Un bistrot de quartier.

Bar et ses tabourets, sur le mur en arrière-plan des étagères avec des bouteilles et des verres .

 

Quelques tables et leurs chaises.

 

Gégé est affalé sur un tabouret devant un verre vide. Bob est derrière le bar.

 

 

 

GEGE (à BOB) : La même chose !

 

BOB (Torchon sur l’épaule) :  Surement pas !

 

GEGE : Pourquoi ?

 

BOB : Je ferme.

 

GEGE : Menteur. Tu veux que je m’en aille, oui ! Si tu fermes à une heure pareille tu vas ruiner ta boîte !

 

BOB : C’est avec des clients comme toi que je la ruine, ma boîte !

 

GEGE : Ah ! Là tu me fais du mal Bob.

 

BOB : Toi c’est à mon chiffre d’affaires que tu fais du mal, Gégé !

 

GEGE (Insistant, tapant sur le comptoir) : La même chose !

 

BOB : Non

 

GEGE (Implorant) :  S’il te plait, Bob.

 

BOB (Catégorique)  : Non.

 

(Gégé a un geste de désespoir. Parait Madame LAGLU, balayant frénétiquement. Gégé la regarde, sidéré)

 

GEGE (A Bob) : Tu as engagé une femme de ménage ?

 

BOB : Non c’est la concierge du 12.

 

GEGE : Qu’est-ce qu’elle fout là ?

 

BOB : Du bénévolat.

 

GEGE : Ah je me disais aussi, radin comme tu l’es…

 

MADAME LAGLU (Concentrée sur son travail de balayage) : Il faut pas que je pense. Il faut surtout pas que je pense. Il faut que je me concentre sur mon activité présente. (Elle donne des coups de balai rageurs un peu dans tous les sens) Que je chasse de ma tête cette image !  Que je fasse comme si je savais pas du tout qu’ils sont réunis en ce moment, ces cons !

 

(Elle arrive à côté de Gégé et donne de furieux coups de balai dans le tabouret qu’il occupe)

 

BOB (A Gégé) : Surtout ne lui dis rien sinon tu es foutu. Le mieux c’est de l’ignorer, comme moi.

 

GEGE : Je me fous de ta femme de ménage. J’ai besoin d’un autre verre.

 

BOB : Je t’ai dit non.

 

GEGE : Merde, mais Je suis en manque !

 

BOB : Résiste

 

GEGE : Impossible. Je ne me sens pas bien dans ma peau, j’en ai absolument besoin! (Silence de Bob. Gégé rêvasse un peu puis…) Forcément toi tu ne sais pas ce que c’est que le mal-être. Tu mènes une petite vie sans problèmes, sans te poser de questions du genre « Qui on est ? D’où on vient et où on va ? ». Je n’ai pas raison Bob ?

 

(Bob fait la sourde oreille)

 

GEGE : Ok. Tu t’en fous, du moment que tu dors que tu bouffes et que tu comptes tes sous le soir. Tu es là comme un réverbère toujours planté derrière ton bar à regarder prospérer ton fonds de commerce…

 

BOB (Les yeux au ciel) : Oh ! « Prospérer », comme tu y vas !

 

GEGE : …sans avoir à lever le petit doigt ni à te trifouiller le cerveau pour comprendre le Monde. En plus tu as une petite femme qui t’aime et te dorlote.

 

(Bob lève encore une fois les yeux au ciel)

 

GEGE : Moi je n’ai rien ni personne. Que moi. Alors je bois pour m’oublier. Toi tu es un homme heureux.

 

BOB : Qu’est-ce que tu en sais ?

 

GEGE : Ça se voit.

 

BOB : Ne te fies pas aux apparences.

 

GEGE : Je ne me fie pas je constate, et je t’envie.

 

BOB : Tu ne devrais pas.

 

GEGE : N’essaye pas de m’influencer dans mes analyses.

 

BOB (Pensif) : Si tu savais…

 

GEGE : Ni de me faire douter de mes convictions profondes. Si toi tu n’es pas un homme heureux alors qui l’est, heureux ?

 

(Silence de Bob)

 

GEGE (Déterminé) : Je te préviens je ne sortirai d’ici que lorsque je serai complètement bourré alors tu as intérêt à accélérer les choses.

 

BOB : Bourré ? Mais comment ? Tu ne bois que de l’eau !

 

GEGE : Evidemment. Je ne peux pas faire autrement, dès que j’avale un autre liquide, quel qu’il soit, je fais un malaise.

 

BOB (Les yeux au ciel) : On croit rêver !

 

GEGE : Je vais bien y arriver, à force d’insister, à faire un coma éthylique, merde alors ! Dix litres d’eau par jour ça va fatalement finir par agir.

 

BOB : En tout cas ça va te faire pisser.

 

GEGE : Bien sûr. Mais ça c’est un détail. Que j’assume.

 

(Madame LAGLU rapplique, balayant)

 

BOB : Surtout ne la regarde pas non plus ! Elle cherche une proie et quand elle l’aura trouvée, si ça tombe sur toi, elle va t’entretenir d’un tas de trucs dont tu te fous et tu ne pourras plus t’en décoller.  D’ailleurs elle s’appelle LAGLU.

 

(Madame LAGLU s’arrête et regarde Gégé)

 

BOB : Fais comme si de rien n’était. Qu’est-ce que tu me disais ?

 

GEGE : Je veux absolument être saoul au moins une fois dans ma vie, pour voir si c’est vrai ce qu’on dit. Pour voir si je peux oublier.

 

BOB : Oublier quoi ?

 

GEGE : Tout ! Ne serait-ce que pour un moment.

 

BOB : Alors change de méthode Gégé. Prends le métro.

 

GEGE : Le métro ?

 

BOB : Oui. Mais tu sautes dedans avant qu’il arrive ! Comme ça tu oublies tout d’un seul coup ! Toi, et le reste ! Et tes vœux sont exaucés.

 

GEGE : Et si j’en sors infirme  ?

 

BOB : Tu auras de la rééducation pour un bon bout de temps. Ça t’occupera et tu penseras à autre chose.

 

GEGE : C’est ça, dis-moi que je suis un oisif.

 

BOB : Je ne dis rien, je ne connais pas ta vie. Mais tu es toujours fourré ici. Rivé sur ce tabouret. A réfléchir à je ne sais quoi. Et surtout à augmenter dans des proportions pas possibles la consommation d’eau de mon « fonds de commerce » comme tu dis.

 

GEGE : J’ai soif.

 

BOB : Tu me saoules !

 

GEGE : Salaud, tu fais de la provoc en plus.

 

BOB (Un peu gêné quand même) : Non je t’assure c’est sorti tout seul, je ne l’ai pas fait exprès!

 

GEGE : Ok Bob. Je me barre, comme ça tu pourras dessaouler !

 

BOB : Merci. Mais pour le métro attends peut-être encore un peu.

 

GEGE : Je vais réfléchir.

 

BOB : Voilà. Prends ton temps. Je ne voudrais pas être responsable…

 

GEGE : D’un tuc que j’aurais fait sur ton conseil et que je regretterai amèrement après, mais trop tard, c’est ça ?

 

BOB : Oui. Sans compter le bordel que ça foutrait sur la ligne si tu décidais de faire ça à une heure de pointe.

 

GEGE : Exact. Je vais peser le pour et le contre. Salut quand même!

 

BOB : Salut !  Et je te préviens, la prochaine fois je te les facture !

 

GEGE : Quoi donc ?

 

BOB : Tes verres d’eau.

 

(Madame LAGLU se plante et regarde le public)

 

GEGE (A Bob) :  Boîte-à-fric !

 

(Gégé sort)

 

BOB (A lui-même) : Le métro. Bah, pourquoi pas finalement ? Quand on veut tout oublier tant qu’à faire il vaut mieux employer les grands moyens, non ?

 

(Bob s’active derrière le bar, essuyant des verres , etc… Madame LAGLU s’est avancée et s’adresse au public, appuyée sur son balai)

 

MADAME LAGLU : Deux heures qu’ils sont enfermés dans la salle à manger de la pimbèche du premier étage gauche. Deux heures, vous vous rendez-compte? Deux heures pour décider d’un seul truc : Est-ce qu’ils vont me remplacer ou non par un interphone !  Et ça je ne peux pas supporter l’idée. Ça me hérisse à un point, vous pouvez pas imaginer, alors il faut que je m’occupe coute que coute. C’est pour ça que je viens balayer gratuitement ces locaux. Je ne peux pas rester dans l’immeuble. Il faut que je voie d’autres murs et d’autres cons… Enfin, pas vous ! (Et elle poursuit)  Ça fait des années qu’ils hésitent sur la décision qu’ils vont prendre, les copropriétaires. Deux heures et dix belles têtes de glands. Enfin non, j’exagère : neuf ! Parce qu’il y en a un dans le tas -ou une- qui s’oppose à cette décision depuis le temps que ça les démange. Et ça les bloque. Mais qui ? Je n’en sais rien. J’ai jamais pu savoir. C’est l’omerta. Alors j’enquête. Comme un flic.

 

(Elle se remet à balayer. Entre Chloé. A partir de ce moment tous les personnages sauf Claudette quand elle sera prise à partie et Iris dans les dernières scènes vont ignorer Madame LAGLU)

 

CHLOE (à Bob) : Je viens de croiser Gégé. Il est bourré ou quoi ?

 

BOB : Même pas mais il en rêve. Qu’est-ce que je te sers ?

 

CHLOE (le dévorant des yeux) : Toi !

 

BOB : C’est une idée fixe ?

 

CHLOE : Oui, il n’y a pas plus fixe, Bob. Et tu sais parfaitement que je t’aurai un jour.

BOB : On en reparlera.

 

CHLOE : A moins que tu ne craques avant qu’on en reparle !

 

MADAME LAGLU ( Se plantant à nouveau face au public) : Un interphone, pfft, ça tombe toujours en panne ces machins-là ! Et moi jamais !

 

(Elle s’éloigne, et recommence à balayer avec fureur)

 

BOB (A Chloé) : A part ça, qu’est-ce que tu bois ?

 

CHLOE : Comme d’habitude ! Et tu rajouteras ça sur mon ardoise.

 

BOB (Tiquant) : Ce n’est plus une ardoise à force c’est carrément une page d’annuaire.

 

CHLOE : Je t’ai toujours payé, non ?

 

BOB : Oui, tous les six mois, et encore !

 

CHLOE : Qu’est-ce que c’est six mois dans une vie !

 

BOB : Rien. Mais pour un expert-comptable c’est la moitié d’un exercice !

 

CHLOE : Quel rapiat !

 

MADAME LAGLU (Face au public) : Sans compter que j’irai où , moi, si je dois quitter cet immeuble que je maintiens propre depuis tellement longtemps qu’on peut pas compter les années ?

 

(Elle se remet à balayer puis disparait. Bob a servi Chloé)

 

CHLOE : Merci. Je ne te plais pas ?

 

BOB : Je suis marié.

 

CHLOE : Ça ne devrait pas t’empêcher de succomber à mon charme.

 

BOB : Il faut croire que si.

 

CHLOE : Surtout quand on connait ta femme.

 

BOB : Ne dis pas du mal de Madeleine.

 

CHLOE : Difficile d’en dire du bien.

 

BOB : Alors tais-toi.

 

CHLOE : Encore plus difficile, Bob. Je n’ai jamais compris ce que tu foutais avec cette virago.

 

BOB : Ne cherche pas à comprendre.

 

CHLOE : Si, justement. Je veux comprendre. Tu l’as aimée ?

 

BOB : Ça ne te regarde pas.

 

CHLOE : En tout cas ça me dépasse. Entre elle et moi y’ a pas photo. (Elle lui dit sous le nez se penchant au-dessus du comptoir) Je suis une romantique, moi. Un mot de toi et je te le prouve sur le champ. Je t’envoie au septième ciel et tu te mords les doigts d’avoir perdu tout ce temps à tergiverser. (Elle écarte subitement son visage de celui de Bob) Ah ! C’est terrible, dès que je m’approche de toi j’ai des frissons partout. Et toi ?

 

 (Bruit de klaxon)

 

BOB (Soulagé de ne pas avoir à répondre) : Excuse-moi Chloé j’ai une livraison !

 

CHLOE : Tu t’en sors bien encore une fois mais c’est reculé pour mieux sauter. Tu finiras dans mon lit, Bob !

 

(Bob sort. Entre Sylvette, visiblement sur une autre planète, déclamant)

 

SYLVETTE :  Un jour mon prince viendra et il me trouvera

                      Enamourée et prête à tomber dans ses bras !

 

CHLOE : Allons bon voilà Victor Hugo ! Salut Sylvette !

 

SYLVETTE :    Et je serai à lui, pâmée sur le tapis

                       Sans retenue aucune, sans pudeur mais tant pis !


(Elle change de ton)

 

SYLVETTE : Bonjour Chloé.

 

CHLOE : Tu ne l’as toujours pas trouvé ?

 

SYLVETTE (Encore un peu dans les nuage) : Qui ça ?

 

CHLOE : Ton prince charmant.

 

SYLVETTE : Non. Mais il va venir. Il est fatalement quelque part. Il faut que le destin s’en mêle.

 

CHLOE (Regardant Sylvette, atterrée) : Il faudrait qu’il se dépêche !

 

SYLVETTE : Mon prince charmant ou le destin ?

 

CHLOE : Les deux. Enfin surtout ton prince charmant parce que le destin pour l’instant c’est plutôt les pinceaux qu’il s’emmêle !

 

SYLVETTE : Tu n’es pas drôle.

 

CHLOE : Excuse-moi.

 

SYLVETTE (tristement) : Je ne sais vraiment plus où chercher. J’ai passé en revue un par un, et à la loupe, mes collègues, mes voisins et tous les commerçants de mon quartier, il ne fait pas partie du lot.

 

CHLOE : Ne cherche plus et tu le trouveras.

 

SYLVETTE : Tu crois ?

 

CHLOE : Evidemment.

 

SYVETTE : Tu ne cherches plus, toi ?

 

CHLOE : Moi je l’ai trouvé.

 

SYLVETTE : Tu as de la chance.

 

CHLOE (Souligne) : Mais il n’est pas libre.

 

SYLVETTE : Ah ! Non ! Tu ne vas pas remettre ça avec Bob !

 

CHLOE : Je n’y peux rien. C’ est l’homme de ma vie.

 

SYLVETTE : Et les autres ?

 

CHLOE : Ce ne sont que des amuse-bouche, le plat principal c’est mon Bob.

 

SYLVETTE : Alors méfies-toi, Chloé, si tu te gaves à l’apéro tu n’auras plus faim quand il sera l’heure de passer à table !

 

CHLOE : Tu ne peux pas comprendre, j’ai des besoins moi !

 

SYLVETTE : Moi aussi mais ils sont en « pause ».

 

CHLOE : C’est très mauvais, lâche-leur la bride !

 

SYLVETTE : Impossible, mon cœur fait barrage !

 

CHLOE : Quel con !

 

SYLVETTE : Ah ! Ne dis pas ça ! Je suis totalement solidaire avec lui.

 

CHLOE : C’est idiot.

 

SYLVETTE : Mais pourquoi ? Au contraire je trouve ça très beau !

 

CHLOE : C’est très beau mais c’est idiot. Contrairement à moi tu seras affamée quand vos chemins vont se croiser…

 

SYLVETTE : Ça c’est sûr, j’aurai la dalle !

 

CHLOE : … et tu te jetteras sur ce malheureux sans aucune retenue pour le déchiqueter sauvagement, comme une hyène sur un phacochère! Si tu as encore tes dents, bien sûr. Charmant tableau !

 

SYLVETTE : Ah ! Tais-toi ! Tu me fous le bourdon ! Laisse-moi encore mes illusions.

 

CHLOE : Comme tu voudras. Mais je t’aurais prévenue.

 

(Sylvette hausse les épaules et se met à déclamer, comme illuminée à nouveau)

 

SYLVETTE : Un jour il entrera ici et il saura

                    Sans hésiter que je suis celle qu’il lui fallait

                    Et d’une voix de stentor il me criera « Hourra » !

                    Et dira sur le champ aux autres « Du balai » !

 

CHLOE (Presque à elle-même) : Non, je m’étais plantée, ce n’est pas Victor Hugo !

 

SYLVETTE : Qu’est-ce que tu dis ?

 

CHLOE : Rien, c’était une réflexion interne. Mais je te réitère la proposition que je t’ai déjà faite mille fois. Si tu veux je fais le tri pour toi. Je finirai bien par te le dénicher, l’homme de ta vie. Je fais passer plein d’auditions.

 

SYLVETTE : Ah ça non ! Je sais parfaitement en quoi elles consistent tes auditions, espèce de nymphomane ! Pas question que je finisse tes restes !

 

CHLOE : Tu as tort. Je laisse de beaux restes derrière moi de temps en temps !

 

SYLVETTE : Mais moi je veux du neuf, presque du nouveau-né

                     En tout cas surtout pas du reconditionné !

 

CHLOE (Presque à elle-même encore) : Ça va être dur ! (Elle lève son verre) A la tienne !

 

SYLVETTE : Je n’ai rien à boire.

 

CHLOE : C’est provisoire. Je vais te mitonner un élixir d’amour ! (Elle réalise) Merde, je viens de faire un alexandrin !

 

SYLVETTE : Qu’est-ce que tu dis ?

 

CHLOE : Rien....

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