?

 

DEDETTE : ... Peut-être qu’elle préfère le servir... dans des assiettes lavées cette année... Elle fait un grand effort pour nous. Faisons-en un pour elle !

 

(Marielle arrive avec deux hors-d’œuvre : )

 

MARIELLE : ... Pâté maison.

 

DEDETTE : Merci ! ! C’est gentil ! ! N’est-ce pas ? !

 

ALAIN : ... Beuh...

 

(Marielle commence à s’éclipser - )

 

DEDETTE : Madame ! ! Madame ! ! Vos enfants ?   (Marielle la regarde bêtement. Inquiète)  Ils sont... tous les deux... toujours... vivants ?

 

MARIELLE : Ils étaient dans un accident ? ? Et vous commandez un  dîner avant de me le dire ? ? Où ? ? Quand ? ? Lequel ? ?

 

DEDETTE :  Non - non -

 

MARIELLE : (hurlant)  Aaaaah Patricia ! !  Aaaaah Jeannot ! !

 

ALAIN : Non - non -

 

DEDETTE : Non - non - c’est atroce -

 

MARIELLE : De plus, c’est atroce !

 

DEDETTE : On s’est mal compris ! !

 

ALAIN : C’est pas ça ! !

 

MARIELLE : C’est pas ça ?... Ah... c’est pas ça !  (puis, soupçonneuse)  Alors, c’est quoi ?

 

DEDETTE : ... Vos enfants... « Enfants » ?  (minaudant)  Ces « petits »... ils sont grands maintenant !... Et je vous préviens ! Nous n’ignorons guère leur existence !

 

MARIELLE : (hargneuse) Je vois : Enquêteurs pour les allocations familiales... que je touche toujours ! D’accord. Ils ne sont plus mineurs, et depuis un temps. A quoi bon mentir ! Ah je savais que ça ne pouvait pas durer ! Mais... dans le pays, ça s’arrange. (se frottant les trois doigts)  Alors, combien ?

 

ALAIN : « Combien » ? Mais Dédette ! C’est « pas » le même restaurant ! C’est pas » la même femme ! Je ne dois « rien » à cette catastrophe. Youpi !

 

DEDETTE : Alain !  Tu n’as pas honte ?

 

ALAIN : Non.

 

DEDETTE : Si !

 

ALAIN : Bon,  j’ai honte !  Pour te faire plaisir !  Honte ! Honte ! J’ai 40 ans ! Je suis un raté et j’ai honte !

 

DEDETTE : Alain, ça suffit..-

 

ALAIN : Honte !

 

DEDETTE : Alain, arrête !

 

MARIELLE : (bêtement) Ah non pourquoi ? Mon mari a honte aussi. C’est lui qui a fait ce pâté... Alors... Bon appétit, M’sieur-Dame...     (Elle s’éclipse, paumée.)

 

ALAIN : (renifle le pâté)  ... !... Tant pis, je crève de faim...   (Sa fourchette tinte contre le pâté.)

 

MARIELLE : (se retournant)  Il vous manque quelque chose ?

 

ALAIN et DEDETTE :  (souriant grand)   Nnnnnn !... Nnnnnn !

 

(Marielle s’en va.)

 

ALAIN : Si. Un pic à glace... T’es satisfaite maintenant ?

 

DEDETTE : Oui. Non. T’avais raison. On n’a rien à faire ici. C’est désolant... Alain... Crois-tu que cela peut nous arriver aussi... une telle transmutation ?

 

ALAIN : ... Oui ... d’une manière différente ! !

 

DEDETTE : Oh Alain Alain...

 

ALAIN : Nah nah, rassure-toi, chérie... nous sommes tous des petites graines bien différentes !

 

DEDETTE :  (pédante)  - semées par la main de Dieu...

 

ALAIN : C’est ça. Il y a des périodes de feuillage... Puis on nous cueille. On nous fait cuire, on devient la « spécialité » de quelqu’un... Et on nous mange.  (regarde son assiette)   ...On s'en  va ?

 

DEDETTE : On s’en va. Laisse-lui au moins un petit quelque chose sur la table...

(Il laisse un jeton.)

Plus que ça... La pauvre ! Un grand petit quelque chose !

 

ALAIN : On n’est pas riche, Dédette.

 

DEDETTE : On n’est pas pauvre non plus...

(Elle pioche dans le porte-monnaie d’Alain, et laisse plusieurs billets sur la        table.)

Tiens, je laisse tout.

 

ALAIN : Oh - mais c’est plus cher ici que La Tour d’Argent !

 

DEDETTE : Chut... Sur la pointe des Pieds... Chut...

 

(La lumière commence à s’estomper pendant qu’à la dérobée, ils se                  dirigent vers la sortie :)

 

VOIX DE MARIELLE :  (off)  Ah vous croyez filer !  D’abord vous paierez la note ! Vous êtes gonflés !   Ah les salauds!  les salauds !

 

(Coups de pistolet...

 

    Montée de musique « bon-chic-bon-genre »...)

 

 

 

PLEINS FEUX !

 

 

Scène 3 - 1983

 

 

    (Marielle entre dans la salle ; une nappe propre à la main. Maintenant c’est     une dame d’un certain âge, élégante, charmante. Elle circule parmi les           tables ... saluant des clients... parlant aux serveurs...)

 

MARIELLE :Vous êtes bien installés là ?... Eric, donne une carte à ce monsieur... Ça vient, ça cuit !... A la bonne vôtre, aussi... Merci... Je ne bois pas ! Que du jus de tomate !       (à elle-même tandis qu’elle fait « la » table)

Heureusement ! Je ne me suis pas tapée des kilomètres deux fois par semaine - jusqu’aux Alcooliques Anonymes » - pour recommencer cette bêtise !  (aux autres) Oh mais ne vous en privez pas ! Je suis un cas spécial ! Jamais je ne fais des choses à moitié ! Quand je descends.. je descends très bas... alors, forcément, lorsque je remonte...  je repars en flèche !... Enfin, tout cela est bien loin... Si loin !... Oublions le passé ! Buvez, je vous dis ! Mangez ! Bon appétit !

Ah oui, oui, c’est vrai, ça boume depuis un temps... pourvu que le Père Mitterand ne nous nationalise pas !  (Bruit d’une voiture qui s’arrête)  Oh la grosse bagnole !  (regardant)  Mais... c’est une Rolls ! J’ai jamais vu ça !  On descend... Sûrement des vedettes de cinéma ! Ils ont l’air paumé... les pauvres... Ils sont perdus... Lui scrute son plan... Elle jette juste un coup d’oeil sur notre menu... sort son guide Michelin ! Oui, Madame, on y est ! Ah j’imagine leur conversation...

(« snob »)   « Vous croyez que c’est bon, très chère ? »

« Ça a l’air pas mal, très cher ! »

« Il y a un peu de monde ? »

« On entre ? »

(regardant la porte)    On entre !

 

(Entrée de Dédette (47 ans) et Alain (52 ans) : elle, fourrure, bijoux etc... lui     blazer de bonne qualité.)

 

Par ici, M’sieur-Dame !

 

DEDETTE : On peut déjeuner, Madame ?

 

MARIELLE : Mais oui, bien sûr... Mais où est-ce que je peux... Yann, la table là-bas... Je vais vous chercher des cartes tout de suite...

 

    (Dédette et Alain s’avancent vers la table. D’un coup, tous les deux        s’arrêtent brusquement !)

 

DEDETTE : Oh mon -

(ensemble)

ALAIN : ... Oh mon Dieu..-

 

DEDETTE : C’est -

 

ALAIN : C’est -

 

DEDETTE et ALAIN :  « Le » restaurant » -

Restaurant de cauchemar ! !

Nooon... ?

Si ! !

(Ils regardent à travers)

...C’est elle ?

...C’est elle ?

Ah non ?

Ah si ! !

Horreur ! !

(Ils reprennent leur respiration, puis)

On s’en va.

    (Ils se retournent... et se trouvent face à face avec Marielle, souriant, menus à la main...)

 

MARIELLE : C’est une bonne table ! Je suis obligée de vous placer là... Tout est réservé, les dimanches vous comprenez !...

 

ALAIN et DEDETTE :  Ah ouîîîîî ?

 

    (Souriant faiblement, ils se fondent dans leurs chaises... Marielle s’en va.)

 

DEDETTE : On trouve une excuse..-

 

ALAIN : Tu trouves une excuse..-

 

ALAIN et DEDETTE : Pour se barrer !

 

DEDETTE : ... Si on lui disait... qu’on est entré pour lui demander si le restaurant est ouvert le lundi... et - maintenant que la question est posée - on va pouvoir partir... pour mieux revenir demain ? Naturellement on ne revient pas !  (souriant optimiste)  Qu’en penses-tu, chéri ?

 

ALAIN : (réfléchit, puis...)  C’est trop con.

 

DEDETTE : Alors toi tu trouves une excuse, toi, toi..-

 

MARIELLE : (retournant avec des apéritifs)  Et la maison vous offre deux Süzes !

 

(Elle s’en va.)

 

DEDETTE : Remarque... Ça a l’air moins mauvais qu’avant ?

 

ALAIN : ... Tu crois... Bof...

 

DEDETTE : Elle est quand même un peu mieux fagotée qu’avant... Regarde... Il y a du monde...

 

ALAIN : ... Ils ont « l’air » normaux.

 

DEDETTE : ...Ça sent pas trop mauvais...

 

ALAIN : ... Mmmmm... J’aime pas trop l’admettre... mais...

 

ALAIN et DEDETTE : On va se régaler ! Youpi ! (ils s’embrassent !)  On reste !

 

DEDETTE : Seulement -

 

ALAIN : Il y a un « seulement » ?

 

DEDETTE : Si ! Et c’est très important ! Il ne faut absolument pas laisser soupçonner qu’on est venu ici avant et qu’on l’a reconnu après... vu que, la dernière fois qu’on a quitté cet établissement -

 

ALAIN : (au public)  Elle - la patronne -

 

DEDETTE : - a essayé -

 

ALAIN : - de nous descendre -

 

DEDETTE : (joyeux)  A coup de pistolet ! !

 

ALAIN : Paf.

 

DEDETTE : Alors ! Faisons semblant de ne pas savoir qui nous sommes -

 

MARIELLE : (revenue, radieuse)  Mais je vous connais, vous ! : Non ?

 

ALAIN et DEDETTE : NON ! !

Surtout pas ! !

Pour qui vous prenez-vous donc ?

On n’est jamais venu ici.

 

DEDETTE :  Aïë  aïë  aïë... on était au... Me-hi-co cette-année-là ! Alain ?

 

ALAIN : Carimba ?

 

DEDETTE : (improvisant une sérénade, vague « accent espagnol »)

Lorsque la lune de Me-hi-co City -

Ee eee eee eee ressemble à une autre !... celle d’Andalousie ?

Ye ne sais pas !... Ou est-ce la Malaisie ?... Alain ?

 

ALAIN : Carimba ?

 

DEDETTE :  Ye pense « dommage » : Oh what a pity ! »

Yamais ye ne l’apprécie !

Hélas ! Rien à faire !

Y’ai de l’amnésie !  Aïë  aïë..-

 

MARIELLE : (la coupant)  Jamais je n’oublie un visage...

 

ALAIN : (essayant de se cacher)  Elle va sortir son flingue !

 

MARIELLE : Je me souviens de vous comme si c’était hier ! Vous êtes venus...

 

DEDETTE : (« offensée »)  Oh Senora ! Yyyye vous en prie ! !

 

MARIELLE : ... En 1956.

 

DEDETTE : ... En...

 

MARIELLE : Oui. En 1.9.5.6.  Vous vous doutez bien que je n’oublierai jamais un jeune couple faisant le tour de France en bicyclette ?... Ce n’est pas... Alain ?... Et sa jeune épouse... Dédette !  Eh ben dites-donc maintenant vous voyagez tout autrement ! Pourquoi m’avez-vous joué cette comédie ? Je suis contente de vous retrouver, pardi !

 

DEDETTE : (désinvolte)  Oh beuh, vous comprenez : lui et moi ? toujours des grands enfants ! Très espiègles, en somme. Alors... on voulait vous démontrer qu’on n’a pas changé - au sens péjoratif du mot ! - malgré le fait qu’Alain - à force d’expérimenter tant la peinture - et tant la cuisine - a fini par créer de curieux tableaux en utilisant de véritables mets : Les steaks avariés jetés avec fougue contre les toiles - fixés par le dégoulinement de graisse de mauvaise friture - le tout mis en relief par quelques grandes envolées de yaourt et de paprika !...  Ce qui a intéressé un riche collectionneur américain, un beau matin, alors qu’il avait trouvé un tas de ses tableaux près de la poubelle ; et qui correspondait si bien à l’idée qu’on se fait de nous, français - outre-mer - Bref, la première exposition à Chicago a remporté un succès, tellement vif que sur le champ on en a arrangé d’autres, un peu partout ; faisant qu’Alain, en un temps record, est devenu très célèbre, et nous sommes riches !  (Marielle essaie de placer un mot - )  MAIS ! Cela ne nous a pas changé du tout ! On est milliardaires ! On est gentils ! Oui ! C’est possible !

 

MARIELLE : (elle arrive à parler !)  DONC - vous êtes - enfin ! - heureux !

 

DEDETTE : Oh ouîîîî..-

 

ALAIN :  NOOOON ! ! Assez de mensonges. On est « gâtés », c’est tout !  Quand j’étais trop pauvre pour goûter tout ce dont j’avais envie... j’ai rêvé sur mille toiles des bouffes d’une haute fantaisie lunatique. Maintenant que je mange à ma faim, j’ai perdu l’appétit. Ainsi que mon inspiration ! J’ai vendu tous mes tableaux ; je n’arrive pas en faire d’autres ! J’ai engagé quelques jeunes qui font l’essentiel et moi je signe ! J’ai honte ! C’est de l’escroquerie !

 

ALAIN : Alain chut ! On nous écoute !

 

ALAIN : Elle est mon manager - mon maquereau, plutôt ! Je peux plus ! Je suis crevé ! J’ai trop vu ! J’ai trop voyagé !

 

MARIELLE : Alors, c’est bien simple : vous restez avec moi quelques jours.

 

ALAIN : (rêveur)  ... « Rester »...

 

MARIELLE : Oui. Vous ferez « mon » portrait... comme vous m’avez promis il y a si longtemps ! Ah moi je n’oublie rien !

 

ALAIN : ... Rester... ?

 

MARIELLE : Rester. Vous avez besoin de vous reposer... de respirer un peu !

 

ALAIN : (reniflant)  ... C’est vrai... que l’air dans ce village a toujours quelque chose d’exceptionnel... Si on restait, Dédette ?

 

DEDETTE : (minaudante)  Les matelas nous attendent toujours dans le garage ?

 

MARIELLE : ... Garage ! Oh là ! On l’a démoli, oh, il y a six ans. Et construit à sa place une charmante hostellerie ! Impeccable ! Tout le monde y est heureux... Enfin, c’est pas le Ritz. Vous allez mieux, mon grand ?

 

ALAIN : (à Dédette)  ... Oui... Oui... en fait... Oui...

 

MARIELLE : Bon. Faut maintenant que je fasse le bonheur d’autres clients...     (Elle se lève - )

 

DEDETTE : ... Madame... votre mari... il fait toujours sa... « spécialité » ? ? !

 

MARIELLE : (se retourne, confuse...)  Spécialité ?

 

DEDETTE :  (cupide) .. Oui... les feuilletés de foie gras... fourrés pistache... ? Est-ce qu’on a tort d’en espérer... ?

 

MARIELLE : (vaguement)  Ah oui... C’est un truc qu’on a fait... oh, peut-être cinq-six fois... ? Vous avez de la mémoire, vous aussi !... C’était bon, hein ?

 

DEDETTE : (cupide)  Aaaaah ouîîîî !!

 

MARIELLE : C’était bon, hein ! ?

 

DEDETTE : Aaaaah ouîî..-

 

MARIELLE :  (la coupant) Cette spécialité-là : on ne la fait plus. On en a d’autres ! Et mon mari n’est plus le cuisinier. A son âge, non, trop fatigant. Il est à la retraite dans le jardin. Il va vous dire bonjour tout à l’heure... à sa manière...

 

(Elle essaie de se détacher. Comme une petite fille, Dédette la retient par la     jupe :)

 

DEDETTE : ... Madame... Madame...

 

MARIELLE : Quoi encore ?

 

DEDETTE : Une précision - je peux pas résister ! - on « est » déjà revenu - une deuxième fois !

 

ALAIN : Aïïïe ! ! ce qu’elle est maladroite !

 

MARIELLE : Oh ?... j’étais fermée ?

 

DEDETTE : Non ouverte...

 

ALAIN : Dédette !...

 

MARIELLE : Alors... j’ai dû être absente... un moment ?... sinon je m’en souviendrais. Cela nous arrive à nous tous, de s’absenter !... de temps en temps...

 

DEDETTE : ... Oh... J’ai compris. Dans un sens... vous étiez « absente ».  (émue)  Oh Madame...   (spontanément fixant un verre dans la main de Marielle)   « Buvons » à l’absence !

 

ALAIN : Aïe, maladroite !

 

DEDETTE : Et vos enfants ?

 

MARIELLE : Et mes petits-enfants ? Vous êtes bien curieuse, vous ! Je vous dis : tout va bien dans le meilleur de mondes possibles. La vie a continué, continue et continuera !

 

DEDETTE : On a déjoué tous les pièges !

 

ALAIN : On est retombes dans tous les autres !

 

MARIELLE : Mais buvons à cela ! Trinquons ! ! Eric - vite : mon jus de tomate !

 

 

FIN DE « LA SPÉCIALITE »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un restaurant de province

 

 

 

 

LA SPECIALITE

 

Prologue pour distribution « gens d’un certain âge » »

 

Marielle, Dédette et Alain.

 

 

MARIELLE    Eh ben… (regardant la pièce)   Adieu… Murs…

 

      DEDETTE   Ne pleure pas. Chaque chose a une fin.

 

      MARIELLE    Je ne pleure absolument pas.

 

      ALAIN   Chaque bonne chose a sa fin.

 

MARIELLE     Et chaque fin est un début.

 

      DEDETTE    Ca, oui, je le pense. Regardons-nous par exemple. Quand on est entré ici, la toute première fois –

 

ALAIN    - Par cette porte-là.

 

      DEDETTE   - Non : par cette porte-là. Evidemment cela a été un début. Mais – avec le recul – n’était-ce pas une fin aussi ?

 

MARIELLE   Non.

 

      ALAN et DEDETTE   Non ?

 

      MARIELLE   Vous n’êtes pas entrés par cette porte-là. Ni par cette porte-là. Mais par cette porte-là.

 

DEDETTE  Mais il n’y a pas de porte.

 

      MARIELLE    Si. Même si on l’a condamné en 67 et en 75 l’a remplacée par une fenêtre et en 89 a refait une porte. Mais en 1956 - quand vous êtes entrés pour la toute première fois - je vous ai bien vu entrer par cette porte.

 

      DEDETTE   Mais non, tu n’étais pas dans le resto quand on est arrivés le première fois.

 

     

      MARIELLE  Si !  Je peux vous revoir comme si c’était hier ! Comment oublier un gentil jeune couple, tout crad, tout dégueulasse, avec leurs sacoches à  main…

 

      ALAIN   Non, on les a laissées dans la rue sur nos vélos. A cette époque on ne se méfiait pas des passants.

 

      MARIELLE   A cette époque ! (donnant quelque chose à Dédette, un grand ruban par exemple)  Tiens tu as porté ça, tu l’as oublié ici, je l’ai retrouvé l’autre jour en faisant le grand tri…

 

      DEDETTE   (le regardant avec stupéfaction)   Mon Dieu…  (elle le remet pendant le suivant)

 

      ALAIN  De toute façon, un fait indiscutable : je suis entré. Il n’y avait personne  et j’ai appelé AAA Ooooh…

 

      DEDETTE Je t’ai suivi… Alain,t’es sûr que c’est un restaurant…

 

ALAIN   Ah oui je crois

 

      MARIELLE    Mais t’as raison ? je vous ai entendu d’en bas…

 

(Elle s’éclipse pour les observer… )

 

 

Scène 1 -  1956

 

      (Entre par la porte centrale, hésitant, un jeune couple, avec des sacs de voyage : Alain, 25 ans, et Dédette, 20 ans.

      Il est en short dégueulasse etc... Elle est plus présentable.)

 

 

DEDETTE : Il y’a personne... ?

 

ALAIN  :.. Mais on peut presque voir les ombres heureuses de tous ces petits goinfres qui ont laissé leurs empreintes dentaires sur d’innombrables lapins à la moutarde !... Ah, les tomates provençales qui fondirent dans les bouches des initiés ! Ça va être très bon ! On dîne ici !

 

DEDETTE : ... Tu ne crois pas qu’il serait plus prudent de chercher d’abord un hôtel, Alain ?... s’il y en a dans ce bled perdu !... Il est neuf heures passées, Alain... Viens... Il n’y a pas un chat.

 

    (Quelque part un chat miaule. Puis Marielle apparaît, la trentaine très          épanouie.)

 

 

MARIELLE :  (tout en essuyant ses mains sur son tablier)

Excusez-moi M’sieur-Dame !... J’étais en train de saigner le lapin de Gisèle, et Minou m’embêtait ! Bon, on va manger chez Marielle ce soir ?

 

DEDETTE : ... Si ce n’est pas trop tard !

 

MARIELLE :  Il est jamais trop tard chez Marielle ! Et puis, vous ne trouverez rien d’autre ouvert dans le coin ! Baboo, c’est dégoûtant, vraiment... L’Auberge des Quatre Roses ? Très chère ! Et à douze kilomètres ! Vous êtes en voiture ?

 

ALAIN : Non : à vélo !

 

MARIELLE : Ça alors. Vous venez d’où ?

 

ALAIN : ... De Paris... !

 

MARIELLE : De Paris ? ? En vélo ? ? Pas vrai !

 

ALAIN :  (modestement)  Faut bien passer ses vacances d’une manière ou d’une autre !

 

MARIELLE : Eh ben, dis-donc ! Je vous admire !  Faire ça avant la guerre de 14, d’accord. Mais nous ! Nous sommes en 19-5-6 ! !  Eh  ben chapeau !  (sentimentale) Voyage de noces ?

 

DEDETTE: On est marié depuis un an, voyons.

 

MARIELLE : Alors, on va fêter ce premier anniversaire chez Marielle !... Tenez, je vous offre l’apéritif !

 

(Tandis qu’elle les prépare :)

 

DEDETTE:  (bas) On peut payer notre apéritif !

 

ALAIN : (bas)  Du tact, Dédette ! Une fois n’est pas coutume -

 

DEDETTE:  Ne recommence pas..-

 

MARIELLE : (revenant avec trois verres :)  A vous !

 

ALAIN :  A nous !

 

MARIELLE :  Et à moi !

 

LES TROIS :  Tchin !

 

(Ils boivent.)

 

 

MARIELLE : (elle les conduit à une table) Mettez-vous par là... C’est la meilleure table... Ça porte bonheur ! J’sais pas très bien pourquoi...

 

DEDETTE: (un peu hésitante)  Y a-t-il  un hôtel dans ce village, Madame ?

 

MARIELLE :  Oui. Moi. Je « dépanne » en saison, quoi. Vous avez un choix de matelas dans le garage. Quatre cents francs les deux, tout compris.

 

DEDETTE: (subtil geste vers la sortie) ... Alain, peut-être...

 

MARIELLE :  Bon, trois cents francs les deux... pour le gentil jeune couple ! Seulement, je ne vous ferai pas les fiches, de l’argent perdu pour moi : pourquoi devrait-il finir chez le père Coty ? Hein ? Vous comprenez ?...

 

DEDETTE: ... Alain...

 

ALAIN :  Nous serons honorés Madame, d’accepter votre réduction « étudiant » ! On couche chez vous ce soir. (Il lui fait un baisemain courtois.)

 

MARIELLE :  Oh, c’est un galant jeune homme !

 

ALAIN : (Il lui offre une fleur.)  Une petite fleur ?

 

MARIELLE : Oh ! Je vais bien m’entendre avec votre mari, si galant et si intellectuel !

 

ALAIN : ... Juste une question avant de nous abandonner à vos soins gastronomiques !

 

MARIELLE : C’est au fond du couloir... à droite... Allez...

 

(Il se met en route, marmonnant, rêveur :)

 

ALAIN : Et c’est tellement beau ici... Tout est beau... (Il imite un sifflement d’oiseaux)  ... La vie est belle...

 

(Accueillante, Marielle se tourne vers Dédette.)

 

DEDETTE : Madame... ?

 

MARIELLE : Oui ?

 

DEDETTE : (distinctement)  Bas les pattes.

 

(Marielle la regarde, sidérée.)

 

DEDETTE : « Bas. Les. Pattes.» On se comprend.

 

ALAIN : (il revient)  Je ne les trouve pas !

 

MARIELLE : « Tout » au fond ! La troisième porte !

 

DEDETTE : Et Alain ! Tant que tu y es, lave-toi un peu, ça te ferait du bien. Et Alain ! Mets quelque chose de plus convenable pour dîner, veux-tu !

 

ALAIN : (prenant rapidement les sacs)  Ah le « bon ton » ! Ah la Dédette !

(Il disparaît.)

 

MARIELLE : (posément)  Mon mari rentrera tard ce soir. Il a amené Jeannot - mon fiston de six ans - et Patricia, sa soeur cadette - chez les grands parents à Monaumary. J’aime mes enfants. Normal. Je suis leur mère. Paulo, le cuisinier, c’est mon mari. Ne vous inquiétez pas. Lui absent, je peux très bien vous fournir un repas convenable. Lui et moi, on fait qu’un. Il est gentil, Paulo... tendre... conciliant... doux. Poilu. Bien en chair. Il a une moustache... grosse comme ça. Ce n’est pas pour dénigrer « votre » mari, je suis certaine qu’il possède des tas de qualités. Mais qu’est-ce que je ferais avec cet enfant, maigrichon comme il est ?... Même si j’étais du genre à piquer dans les assiettes d’autres femmes... ce qui n’est pas le cas. Vous me comprenez, gentille petite dame... ?  Encore une petite Süze ? Non ? : non.  (Elle lui enlève les verres.)

 

DEDETTE: (très mal à l’aise)  On s’en va ?

 

MARIELLE : Oui, mais où ? La nuit est tombée. Et vous avez sûrement autant faim que lui.

 

    (Un temps. Puis, soudainement, Dédette s’effondre.)

 

MARIELLE : Oh mais qu’est-ce qu’elle a, celle-là ?

 

DEDETTE : Pardon ! ! Je suis maladroite ! ! Toujours ! ! C’est plus fort que moi ! ! Je dis des choses ! ! Et puis je le regrette ! J’ai peur ! Ça doit être ça ! Ce voyage ! Lui ; il est à l’aise ! Comme un poisson dans l’eau ! Mais pour moi - c’est la douche froide ! Le matin on sait jamais où on couchera le soir ! Et il n’a même pas appris à regonfler un pneu avant de nous embarquer sur ce tour de France interminable ! Pourtant, on est jeunes, beaux, et costauds! Mais... je suis en train de devenir folle ! ! A Paris, juste avant de partir, j’ai quitté mon travail ! Démissionné !  Alain et moi, on était à la B.C.C.A. ensemble : La Banque Commerciale de Crédit Agricole ! Employés aux écritures ! On s’est rencontrés un jour où Alain s’était égaré dans les archives ; avant de lui indiquer la sortie - on est tombés amoureux ! Mais il est fou, Alain ! Il veut devenir peintre ! Il s’en va, deux soirs par semaine, dans un atelier louche, quatre rue Délambre, où plusieurs soi-disant « artistes » s’amusent à esquisser des femmes nues ! Je ne suis pas jalouse ! Non ! Pour un artiste - Alain m’a expliqué - la femme nue, c’est une bouche voluptueuse ! ouverte ! offerte au dentiste : lui n’y voit que le travail à faire. De toute façon, Alain préfère les natures mortes : peindre un filet de hareng, cela le met en extase. Très bien : mais les artistes ! Ils ne gagnent rien de leur vivant ! Après leur mort, bon d’accord, tout ce monde est milliardaire. Mais aujourd’hui, ça me fait une belle jambe ! Autre inconvénient. Alain n’a aucun talent. S’il faisait votre portrait vous ne vous reconnaîtriez pas ! Bon, il peint pas trop mal à la limite un camembert bien fait, mais on n’a pas l’eau à la bouche, hein ? Personne ne voudrait en acheter ! Alors j’ai quitté mon poste à la B.C.C.A. - juste au cas où il serait tenté de quitter le sien avec l’idée de vivre sur le mien ! Il ne doit pas compter sur moi pour payer notre chambre de bonne ! On vit pauvrement. Mais ça ne peut pas durer ! Je veux des enfants, moi ! Plusieurs ! Et une maison, une vraie, en dehors de Paris... au moins un pavillon... un deux pièces, nom de Dieu !  (priant presque)  Si seulement il tient le coup à la banque ! C’est ça, son vrai avenir ! « T’es énergique, Alain ! T’as déjà fait ton service militaire ! Fonce !  Grimpe ! Un mot par-ci, un coup de couteau par-là ! Tu seras... chef de service ! !... Alors, il ne faut pas l’encourager dans ses enfantillages ! Ah ses toiles ! ses dessins ! Ça mènera à rien !... Je ne sais pas pourquoi je vous raconte cela... ?

 

MARIELLE : Moi non plus... puisque c’est triste, ça... à en chialer !

 

DEDETTE : ... Vraiment ?

 

MARIELLE : Vous êtes jeune, et tout est rangé d’avance dans votre petite tête ? Faites attention ! La vie, elle n’aime que le hasard. Elle va vous faire tromper de direction, sans arrêt ! Vous croyez que moi, je suis née restauratrice ? Ah non. A vingt ans je rêvais de devenir hôtesse de l’air ! Et j’ai été fiancée trois fois avant Paulo. Or peu à peu la vie a tout arrangé autrement. A nous de « profiter » de ses surprises !... Vous en aurez comme tout le monde... A moins que vous soyez le bon-Dieu-tout-puissant... ce dont je doute fort...

 

DEDETTE : ... Oh... ! Personne ne m’a jamais parlé comme ça... !

 

MARIELLE : Alors il est temps. Je regrette.

 

DEDETTE : ... Moi pas... Oh...

 

(Alain est revenu. Il porte veston et cravate, et toujours le short...)

 

ALAIN : (à Marielle) J’imagine que vous faites aussi « casino municipal » chère petite dame ?

 

DEDETTE : ... Oh...

 

ALAIN : Tu ris ?

 

MARIELLE : Elle pleure ?... Enfin, je sais pas ce qu’elle fait ? Elle est fatiguée ! Elle a faim ! Embrassez-là, mari tant adoré ! Je vais vous chercher des amuse-gueules... Ce que je m’amuse ce soir !...

 

ALAIN : ...Ça va pas... Dédette-biquette ?

 

DEDETTE : Cette femme !... Elle m’a dit des choses... « percutantes » ! Et très gentille !

 

MARIELLE : (rentrant avec une assiette d’amuse-gueule en pyramide... )  Première « Spécialité Maison » !... Après il y’aura des canards aux pêches !... Mais goûtez-donc ! On ne fait pas de manières chez moi ! (Dédette en prend. Elle grignote délicatement... Son visage s’éclaircit...)

 

DEDETTE : ... Mince... ! Vite, chéri, goûte !

 

(Il en prend.)

 

ALAIN : (son visage s’allume)  ...MMMMMM ! !

 

MARIELLE : Bon, j’en prendrai un...

 

DEDETTE : ... Délicieux !

 

MARIELLE : Ah oui, cette fois-ci,  Paulo s’est surpassé !

 

ALAIN : Un rêve !

 

DEDETTE : J’en reprends !... Qu’est-ce qu’on mange exactement ?

 

MARIELLE : ... Oh, un feuilleté...  de pâté... de foie gras, quoi... fourré pistache. Du simple, quoi, c’est Paulo qui invente ces trucs, « Spécialités »...

 

DEDETTE : Je peux... ?

 

MARIELLE : Finissons-les, ce ne sont pas des œuvres de collection !

 

ALAIN : Curieux que vous disiez cela. Je suis peintre ! Voyez-vous...

 

MARIELLE : Tiens, sans blague. Raconte, grand artiste...

 

    (Elle cligne de l’oeil à Dédette... et se met à table avec eux...)

 

ALAIN : Je peux vous assurer : ces boulettes divines resteront avec nous aussi longtemps qu’un quelconque souvenir de Notre-Dame de Chartres.

 

MARIELLE : Ah non, c’est plus léger...

 

ALAIN : Soit, mais les spécialités de Paulo valent n’importe quelle œuvre d’art. Ah, d’en fixer une pour l’éternité ! - sur une toile ! - C’est ça qui me passionne, au fond : trouver la synthèse entre une réalité envahissante... et ce qu’on mange. Car l’art, n’est-il pas le suc secret de la vie quotidienne... tandis que « bouffer » ! ... on le fait tous les jours !

 

MARIELLE : ... On mange souvent...

 

DEDETTE : (elle pique sans arrêt) ... C’est vrai...

 

ALAIN : C’est à dire que...  (Les femme ne l’écoutent vraiment pas, occupées qu’elles sont a manger :)   En suivant mes raisonnements, on arrive à la conclusion qu’il est parfaitement conciliable de mélanger..-

 

DEDETTE : (à Marielle) ... De la crème fraîche dans le foie gras ?

 

ALAIN : ... Quel calme... Un silence... que l’on entend presque... Ah  je pourrais bien travailler ici... Je me lèverais tôt, je planterais mon chevalet en plein champ... Dédette ! Si on restait !

 

DEDETTE : ... « Restait »... ?

 

ALAIN : On peut... Tu veux ? Pourquoi pas ? Qu’est-ce qu’on essaie de prouver au fond ? N’a-t-on pas assez fait de vélo comme ça ?

 

DEDETTE : C’est vrai... Que j’ai des jambes meurtries ! Et qu’il nous reste encore deux semaines de ces vacances de martyrs !

 

MARIELLE : Ah, si vous les terminez chez moi, je vous ferai un très bon prix !...

 

ALAIN : Madame ! C’est votre portrait que je dois donner au monde !

 

MARIELLE : Et celui de votre femme, alors ?

 

DEDETTE : Il ne me peint jamais ! Il préfère s’inspirer d’un céleri-rave... ou d’une rondelle de saucisson.

 

ALAIN : Je vous dessinerai, toutes les deux alors : à table ! en plein champs, entourées de foie gras. Franchement, Dédette, je suis tenté de nous installer définitivement dans ce village.

 

DEDETTE : Ah non, non ! Alain ! Assez de ses fantaisies !

 

ALAIN : Si ! La vie est plus belle ici qu’à Paris ! C’est logique : l’air qu’on y respire est différent ! Forcément les gens sont plus purs, eux aussi ! Ils sont gentils ! Et plus heureux. Soyons comme eux !

 

MARIELLE :Mon garçon, vous nous voyez d’un oeil de passage. Il y a pas mal de misère dans ce village. Oh là. Ce que la vie peut être dure !

 

ALAIN : ... C’est merveilleux. Elle ne m’a pas dit « Oui, oui, oui » ! Ici on « échange » des idées... C’est pas comme à Paris ! Ah, je m’en souviendrai de cette nuit... toute ma vie...

 

DEDETTE : ... Alors... on loue... pour « deux semaines » ? Ah je me sens mieux ! Deux semaines de repos !

 

ALAIN :  Non, pour toute une vie !

 

DEDETTE : (agressive) Deux semaines !

 

ALAIN : (agressif) Une vie !

 

DEDETTE : Deux..-

 

ALAIN : Une..-

 

DEDETTE : Deux..-

 

 

(Musique légère des années cinquante - Alain et Dédette se figent - )

 

MARIELLE : (au public)  Et patati et patata !... Ah les jeunes clients !...

 

          (Alain et Dédette se lèvent de table... et, en dansant, ils disparaissent -        Dédette a eu la prévoyance de prendre les amuse-gueules avec elle ! - )

 

... Au fait, le lendemain ils se sont disputés, bruyamment - j’m’souviens plus pourquoi - et ils sont partis sur le champ... Ah les clients !... Ils bouffent !... Ils partent ! Tous ne sont pas aussi amusants que ce jeune couple venu en...56 ?...57... J’m’souviens plus. Y en a qui font irruption juste pour le plaisir de rouspéter... avant de claquer la porte, sans rien commander ! D’autres sont gonflés !, et prennent le droit de s’installer chez vous jusqu’à deux heures du matin !... Enfin je ne me plains pas... Surtout avec ce qui se passe dans le monde entier ! Même en France ! Et ça empire - depuis qu’on a acheté la télévision ! « Suez » j’ai pas très bien compris ; mais la guerre d’Algérie ! , je l’ai chez moi chaque soir ! ! Paulo : trop âgé pour aller là-bas. Dieu merci ! Et Jeannot, trop jeune ! Dieu merci ! Oh, il a fait son service militaire... plus tard, au moment où les jeunes construisaient des barricades à Paris ! Vous voyez : mon Jeannot, malin, l’a toujours échappé belle ! C’est Patricia, ma fillette, qui m’inquiète. Après mai 68, en voilà une qui refuse d’aider Maman à faire la vaisselle. Il y a que sa mobylette qui vaut le coup ! Soir après soir, elle est avec la bande des jeunes qui brûlent le square. Brroom broom ! Comme s’ils voulaient graver leur présence plus profondément sur ce béton rectiligne. Forcément, « un » soir, Patricia a renversé la Veuve Caudron, dame de soixante-treize ans... quel cauchemar ! Ça nous a coûté cher ! Ah vous pensez que c’est ma faute : Maman aurait dû mieux la prendre en main ? Vous êtes gonflés... les choses ont drôlement changé : il faut tourner avec le monde ! Les jeunes en ont marre ! Et ça se comprend ! Ils voient à la télé tellement de « futilités » qu’ils ne peuvent pas s’acheter dans ce patelin ; des trucs excitants qu’ils ne peuvent pas faire. Remarque, ils en font beaucoup plus que nous ! Incroyables, leurs trucs !  Enfin... depuis ce malheureux accident, Patricia fait moins de mobylette... puis elle a commencé à sortir avec Bruno Villers... une brute... elle l’a épousé... trop vite, à mon avis. Jeannot s’est marié aussi. Il vit à Pontduloup avec sa Ghislaine, gentille fille, un peu fadasse pour mon goût ; sa famille tient une épicerie là-bas... On ne les voit pas beaucoup. Les jeunes quittent ce village avec une rapidité ! Parfois, ils reviennent, mais ils ne sont plus jeunes d’esprit. Eh oui... Ainsi va le monde ! Alors, il y a moins de monde. De toute façon, moi, j’en vois moins. C’est para-dox-al !... Avec tout ce qu’on a construit aux alentours pour les travailleurs immigrés... Et les touristes qui viennent plus nombreux l’été ! Pourquoi est-ce que nous - nous avons moins de fric, depuis le règne du Père Pompidou ? C’est pas notre faute ? Paulo se tue à la cuisine, ses recettes deviennent de plus en plus compliquées. A minuit, il se décourage en retrouvant la moitié de ses « recherches » toujours là, qui l’accusent ! Qu’est-ce qu’on va faire avec ces restes ? Alors, il a commencé à inventer des « plats à gâchis »... Et puis... On congèle maintenant !... c’est pas déshonorant... tout le monde en fait autant... On décongèle ... et parfois... on récongèle... On dit que c’est pas bon de faire ça mais...   (Elle boit !)

Je remarque pas grande différence... On n’était jamais Maxims hein ? Faut changer avec le temps, quoi.

(Elle boit ! Sa voix a pris des résonances « alcoolisées » :)

Alors Paulo fait une cuisine plus simple... comme ça il a le temps de vivre... Il vit... les soirs... chez Baboo, des soirées, je crois, pas tristes. Et il les mérite. Les hommes regardent la télé « couleur » ensemble. A-t-il pris un coup de vieux, mon bon Paulo ?... Côté tendresse... plus terrible...  ... Ah vous croyez que mon mari me trompe ?... Alors c’est vous qui regardez  trop la télévision. Enfin ce serait quelque chose de neuf dans cette vie de chien ! ! Rien nous arrive ! A part que ma fille à 17 ans a renversé une dame que en avait soixante-treize... Rien n’arrive... On est heureux... Je suis heureuse... C’est triste...

(Elle se lève, peu sûre de ses mouvements...)

Tiens, c’est sale... j’ai pas changé la nappe depuis... un certain temps...

          (Elle enlève la nappe... prend la bouteille... en boit une bonne gorgée... et titube derrière le comptoir... bruit derrière une porte : Brroom vrooom !)

Ah les motards !   (criant)  La guerre est finie ! Allez vous faire foutre ! On ne fait plus de manif ! On est en 1971, pardi ! !

 

 

 

 

Scène  2 - 1971

 

          (Subite entrée d’un homme et d’une femme en blouson de motard... Ils

          ne voient pas Marielle qui, à son tour, ne leur prête aucune attention...

          Vaguement, elle s’éclipse...)

 

LA FEMME : Ouf !

 

L’HOMME : Ouf !

 

LA FEMME : Et double ouf !

 

(Ce sont Alain (40 ans) et Dédette (35 ans), très en forme, tous les deux.)

 

 

ALAIN : Quand je pense qu’à vingt ans, insouciants, on a fait le relais Paris-Marseille ! En vélo ! Et sans sourciller ! Et maintenant en moto on a du mal à démarrer !

 

DEDETTE : Que veux-tu ! L’âge nous accroche, cher ami !

 

ALAIN : Mais on a gardé l’appétit intact ! Hein ? Hein ? Dédette ? Ce soir, on va bouffer, bouffer, bouffer comme des petits fous !

 

DEDETTE : La bonne cuisine de Paulo !

 

ALAIN : Ses spécialités ! !

 

DEDETTE : Les boulettes de foie gras fourrées pistaches ! !

 

ALAIN : Oui ! On recommencera en beauté ce dîner mythique terminé quinze ans auparavant ! Ah... (il respire fort...)   Mais... Attends... On ne s’est pas trompé de restaurant, Dédette ?

 

DEDETTE : Mais non, voyons.

 

ALAIN : ...J’sais pas... Il y a quelque chose... qui...

 

DEDETTE : C’est parce que l’entrée était par là dans le temps.

 

ALAIN : Non. La première fois, on est bien entré par cette-porte-ci.

 

DEDETTE : Non !

 

ALAIN : Si !

 

DEDETTE : Oh Alain ! Tu te goures toujours ! Souviens-toi seulement de ce week-end où on est parti à Deauville pour se réveiller à Düsseldorf ? Non. Regarde bien la disposition de la salle...

 

ALAIN : ... « Revenir »... Quelle drôle d’impression... Oui, en fait, c’est le même... Et c’est pas le même... Ça a l’air... J’sais pas...

 

DEDETTE : (elle soulève de la poussière)  Un peu tombé ? Ne nous étonnons pas trop si la direction a changé.

 

ALAIN : (d’un coup)  Oh ! J’ai un pressentiment ! Partons ! Vite !

 

DEDETTE : Après avoir fait trente kilomètres pour se promener dans un souvenir de jeunesse ? Ah non ! Et puis, j’aimerais assez rencontrer de nouveau cette dame - la patronne - elle était tellement gentille... et percutante ! Elle m’a laissé une impression très vive...

(Marielle tousse, racle la gorge.)

Oh ! !

(L’apparence  de Marielle est encore plus dégradée. Elle ne les regarde

    toujours pas ; vaguement essuie le comptoir.)

 

ALAIN : (bas)  ... C’est elle... ?... !

 

DEDETTE : (Elle cligne les yeux)  ...Je... crois... Non... ? Oui.

 

(Marielle marmonne à elle-même... rote.)

 

ALAIN : ... Non. C’est la concierge.

 

(Elle tourne un peu... ils voient bien son visage.)

 

DEDETTE : ... Mon Dieu...

 

ALAIN :  Est-ce bien elle...

 

DEDETTE :  ... Je crois... C’est elle ?

 

ALAIN : Je ne sais pas... T’es elle... ?

 

MARIELLE :  (directement)  Non mais vous vous foutez de ma gueule ? !

 

ALAIN et DEDETTE : C’est elle ! !

 

MARIELLE :  (Elle produit un pistolet et avance sur le couple qui, terrifie, se précipite dans la salle : )   Blousons noirs ! Loubards ! Enragés ! Et j’sais pas quoi encore ! On est fermé ! « Closed » !  « Geschlossen » ! : Vous comprenez le français ? Ah je vous la donnerai, ma photo !

 

DEDETTE : (se faisant toute petite)  Excusez-nous... gentille petite dame !

 

ALAIN : On... on... espérait... manger un morceau... Mais...

 

MARIELLE :   (sidérée : elle est devant la sortie)  Manger ? ?   Chez moi ? ? Personne ne croira ça ! ! Bon... Puisque vous êtes là...

 

ALAIN : (bas, à Dédette)  Filons.

 

MARIELLE : Mettez-vous à table...   (à elle-même)   ...Des clients... des vrais... Encore...

 

(Ils se retrouvent à la même table qu’avant. Elle les fixe, bêtement.)

 

DEDETTE :  ... Madame...

 

MARIELLE : (paumée, cherchant « Madame »)  ... Qui ça... ?

 

DEDETTE : (« optimiste »)  Figurez-vous, ce n’est pas la première fois qu’on fréquente votre restaurant ! On vous connaît ! Oui !

MARIELLE : (soupçonneuse)  Depuis quand ?

 

ALAIN : On dirait une autre vie !

 

(Elle se penche vers eux pour mieux les regarder - ils se penchent en arrière, pour éviter son haleine... Marielle hoche la tête...)

 

MARIELLE : Je n‘oublie jamais une gueule... Et les vôtres ?... Connais pas. C’est la première fois que vous mettez les pieds chez moi.

 

ALAIN : (agitant la main pour faire circuler l’air :) ... Comme c’est curieux ! Je n’ai plus très faim !   (rapidement)   On s’en va.

 

MARIELLE :  Pas si vite, mon gars !   (brandissant le pistolet)  Ça veux manger. Ça envahit mon domicile ! J’ouvre la grande salle pour eux... Je commence le grand jeu... Et mine de rien, ça veut s’échapper. Non ! ! Dilettante ! !   (Avec dignité,, elle produit une énorme carte ornementale...)

 

DEDETTE : (« optimiste »)  Quelle carte impressionnante... c’était !  (Marielle attend, bloc à la main. Comme à un petit enfant :)  On peut « commander »... ce qu’il y a marqué sur cette jolie carte... ,

 

MARIELLE : (pédante)  Commandez ce que vous voudrez, Madame. Après, vous chanterez toute la nuit.

 

ALAIN : (bas) ... Oui mais quelle aria ?...

 

MARIELLE : Quoi ? ?

 

ALAIN : Tiens, brochette de lotte... à la flamenco ?... garnie de quelques feuilles de choux de notre jardin ?... Ça peut être bon ?... D’accord, pourquoi pas.

 

MARIELLE : On n’a pas ça ce soir.

 

DEDETTE : (basse)  Alain. Mieux vaut commander quelque chose de...

 

MARIELLE : (hargneuse)  De ? ?

 

DEDETTE : De « simple » !... après une longue journée au soleil !... (insinuante)   Des « omelettes » par exemple ?

 

ALAIN : (grommelant)  Non... Pintade comme chez ma grand-mère ?

 

MARIELLE : Elle est toujours chez Granny : pas ce soir.

 

ALAIN : Escalope de Vienne ?

 

MARIELLE : Ça non plus.

 

ALAIN : Gigot !

 

MARIELLE :Pas ce soir.

 

ALAIN : Cailles aux poires ?

 

MARIELLE : Vous rigolez ?

 

ALAIN : Madame ! Vous avez dit - clairement - « commandez ce que vous voudrez ». Alors comment expliquez-vous que rien sur cette carte existe ? Non, Dédette, je m’intéresse réellement à sa réponse.

 

MARIELLE : Il n’y a pas de réponse.

 

ALAIN : (comme elle a posé son pistolet)  Vite ! Dédette ! La porte !

 

DEDETTE : (sévère)  NON ! ! Alain ! ! Il est tard ! ! Contentons-nous de cette bonne petite « omelette »... « Bien » cuite... Hein, Madame ?

 

MARIELLE : (plus conciliante)  Elle est plus raisonnable, votre dame. Vous comprenez, Madame, que nous... nous... On change le menu tous les jours... Alors... forcément... Omelette ? J’sais pas... Il y a des côtes de porc. Je vais les chercher.  (déterminée, pistolet à la main)  Je vais les trouver ! !   (en allant vers le bar)  Brochette de lotte ! !... Non mais quel connard...

 

DEDETTE : (avec une tristesse souriante)  Je crains que ce ne soit pas pour aujourd’hui, ces exquis feuilletés de foie gras fourrés pistache !... Ah !

 

ALAIN : (agacé)  Et tu as accepté ça.

 

DEDETTE : J’ai appris à accepter bien des choses dans la vie... !

 

ALAIN : Moi pas ! Partons ! - de notre propre volonté - sinon on risque de le faire sur deux civières !

 

DEDETTE : Alain, cette femme est malade !

 

ALAIN :D’accord mais moi je ne le suis pas ! Et je n’ai pas envie de le devenir !

 

DEDETTE : Ce que tu peux être égoïste , chéri ! Et c’est grâce à cette femme que tu es devenu ce que tu es !

 

ALAIN : Moi ? Non ! Que suis-je ?

 

DEDETTE : « Peintre » ! « Peintre » ! Oh Alain, pendant ce premier repas, elle m’a dit des choses sur moi-même, sur toi, sur la vie... « percutantes » ! C’était comme si les cieux s’ouvraient ! J’ai compris que je nageais à contre-courant ! Et plus tard, à Paris, lorsque le Docteur Brinberg m’a appris les difficultés que j’aurais à porter un enfant... moi qui ai tant voulu être mère...

 

ALAIN : (plus tendre)  Cela pourrait encore arriver... On sait jamais... (a lui-même)  une erreur...

 

DEDETTE : Peut-être mais je ne vis plus pour ça. Je vis dans le présent. Je m’accepte. Ainsi que ta vocation. Oui, à cause d’elle je me suis dit : « Alain n’a vraiment pas l’étoffe d’un « chef de service ». Et moi, toute la journée à l’appartement, toute seule, je m’emmerde ! Alors si je me faisais réengager à la B.C.C.A., et me mettais à grimper et devenir, moi, chef de service ?  (radieuse)  Oui ! ! Aujourd’hui je suis « cadre » ! ! Et toi tu es libre... libre de rien faire... rien que de la peinture... et de cuisiner mes repas ! ... les deux activités que tu aimes le plus au monde. Ainsi, le monde se trouve enrichi de quelques centaines de toiles style « Alain »... de véritables « portraits » de « Repas imaginaires »... des repas qui n’ont jamais existés : Et qui sans doute n’existeront jamais !

 

ALAIN : Et qui ne se vendront jamais non plus !  J’ai 40 ans ! Je suis un raté ! Mes toiles s’entassent chez nous ! Un jour, pour faire un peu de place, je vais m’attacher à un tableau, et jeter le tout par la fenêtre !

 

DEDETTE : (« maternelle »)  Alain. Tu ne feras pas ça.

 

ALAIN :  Si ! !

 

DEDETTE : Non ! ! Tu sais très bien que ce n’est pas la « récompense » qui compte - de l’argent - bah ! - on vit assez convenablement sur « mon » salaire ! C’est le travail - mon grand ! - le travail ! Et puis ils sont très mignons, tes tableaux récents.

 

ALAIN : Tu ne les aimes pas.

 

DEDETTE : Si. J’ai appris à les aimer. Parfois, lorsque je mange ce que tu m’as fait mijoter le soir, et que je regarde - sur une de tes toiles - ce que tu as « imaginé » cuisiner, j’ai envie de manger la toile. Et après ça, tu veux impunément insulter la pauvre dame responsable de tant de bonheur ? Ah non... Des choses épouvantable ont dû lui arriver... aussi épouvantables que si......

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