Madame, les conquérants, Alexandre et les autres mondes
sont causes de notre départ. Voilà, Monsieur, tout ce que je puis dire. (Sganarelle, “Dom Juan” Molière)

 

ACTE I

 

BÉA                      (des coulisses) Mais où j’ai bien pu les mettre ? Ça ne sert à rien d’en avoir autant si c’est pour les perdre sans arrêt. Bordel de dieu, c’est trop grand ici. Trop grand pour une pauvre femme seule. (elle entre) Mais ils ne m’auront pas ! Je ne partirai pas ! Je mourrai ici. Seule. Je préfère mille fois être seule que de me retrouver en foyer, pour dîner à l’heure du goûter avec des vieux, pour me coucher après le jeu télé. Au moins chez moi, je peux faire ce que je veux, je peux dire ce que je veux. Je peux fumer la pipe. Je peux péter. Je peux parler aux objets. Lunettes… Où êtes-vous ? Voyons Béa, réfléchis : la dernière fois que tu les avais sur le nez, c’était pour… préparer le déjeuner ? Non. Regarder la télé ? Vu les programmes, ça m’étonnerait. C’était il n’y a pas longtemps. Je lisais… le journal… un livre… le courrier !

Voilà. (elle chausse les lunettes qu’elle porte autour du cou) Ils écrivent de plus en plus petit. C’est pour m’emmerder. « Madame », bla bla… Ah, « c’est pourquoi la Villa Radieuse », n’importe quoi, « Villa Radieuse et tout son personnel vous accueilleront avec tous les égards… », ah ! « les égards dus à un hôte de marque. » Hôte de marque torturé à petit feu dans votre Villa foireuse. Et celle-là : bla bla… C’est mon propriétaire. « En conséquence, conformément à l’article 13 de la loi du 1er septembre 1948 portant modification et codification de la législation relative aux rapports des bailleurs et locataires ou occupants de locaux d'habitation ou à usage professionnel et instituant des allocations de logement (version consolidée au 28 avril 2012), le bail dérogatoire prendra fin à la réception des travaux de rénovation des parties communes de l’immeuble, à savoir dans un délai d’un mois. » Ah ! C’est tout ? Si tu crois que tu me mettras dehors avec tes menaces à deux balles. Même locataire, j’ai des droits.

Les propriétaires sont tenus d’entretenir l’immeuble, un point c’est tout. Depuis le temps, je la connais la loi de 48. Pour me mettre dehors, il faudrait qu’ils fassent des travaux d’agrandissement. Pour ça, une seule solution, ajouter des étages. Ils ne peuvent pas, l’immeuble est classé. Ah ! « De plus, l’installation d’une nouvelle douche privative, dans l’appartement dont vous ou vos ascendants êtes locataires depuis 1887, ayant entraîné des nuisances dans l’appartement mitoyen… » Des nuisances ! C’est le voisin qui débordait dans ma salle de bains. Elle est bonne celle-là.

Musique en sourdine.

Ça y est, ils recommencent. Dès qu’ils peuvent m’emmerder avec leur musique à la con. N’empêche, – c’était quand déjà ? l’année dernière – quand ils avaient dansé toute la nuit avec leurs chaussures à talons, j’ai appelé la police. Parfaitement. Et ils n’ont pas recommencé. Tapage nocturne. Ah ! Maintenant ils savent qu’ils ne peuvent pas faire du boucan la nuit. Ils se rattrapent la journée. Je m’en fous. Plus ils insistent, moins je m’énerve. Ça leur passera avant que ça me reprenne. Moi aussi j’aime la musique. (elle met un disque) Don Giovanni, c’est autre chose.

Sonnette de l’interphone.

Le coup de l’interphone, j’ai déjà donné. Sonne toujours, je n’attends personne.

Sonnette.

C’est ça, c’est ça…

« Bonjour madame, excusez-moi de vous déranger, je dois livrer un colis chez les Gantier. J’ai perdu le code, vous pouvez ouvrir ? » Tu n’as qu’à les appeler, ducon, je ne suis pas la gardienne. Je connais la chanson. Ils se font passer pour des fleuristes, des plombiers, des voisins qui oublient le code. Ils sonnent chez moi juste pour me faire chier. C’est mon propriétaire qui organise tout. Son père était un brave type – paix à son âme. Il me respectait et surtout il ne courait pas après l’oseille. Pas comme son dégénéré de fils. Depuis quatre ans qu’il a hérité de l’appartement, il a une obsession : le vendre. Il envoie des gens pénétrer chez moi, regarder partout. Et pendant que j’aurais le dos tourné, ils en profiteraient pour dévisser quelque chose. Ou pire, me violenter. Un jour, il a envoyé un faux médecin ! J’ai failli me faire avoir. J’ai donné le code. Mais quand il est arrivé sur le palier, je lui ai dit que « trop tard docteur, la madame elle est morte ». Qu’est-ce que j’ai rigolé.

Sonnette.

Y’en a marre ! Cette fois j’appelle les flics. Allo, la police ? Oui, bonjour… c’est bon. Bonjour monsieur. Je vous appelle pour une plainte. Comment, me déplacer ? Non, je veux porter plainte. Pour harcèlement. Parfaitement. Chez moi. Non, je suis seule. C’est mon propriétaire qui me harcèle. Mais pas du tout. Écoutez-moi. Personne ne me séquestre. Évidemment, je peux sortir ! Comment je fais les courses à votre avis ? La question n’est pas là. Je vous dis que je veux porter plainte. Si je peux porter mes courses, je peux porter ma plainte au commissariat ? Très fin, bravo. Ce n’est pas possible par téléphone ? Envoyez quelqu’un. Comme ça, il pourra constater sur place. Non je ne suis pas en danger. Je suis harcelée, je vous dis. Comment, insuffisant ?

Sonnette.

Vous entendez ? Vous n’entendez pas l’interphone ? Vous entendez la musique ? Mais oui, je n’arrête pas de vous le dire : ils me harcèlent avec leur musique de zozo. Ah non ? Mozart… Vous connaissez Mozart ? Oui parfaitement. Celui-ci, c’est mon préféré. Mélomane. Bravo ! Belle voix. La chorale de la police… Mais revenons à mon problème. S’il vous plaît. Monsieur l’agent, j’ai quatre vingt-cinq ans. Brigadier ? Si vous voulez. Je suis l’objet de harcèlement et je vous demande, s’il vous plaît monsieur l’a… monsieur le brigadier, d’envoyer un officier à mon domicile pour constater… Mais si je vais au commissariat, il ne pourra rien constater. Mais je m’en fous de Mozart ! Et arrêtez de chanter ! Bah, il a raccroché. Cette fois, ils vont me prendre au sérieux, c’est moi qui vous le dis. Allo ! Ah, au secours. Je vous en supplie, faites vite ! Il est armé, il a forcé ma porte, je suis cachée dans ma chambre. Ah ! je l’entends. 15 rue Godot de Mauroy, quatrième étaaaah… Et voilà le travail. Si avec ça ils n’envoient pas quelqu’un. On dirait qu’ils ont arrêté leur boucan. (elle stoppe Mozart) Un peu de calme.

Après un silence, sonnette de la porte.

Qu’est-ce que c’est ?

ALEX                    (des coulisses) Police.

BÉA                      Déjà ?

ALEX                    Ouvrez.

BÉA                      Pourquoi j’ouvrirais ? On ne m’a pas encore fait le coup du policier, mais je me méfie.

ALEX                    Inspecteur Pommier.

BÉA                      Et alors ?

ALEX                    Commissariat du huitième.

BÉA                      Qu’est-ce qui prouve que vous êtes un vrai pommier… un vrai policier ?

ALEX                    Nous disposons de tous les codes d’accès de l’arrondissement, madame.

BÉA                      Alors vous êtes facteur.

ALEX                    Si j’étais facteur, vous ouvririez ?

BÉA                      Je ne sais pas. Je n’attends pas de colis.

ALEX                    Pour une lettre recommandée, vous ouvririez ?

BÉA                      Une lettre recommandée ? Ça dépend. Elle vient d’où ? C’est encore mon proprio qui me cherche des poux dans la tête.

ALEX                    Je ne sais pas.

BÉA                      Regardez. Vous êtes facteur ou quoi ?

ALEX                    Je suis policier.

BÉA                      Depuis quand la police apporte les recommandés ?

ALEX                    Les facteurs sont en grève. On a été réquisitionnés.

BÉA                      Vous êtes un jaune !

ALEX                    Je serais un jaune si j’étais facteur. Dans la police, on n’a pas le droit de grève.

BÉA                      C’est logique.

ALEX                    (il entre)

BÉA                      Pa… pa… pa ! (elle s’évanouit dans ses bras)

ALEX                    (il prend son téléphone) Patron ? Oui je suis entré, mais… elle est morte. Oui. Où elle est ? Dans mes bras. Comme ça, oui. Elle a crié « pa, pa, pa » et poum. Clamsée la vieille. Vous avez raison, je la pose. Plus fort ? Ah ! J’ai sonné une demi-douzaine de fois, comme vous avez dit. Ensuite, je suis monté. Flic. Pas n’importe quoi… la mondaine. Vous m’avez demandé de trouver autre chose qu’agent immobilier. Inspecteur Pommier. En tout cas, ça y ressemble. Vous auriez vu ça. Une frayeur pareille, à son âge. Remarquez, c’est une belle mort. Dans mes bras. Attendez, je regarde. Non, elle n’est plus morte. Elle respire. Comme vous dites ! Dommage. Bon, je préfère. Je suis vendeur, pas croque-mort. Oui, vendre des appartements ou des enterrements… Remarquez, quand vous saurez ce que je vais lui vendre, vous serez fier de moi. J’ai trouvé l’idée du siècle. Si après ça elle ne dégage pas, vous pouvez me virer. Je vous explique mon plan. Moins fort ? D’accord. Voilà : je fais une enquête sur un réseau de prostitution dans l’immeuble. Attendez. Pendant que les maris sont au taf, les bourgeoises se font quelques extras. Vous allez comprendre. Ça fait des mois qu’on est sur cette adresse. Qui ça on ? La police. On a des soupçons sur l’organisateur du réseau. En fait… l’organisatrice. Vous me suivez ? Ça m’est venu naturellement.

BÉA                      (elle gémit)

ALEX                    Je dois couper, elle se réveille. D’accord patron. Je vous rappelle. Madame…

BÉA                      Le facteur ! Vous êtes déguisé en quoi ?

ALEX                    Inspecteur Pommier, brigade…

BÉA                      Ah oui… la police.

ALEX                    Affirmatif.

BÉA                      Vous êtes rapide.

ALEX                    Affirmatif, madame. Mais excusez-moi je vous en prie ; vous tombez souvent dans les pommes ?

BÉA                      J’ai perdu connaissance ?

ALEX                    Affirmatif. J’ai cru que vous étiez morte.

BÉA                      J’ai vu un fantôme.

ALEX                    Où ça ?

BÉA                      Là.

ALEX                    Ici ?

BÉA                      Oui.

ALEX                    Là ?

BÉA                      C’est ce que je dis.

ALEX                    À part moi, il n’y a personne.

BÉA                      C’est vous.

ALEX                    Moi ?

BÉA                      Le fantôme.

ALEX                    J’ai l’air d’un fantôme ?

BÉA                      Plus maintenant. Tout à l’heure.

ALEX                    Je suis le même que tout à l’heure.

BÉA                      Votre crâne rasé.…

ALEX                    Oui, ça me va bien. Dans le milieu, je passe inaperçu.

BÉA                      Vos rayures…

ALEX                    Vous n’aimez pas ?

BÉA                      Vous ressemblez à…

ALEX                    À qui ?

BÉA                      Mon père.

ALEX                    Merci. Il doit avoir deux cents ans le paternel.

BÉA                      Soyez correct jeune homme.

ALEX                    Excusez-moi je vous en prie. J’ai l’air si vieux ?

BÉA                      Non. Il est mort depuis bien longtemps.

ALEX                    D’où le fantôme. J’ai compris.

BÉA                      C’était si inattendu.

ALEX                    Donc, vous m’avez pris pour votre père.

BÉA                      Quand il était jeune.

ALEX                    Il était beau gosse ?

BÉA                      Oh là… un sacré bel homme.

ALEX                    Je comprends mieux.

BÉA                      Son portrait craché. Regardez.

ALEX                    Il y a quelque chose. Les cheveux c’est ça. Mais pas les rayures.

BÉA                      La dernière fois que je l’ai vu, c’était en 44…

ALEX                    Ça fait un bail.

BÉA                      … à Auschwitz.

ALEX                    Les rayures… d’accord.

BÉA                      Il n’a pas eu ma chance.

ALEX                    Qu’est-ce qui vous est arrivé ?

BÉA                      Prisonniers politiques. Arrêtés début 43.

ALEX                    Comment vous vous en êtes sortie ?

BÉA                      Vous voulez vraiment le savoir ?

ALEX                    Qu’est-ce qui prouve que vous dites vrai ?

BÉA                      (elle montre son avant-bras)

ALEX                    (il prend note sur son téléphone)

BÉA                      Vous me croyez maintenant ?

ALEX                    C’est un vieux numéro.

BÉA                      Qu’est-ce que vous faites ?

ALEX                    C’est quoi votre opérateur ?

BÉA                      Vous plaisantez ?

ALEX                    Affirmatif. Même dans la police, on a de l’humour.

BÉA                      Vous savez ce que ça veut dire, ce numéro inscrit dans ma chair ?

ALEX                    Je suis déso…

BÉA                      Vous savez ce que j’ai enduré ?

ALEX                    Vous ne…

BÉA                      Petit flic qui se permet de plaisanter…

ALEX                    Je vous prie de…

BÉA                      … sur des choses que vous n’imaginez même pas.

ALEX                    Ce n’est pas…

BÉA                      Bien sûr que si !

ALEX                    Mais je sais…

BÉA                      Vous ne savez rien.

ALEX                    Excusez…

BÉA                      Vous avez la belle vie.

ALEX                    Pas du tout…

BÉA                     ...

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