Pause caddie

Voici la recette d’un succès :
Commencez par mélanger un hall d’immeuble impeccablement bien tenu par une concierge plutôt bourrue, où vivent un député et sa femme ainsi qu’un jeune couple découvrant la vie. Ajoutez à cela une voyante SDF accompagnée de son compère amnésique. Mixez le tout et rajoutez une pincée de suspense avec un mystérieux enlèvement et la recherche d’une identité perdue. Jouez le tout avec plaisir et délectation et vous obtiendrez une pièce drôle et joyeuse, remarquablement bien ficelée. Les rires tonitruants des spectateurs vous sont acquis d’avance.




Pause caddie

Acte I

L’action se déroule dans une entrée de résidence. Au fond, une porte vitrée avec un digicode et une sonnette. Sur le palier, une estrade qui pourra contenir une tente Quechua qui se monte toute seule, puis une ou deux marches descendent sur la scène proprement dite. Côté cour, une porte donnant sur un débarras et la conciergerie. Côté jardin une porte d’ascenseur.

Louisette, passant l’aspirateur et chantant à tue-tête. « Travailler c’est trop dur, et voler c’est pas beau, demander la charité c’est quelque chose que je peux pas faire… » Et voilà !

Elle débranche l’aspirateur, va dans le débarras et revient avec un balai. Elle sort sur le palier et balaie sur le trottoir, toujours en chantant. Elle revient et rentre à nouveau dans le débarras en ayant soin de laisser la porte digicode ouverte.

Princesse, off. Je te dis que c’est là !

Sigmund, off. Ce n’était qu’un rêve !

Princesse, off. Avance ! Avance, je te dis ! Ce n’était pas un rêve, c’était une prémonition. Je sais faire la différence, depuis le temps.

On aperçoit Sigmund poussant un caddie dans lequel est installée Princesse assise sur un petit escabeau qui lui servira pour descendre du caddie. Ils sont tous les deux vêtus comme des clochards. Sur un côté du caddie est attachée une tente Quechua qui se monte toute seule. Dans le caddie, ustensiles de cuisine, bouteilles de vin, duvet, etc.

Sigmund. — La porte est ouverte. Je ne sais pas si on a le droit.

Princesse. — Bien sûr que si, on a le droit, et puis ça tombe bien, on n’a pas le code. La prémonition est bonne. Avance, que je te dis !

Sigmund. — Pourquoi voulais-tu absolument venir dans ce quartier ?

Princesse. — Tu poses trop de questions. Je te l’ai toujours dit. Aide-moi donc à descendre de mon carrosse. J’ai des fourmis dans les jambes.

Louisette, entrée porte du débarras. Mais qu’est-ce que c’est que ce travail ? Allez, allez, débarrassez-moi le plancher !

Princesse. — Pour qui elle se prend, la grincheuse ?

Sigmund. — Ne fais pas de scandale, on s’en va et puis c’est tout !

Princesse. — Il n’en est pas question ! On ne m’a encore jamais mise dehors et celle qui le fera n’est pas encore née !

Louisette. — À ce que je vois, pourtant, vous m’avez plus l’air d’une SDF que d’une bourgeoise vivant dans cette résidence.

Sigmund. — On va y aller ! J’aime pas les histoires, moi. S’il te plaît, Princesse !

Louisette. — « Princesse » ? Vous n’avez pas peur des mots ! Si c’est une princesse, alors moi je suis une reine.

Princesse. — Je vais me la faire !

Sigmund. — Madame, la beauté de l’être ne se mesure pas à l’enveloppe corporelle, qu’elle soit vestimentaire ou non, mais à la beauté de l’âme !

Princesse. — Bien dit, mon Sigmund ! Tu l’as mouchée, la reine des connes !

Louisette. — Ça ne va pas dans votre tête !

Sigmund. — Vous l’avez énervée et ça, il ne faut pas ! C’est plus fort qu’elle ! Elle a en elle une espèce de pulsion qui la pousse à sortir de sa léthargie ; quand on la pousse, elle…

Princesse. — Ne te fatigue pas, elle ne comprendra pas.

Louisette. — Si vous ne sortez pas immédiatement de mon immeuble, je préviens la police illico. C’est clair ?

Sigmund. — Vous connaissez la loi, n’est-ce pas ?

Louisette. — Quelle loi ?

Sigmund. — Celle qui dit qu’à partir du 15 décembre, on ne peut plus déloger les gens de leur habitation avant le 15 mars pour des raisons évidentes qui vous échappent apparemment !

Princesse. — Et toc !

Louisette. — Mais vous n’habitez pas ici !

Princesse. — Bien sûr que si ! Depuis au moins cinq minutes !

Louisette. — On va voir ça. J’appelle la police. (Elle sort dans le débarras, conciergerie.)

Sigmund. — Dépêche-toi, donne-moi l’escabeau et descends vite !

Princesse. — Minute papillon ! N’oublions pas les règles élémentaires de sécurité. Premièrement, stabiliser le carrosse. (Sigmund fait le tour du caddie en mettant des cales aux roues.)

Sigmund. — C’est O.K. !

Princesse. — Deuxièmement, bien tenir l’escabeau pour éviter que je me casse la gueule.

Sigmund. — C’est O.K. !

Princesse. — Troisièmement, enjamber la porte du carrosse et descendre les marches comme une reine.

Sigmund. — Et voilà ! Maintenant, bâtissons notre château. (Il décroche du caddie une tente Quechua qui se monte toute seule en quelques secondes.) Ma Princesse, trouve-moi l’emplacement idéal pour ériger notre demeure. Tu sais que j’aime bien dormir la tête au nord.

Princesse fait le tour de la scène avec une boussole et est suivie comme son ombre par Sigmund portant la tente pour finir sur l’estrade, entrée donnant sur côté jardin.

Princesse. — Là ! Là, on sera bien, on verra les gens entrer et sortir, on pourra faire la police.

Sigmund, jetant la tente pour qu’elle se monte toute seule. Et voilà le travail ! Nous voilà installés pour l’hiver, bien au chaud…

Princesse. — On ne pouvait rêver mieux. Grincheuse va être ravie quand elle va revenir. Fais-moi penser à lui demander où sont les toilettes !

Sigmund. — Pour fêter ça, on pourrait peut-être se jeter un petit canon ? (Ils se découvrent et déballent ce qu’il y a dans le caddie. Ils trouvent enfin la bouteille, la posent sur l’escabeau et cherchent encore pour trouver deux verres. Bien prendre son temps.) Sers-nous, ma Princesse, et ne mégote pas sur la dose, nous n’avons plus de route à faire.

Princesse. — C’est ce que je dis toujours : boire ou conduire, il faut choisir ! Moi, j’ai choisi : je me fais conduire. Mon Sigmund, buvons au père Julien…

Sigmund. — … qui nous fait du bien…

Princesse. — … qui nous entretient…

Sigmund. — … tout ça mine de rien…

Princesse. — Julien nous maintient…

Princesse et Sigmund. — … sur le bon chemin ! Santé ! (Ils boivent pendant que Louisette entre.)

Louisette. — Mais ce n’est pas vrai ! Vous vous croyez où ?

Sigmund. — Vous voulez trinquer ?

Louisette. — Ça ne va pas ?! La police arrive. Vous allez remballer toutes ces cochonneries et déguerpir vite fait !

Princesse. — Oh ! la grincheuse, tu vas te calmer, oui ! On est chez nous ici, alors on voudrait bien un peu de calme si c’est pas trop demander.

Louisette, très énervée. Vous êtes complètement loufoque ! Je viens juste de passer l’aspirateur, ce n’était pas la peine. Allez, allez, remballez-moi tout ça illico !

Sigmund. — Je vous ai demandé si vous vouliez trinquer, vous ne m’avez pas répondu.

Princesse. — Elle est tellement excitée que ça lui bouche les oreilles…

Très énervée, Louisette commence à remettre des choses dans le caddie. On entend au loin une sirène qui se rapproche.

Louisette. — Je ne veux plus rien entendre ! Allez, ouste ! Tiens, voilà la police. On va voir ce que l’on va voir ! (Elle sort sur le palier à la rencontre des policiers.)

Sigmund. — Buvons à la maréchaussée, ça va nous réchauffer.

Entrée du gendarme et de Louisette.

Princesse. — Son Altesse grand couillon et sa suite.

Sigmund. — Votre Altesse… (Ils se prosternent tous les deux.)

Adjudant. — Adjudant-chef Legrand ! Qu’est-ce qui se passe ici ?

Louisette. — Regardez-moi ces clochards, ils mettent mon immeuble à feu et à sang.

Princesse et Sigmund. — À feu et à sang ? N’importe quoi !

Adjudant. — Du calme, tout le monde ! (À Princesse et Sigmund.) Vos papiers, s’il vous plaît.

Princesse et Sigmund. — On n’en a pas.

Adjudant. — Comment ça, vous n’en avez pas ? Tout le monde doit avoir en permanence ses papiers sur soi, c’est la loi.

Louisette. — Et toc !

Adjudant. — C’est valable également pour vous, madame.

Princesse et Sigmund. — Et toc ! Mets ça dans ta poche et mets ton mouchoir dessus !

Louisette. — Virez-moi ces déchets de la société.

Princesse. — Elle commence à me plaire, la grincheuse. Ce n’est pas parce que ton mari couche avec sa secrétaire qu’il faut nous faire subir tes sautes d’humeur, ma cocotte.

Adjudant. — Du calme, voyons, du calme !

Louisette, en pleurant. Comment elle sait pour mon mari ?

Adjudant. — Du calme, voyons, du calme ! Elle ne sait pas, elle a dit ça comme ça.

Sigmund. — Ça m’étonnerait, ma Princesse est une voyante extralucide de grande envergure.

Adjudant. — Il ne faut pas croire à ces sornettes. Séchez vos larmes. Si ça se trouve, votre mari n’a pas de secrétaire.

Louisette, se ressaisissant. Vous avez raison, je n’ai pas encore de mari, alors, vous pensez, sa secrétaire…

Adjudant. — Je vous le disais : c’est de la foutaise, tout ça !

Princesse. — Mais vous avez un petit ami !

Louisette. — Oui, mais il a dit qu’il m’aimait et qu’il ne pouvait pas se passer de moi…

Sigmund. — A-t-il une secrétaire ?

Adjudant. — Oui, a-t-il une secrétaire ?

Princesse. — Il a une secrétaire, elle s’appelle Martine.

Louisette, pleurant de rage. C’est vrai, elle s’appelle Martine et elle va voir ce qu’elle va voir. Je vais la prendre par la peau du cou et je vais lui faire manger son sac à main. Il m’appelle son « chaton ». (Elle sort au fond.) Il va voir que lorsque son chaton sort ses griffes, son chaton devient un tigre.

Adjudant. — C’est malin ! Bon, vos papiers.

Princesse et Sigmund. — On n’en a pas, qu’on te dit.

Adjudant. — Alors, au poste !

Sigmund. — Vous avez un mandat de perquisition ? Non, parce que là, vous êtes chez nous.

Adjudant. — Comment ça, chez vous ?

Princesse. — Votre Altesse n’a sans doute pas remarqué la modeste demeure en forme d’igloo…

Sigmund. — Je dirais même plus : Votre Altesse n’a sans doute pas remarqué notre igloo en tissu prêté par les Enfants de Don Quichotte, s’il vous plaît…

Adjudant. — Bon, je vais revenir avec un mandat et vous allez casquer, je vous le dis, parole de Legrand !

Sigmund. — Le grand con…

Adjudant. — Comment ?

Sigmund. — Legrand comprend les petites gens, n’est-ce pas ?

Adjudant. — Attention, on ne se fout pas de ma gueule !

Sigmund. — Dites-moi, colonel, vous arrive-t-il d’enquêter sur une disparition ?

Adjudant. — Petit un, je ne suis pas colonel mais adjudant, et petit deux, oui, il nous arrive d’enquêter sur des disparitions. Cela fait partie de nos prérogatives.

Princesse. — Et colonel c’est plus fort ou moins fort qu’adjudant ?

Adjudant. — C’est moins fort, comme vous dites.

Princesse, à Sigmund. Je me disais aussi, il n’a pas l’envergure d’un colonel !

Sigmund. — Pour une fois, tu ne pourrais pas la fermer un peu ? Mon colonel, je voudrais déclarer une disparition.

Princesse. — C’est vrai. On a perdu une bouteille d’un litre de Valstar ; vous savez, la bière…

Adjudant. — Non mais ça ne va pas dans vos têtes !

Sigmund. — Ne l’écoutez pas, mon colonel…

Adjudant, très énervé. Adjudant

Sigmund. — Oui, c’est ce que j’ai dit.

Adjudant. — Non, vous avez dit colonel.

Princesse. — Il a raison, le général, t’as dit colonel.

Adjudant. — Qui a disparu ?

Sigmund. — Moi !

Princesse. — Lui !

Adjudant. — Attendez, vous ne pouvez pas avoir disparu puisque vous êtes devant moi… (En riant fort.) ou alors c’est que je suis vraiment très fort parce que je viens de vous retrouver !

Princesse. — Mon général !

Adjudant. — Adjudant !

Sigmund. — Écoutez, mon lieutenant…

Adjudant. — Adjudant, que je vous dis !

Sigmund. — Tout ça, c’est pareil. Ne vous formalisez pas pour si peu. Bon, alors, pour l’enquête, c’est oui ?

Adjudant. — C’est n’importe quoi ! Ce qu’il vous faut, c’est l’hôpital psychiatrique.

Sigmund. — Je suis très sérieux, sergent. Il faut me retrouver.

Adjudant. — Je ne peux pas vous retrouver puisque vous êtes devant moi.

Sigmund. — Je suis devant vous, mais je ne sais pas qui est devant vous.

Adjudant. — Comment ça ?

Princesse. — Il ne se souvient pas qui il est. Enfin, pour un général ça ne devrait pas poser trop de problèmes une enquête comme celle-là. D’un autre côté, c’est sûr que c’est beaucoup plus dur que d’emmerder les gens toute la journée avec des contraventions et…

Sigmund. — Princesse, la ferme ! Alors, mon capitaine, vous allez vous en occuper ?

Adjudant, au public. C’est désespérant. (À Sigmund.) Je vais voir ce que je peux faire. Commençons par le commencement : donnez-moi vos papiers.

Princesse et Sigmund. — On n’en a pas, qu’on vous a dit.

Adjudant. — Ah ! c’est vrai ! Ça ne va pas être facile. (Il sort en marquant un temps sur le seuil.) Ils sont fous.

Princesse. — Mon commandant, dites à votre deuxième fils de faire attention.

L’adjudant sort.

Adjudant, sur le pas de la porte. Vous ne m’aurez pas avec vos prédictions.

Il sort par le fond. Au même moment, la porte de l’ascenseur s’ouvre. Entre un locataire baba cool.

Sigmund. — Tu crois qu’il va s’occuper de mon cas ?

Lucho. — Ouah ! Enfin de la distraction. Ça fait longtemps que vous êtes là ?

Sigmund. — Si on te le demande, tu diras que tu sais pas.

Lucho. — Du calme, pépère !

Princesse. — Eh, le jeunot, on ne parle pas comme ça du pépère à sa mémère !

Lucho. — Cool ! Je suis avec vous, moi. Rien que de penser que ça va faire chier les vieux du premier, ça me fait marrer. Dites-moi, vous êtes bien installés ?

Sigmund. — Si on part du principe que dedans, il fait toujours plus chaud que dehors au mois de décembre, alors oui, on peut dire qu’on est bien installés.

Princesse. — Il manque juste une table dans la salle à manger pour faire chic.

Sigmund. — Et deux chaises, ça serait le paradis !

Lucho. — Je vais vous chercher ça. J’ai ce qu’il faut à la cave. (Il sort dans le débarras.)

Princesse. — Un bon petit gars, finalement. Tu crois qu’il a une chaise de fainéant ?

Sigmund. — Une quoi ?

Princesse. — Une chaise de fainéant, une chaise longue… Ce serait le paradis !

Sigmund. — Ouais, enfin il m’a traité de pépère. Tu trouves que je fais pépère ?

Princesse. — Mais non, tu fais pas ton âge !

Sigmund. — Forcément, je me souviens plus de ma date de naissance.

Princesse. — Qu’est-ce que ça peut foutre, puisque moi je te dis que tu fais pas ton âge ?

Sigmund. — Effectivement, je ne peux pas faire mon âge, puisque je ne connais pas ma date de naissance ! Mais enfin, tu me trouves comment ?

Princesse. — Je te trouve beau comme un camion. Oh ! mais dis donc, tu nous ferais pas un coup de blues, par hasard ?

Entrée de Lucho avec une table et deux chaises de camping.

Sigmund. — Quand même, moi, un pépère…

Lucho. — Alors, qu’est-ce qu’on dit à Lucho ?

Princesse et Sigmund. — On lui dit : « Merci, Lucho ! »

Princesse. — Dis donc, mon petit, est-ce que c’est abuser que de te demander une chaise de fainéant ?

Lucho. — Une chaise de fainéant ? Je ne connais pas cette marque.

Sigmund. — C’est une chaise longue, là. Tu t’embourgeoises, ma Princesse.

Lucho. — Je crois que je dois avoir ça aussi. Je reviens tout de suite. (Il sort dans le débarras.)

Sigmund. — C’est pas une cave qu’il a, c’est la caverne d’Ali Baba !

Princesse. — Dans sa caverne, il a peut-être quelques bouteilles de tord-boyaux ?

Entrée de Lucho avec une chaise longue.

Lucho. — Alors, qu’est-ce qu’on dit à Lucho ?

Princesse et Sigmund. — Merci, Lucho !

Sigmund. — Installons tout ça ! Tu m’excuseras pour tout à l’heure, mais « pépère » ça m’a fichu un sacré coup de vieux.

Lucho. — N’en parlons plus. Pour moi, « pépère », ça commence à trente-cinq ans.

Princesse. — Ah ! quand même ! Bon, Sigmund, apporte la bouteille de tord-boyaux.

Lucho. — Sigmund, comme Freud, le psychanalyste ?

Princesse. — Le psy à Naliste, je ne le connais pas.

Sigmund. — Freud, c’était un psychiatre qui pensait selon lui que les troubles névrotiques trouvaient leur origine dans des désirs refoulés en rapport avec le complexe d’Œdipe.

Princesse. — De quoi tu parles ?

Lucho. — Quelle culture ! Comment se fait-il qu’un SDF sache toutes ces choses ?

Princesse. — C’est vrai ça. Comment tu l’as connu, le psy à Naliste ?

Sigmund. — Je ne sais pas, je ne me souviens plus de rien.

Princesse. — Faut te dire, Lucho, que je l’ai trouvé sur mon banc, il y a longtemps. Il avait le regard dans le vide… dans le vide de sa bouteille et il répétait tout le temps… (Elle imite un homme saoul.) « Sigmund, je t’emmerde ! Sigmund, je t’emmerde ! Sigmund, je t’emmerde ! Sigmund, je t’emmerde ! »

Sigmund. — Je disais ça, moi ?

Princesse. — Oui. Faut dire que t’en tenais une belle. Alors j’ai décidé de l’adopter et de le baptiser Sigmund. Je m’en suis occupée, bien occupée. Pas vrai, Sigmund ?

Sigmund. — Oui, elle m’a sorti de la panade.

Princesse. — La panne à qui ? Des fois, je ne comprends pas ce que tu dis.

Lucho. — La panade, les ennuis, la précarité…

Princesse. — La merde, quoi !

Lucho. — Mais avant, vous faisiez quoi ?

Sigmund, en pleurant et sirotant son verre. Ben, je sais pas…

Princesse, se levant et allant caresser Sigmund. Et voilà, tu me l’as mis dans tous ses états. Allons, allons, sa Princesse est là… T’es pas tout seul… Tiens, prends un petit canon.

Lucho. — Je suis désolé. Je peux faire quelque chose ?

Princesse. — Oui, arrête de lui demander ce qu’il faisait avant. Il ne s’en rappelle plus et ça le met dans tous ses états. Toi aussi, tu as une princesse, alors ne lui fais pas de mal sinon tu auras affaire à moi. De plus, je te conseille d’être poli avec sa belle-mère.

Lucho. — Comment savez-vous que j’ai une princesse, hein ? Et puis, ma belle-mère, je ne risque pas d’être impoli avec elle, je ne la connais pas.

Sigmund. — Ma Princesse, elle est voyante, sauf pour moi. C’est terrible, elle n’arrive pas à savoir ce que j’ai fait pour en arriver là…

Princesse. — C’est normal, je prédis l’avenir, pas le passé !

Lucho. — J’y crois pas à toutes ces sornettes. Et si vous étiez voyante, pourquoi vous n’avez pas vu que vous seriez dans la merde, sans toit, dans la misère, à traîner dans la rue, hein ? Pourquoi ? (Son téléphone portable sonne. Il répond.) Oui ?… Ah ! c’est toi ! Je suis dans le hall avec deux SDF qui ont élu domicile sur le palier… Tu ne me crois pas ? Alors descends, tu verras… O.K., à tout de suite.

Sigmund. — Monsieur est sceptique !

Princesse. — Monsieur est sarcastique !

Sigmund. — Monsieur est cynique !

Princesse. — Monsieur est un loustic !

Sigmund. — Monsieur ne croit pas au cosmique !

Sortant de l’ascenseur, Marina entre.

Princesse. — Monsieur est basique !

Sigmund. — Madame tombe à pic !

Marina. — Bonjour !

Lucho. — Tu vois, je ne te racontais pas de conneries. Je vous présente mon amie, Marina.

Sigmund. — Enchanté, mademoiselle. Veux-tu un petit canon ?

Marina. — Non, merci. Je ne bois jamais d’alcool.

Princesse. — C’est très bien, ça. Une belle fille comme toi, ça l’abîmerait. Tes parents doivent être fiers de toi.

Marina. — Je n’ai pas de parents, je suis de la DDASS !

Princesse et Sigmund. — En tout cas, nous, on est fiers de toi !

Lucho. — Il paraît que madame est voyante.

Marina. — Ne te moque pas, Lucho. Moi j’y crois à la voyance.

Princesse et Sigmund. — T’as raison.

Lucho. — Bon, je file au boulot. (Il embrasse Marina.) À tout à l’heure, ma puce. (Il sort.)

Princesse. — Tu l’as trouvé où, cet énergumène ?

Marina. — Dans une soirée, il y a deux ans. Depuis, on ne s’est plus quittés. Il est drôle, il me fait rire.

Sigmund. — Il m’a quand même traité de pépère, et moi ça ne m’a pas fait rire.

Princesse. — Tu travailles pas en ce moment ?

Marina. — Non, je fais des petits boulots en tant qu’intérimaire, mais en ce moment…

Sigmund. — Ouais, tu fais intérimaire par intérim.

Princesse. — Tu veux que je te dise ? Tu vas remplacer une secrétaire médicale dans une clinique…

Marina. — … vétérinaire, n’est-ce pas ?

Princesse. — C’est ça. Tu es voyante, aussi ?

Marina. — Je sais pas. Parfois j’ai des flashes, mais Lucho me dit que…

Sigmund. — Lucho est un idiot. Me voilà en bonne compagnie. Tu vas peut-être pouvoir élucider mon amnésie. Princesse voit dans la vie des autres, mais pour moi c’est le calme plat.

Princesse, à Sigmund. Tu dis n’importe quoi. Et puis ne bouscule pas la petite, elle en est au début. (À Marina.) Il faut que tu apprennes à analyser les images que tu vois. Si tu veux, je peux t’aider.

Marina. — Ce serait fantastique, mais Lucho…

Sigmund. — Lucho, je m’en charge, et puis, tu n’es pas obligée de lui dire.

Princesse. — Assieds-toi et causons ! Comment t’as su pour l’emploi à la clinique ?

Marina. — Je me sers du jeu de tarot comme support, et j’interprète ce que je ressens en voyant les cartes. Mais vous, vous saviez aussi…

Princesse. — Moi, dès que je vois les gens, je sais ce qui va leur arriver dans un avenir proche. C’est comme ça, je tiens ce don de ma mère.

Sigmund. — Tu m’as dit que tu ne l’avais pas connue ?

Marina. — Mais vous l’avez vue dans un flash, n’est-ce pas ?

Princesse. — C’est ça ! Sigmund, tais-toi ! Nous sommes entre collègues, tu ne peux pas comprendre. Va donc essayer de garer notre limousine dans un endroit sûr.

Marina, montrant la porte du débarras. Je crois vous trouverez de la place par là.

Sigmund. — J’ai compris, je file. (Il sort avec le caddie.)

Marina. — Comment en êtes-vous arrivée là ?

Entrée de Louisette, énervée. Elle fait le code à la porte d’entrée.

Louisette. — Dieu merci, vous êtes encore là. Marina, je voudrais parler à la dame seule à seule.

Marina se lève pour partir.

Princesse. — Taratata, Marina reste assise. Si vous voulez me parler, il faudra le faire devant elle.

Louisette. — Oui, mais c’est personnel.

Princesse. — Oui, mais c’est comme ça.

Marina. — Je vais y aller.

Princesse. — Assieds-toi, que je te dis. (À Louisette.) Alors c’est à prendre ou à laisser. Je n’ai pas que ça à faire.

Louisette. — Alors je me lance. C’est tout comme vous m’avez dit. Je suis allée voir mon petit ami pour lui demander des explications…

Marina. — Et alors ?

Louisette. — Je n’ai pas eu à le faire. Quand je suis arrivée, il n’y avait personne à l’accueil, je suis donc entrée dans son bureau sans frapper et là… là…

Princesse. — Là, quoi ?

Louisette. — Sa pouffiasse était assise sur ses genoux, et ils s’embrassaient à pleine bouche.

Princesse. — En somme, ils se roulaient une pelle… enfin, une pelleteuse, je devrais dire.

Marina. — Qu’est-ce que vous avez fait ?

Louisette, énervée. Je leur ai dit : « Je vois que le travail ne manque pas. Mademoiselle, cet homme n’est pas un bon coup et je sais de quoi je parle. » Et je les ai plantés là. J’avais le cœur qui battait la chamade, j’avais envie de pleurer, de rire, je sais plus.

Marina. — Prenez ma chaise et asseyez-vous.

Princesse. — Il faut voir le bon côté des choses : le prochain sera un meilleur coup.

Louisette. — Il n’y aura pas de prochain.

Princesse. — Aussi sûr que je te dis que ton ami couchait avec sa secrétaire, je dis maintenant qu’un autre homme, un vrai, a déjà croisé ta route…

Marina. — Un homme qui représente une autorité.

Louisette. — Vous aussi, vous avez le don de voyance ?

Princesse. — Pour l’instant, c’est une apprentie, mais elle est douée, vraiment très douée.

Louisette. — Alors je vais rencontrer un autre homme, c’est sûr ?

Princesse. — Comme deux et deux font quatre. Et ton gigolo va s’en mordre les doigts.

Sigmund, arrivant du débarras avec un journal ouvert à la page des...

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