Trois chambres à zéro

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Distribution : 6F/4H ou 6F/5H ou 8F/4H ou 8F/3H ou 6F/6H ou 7F/3H ou 7F/4H – Durée : environ 1h50
Décor unique : Salon-salle à manger d’une grande mais modeste maison
Pour échapper à l’expropriation qui les guette, les Durandet n’ont pas d’autre choix que de prendre des locataires pour occuper les chambres de leur grande et vieille maison. Entre une punk, un clochard et une coincée, la cohabitation s’avère délicate…

14 pages

30 minutes environ

ACTE I

Un salon-salle à manger, simple, propre, avec tout le confort. A l’ouverture du rideau, Alice Durandet est assise dans un fauteuil, dans la partie salon. Bernard Petit, le maire de la commune est debout près d'elle et s'apprête à lui montrer un plan. Son secrétaire de mairie est assis sur le canapé et regarde un peu partout, distrait. Lucien, le mari d'Alice, est assis à la table de la salle à manger et classe des timbres de collection dans un album. Il est hypocondriaque et a, devant lui, toute une panoplie de médicaments.

ALICE (énergique) – Non non non et non !

BERNARD (insistant) – Mais enfin, madame Alice, laissez-moi au moins vous expliquer de quoi il retourne...

LUCIEN (à Alice, montrant le maire) – Il retourne... il retourne... il retourne d'où il vient et il arrête de nous embêter avec ça, celui-là ! (Il avale nerveusement trois à quatre pilules.)

ALICE (avec évidence) – On sait parfaitement de quoi tu parles Bernard. C'est la dixième fois que tu viens nous voir pour nous acheter notre maison.

LUCIEN – Et on vous a déjà dit qu'on ne voulait pas ! Vous êtes quand même têtu !

BERNARD (se faisant persuasif) – Je pense que vous n'avez pas bien compris l'importance de ma démarche et de tout l'intérêt qu'il y aurait à...

Josette Merland, l'aide ménagère, arrive avec sa table à repasser qu'elle installe près d'eux. Thomas, le secrétaire de mairie, lui donne un coup de main.

JOSETTE (le coupant, insidieusement) – Il y aurait de l'intérêt pour qui, monsieur le maire ?

BERNARD (à Alice après avoir lorgné Josette de travers) – Ne pourrions-nous pas continuer cette discussion à huis clos, uniquement avec les personnes intéressées ? (Invitant Josette à sortir.) Mademoiselle Merland s'il vous plaît...

JOSETTE – Vous n'êtes peut être pas au courant monsieur le maire, mais je suis aide-ménagère et je suis en service commandé moi, en ce moment.

BERNARD – Oui, eh bien, vous repasserez !

JOSETTE (montrant son fer à repasser) – Vous repasserez ! Il est marrant lui. Qu'est ce que je fais en ce moment, j'fais cuire de nouilles peut être ? (Elle ressort chercher le bac à linge.)

BERNARD – Je voulais dire...

ALICE (prenant la suite) - ... Qu'elle pouvait revenir une autre fois ? On avait bien compris, mais impossible mon pauvre Bernard ! Aujourd'hui vendredi elle est chez nous et lundi prochain, elle sera ailleurs. Ses horaires sont planifiés à l'avance.

BERNARD (cherchant à se débarrasser d'elle) – Elle pourrait peut être aller repasser dans la pièce d'à côté ? (Retour de Josette.)

JOSETTE (avec évidence) – Il y fait bien trop sombre, je ferai du sale boulot. (Fière.) Il me faut de la lumière pour exploiter à fond mes talents de repasseuse.

BERNARD (rajoutant) – Et c'est pas la lumière que vous dégagez qui va vous éclairer beaucoup !

JOSETTE (ne se laissant pas démonter, remontant sa poitrine) – Je vous ferai remarquer que c'est souvent dans les vitrines les moins éclairées qu'on trouve les plus beaux cadeaux ! Et toc !

THOMAS (béat d'admiration devant Josette) – C'est joli ce que vous venez de dire mademoiselle Josette, vous êtes une vraie poêtesse.

JOSETTE (faussement gênée) – Poêtesse, poêtesse, faut rien exagérer. (Un tantinet fière.) Ça me vient comme ça, sans réfléchir...

BERNARD – Sans réfléchir, ça ne m'étonne pas ! (Revenant à la charge et montrant le linge qu'elle repasse.) Mais ça se repasse les yeux fermés des frusques pareilles !

JOSETTE (posant son fer, mains sur les hanches, scandalisée) – Vous voudriez que je repasse les caleçons de monsieur Lucien en fermant les yeux ? Pour que je les brûle ? Mais ça va pas !

LUCIEN (réagissant fermement) – Inquisiteur ! Pirate ! Brûleur de caleçons ! Qu'est ce qu'ils vous ont fait mes caleçons ? Pourquoi ils seraient traités différemment des serviettes de toilette, hein ?

BERNARD (embêté) – J'ai pas dit ça, mais enfin... les serviettes de toilette, en général, ont besoin d'un bon repassage pour être adoucies... tandis que...

LUCIEN (énervé, au bord de la crise) – Tandis que quoi ? Que mes caleçons devraient être aussi raides et durs que du bois ? Et pourquoi j'aurais pas droit, moi aussi, à un peu de douceur dans ce monde de brutes !

ALICE – Calme-toi Lucien, tu vas encore faire une crise de spasmophilie. Prends une pilule jaune pour te détendre.

LUCIEN (tout chamboulé, se jetant sur sa boite de pilules) – Pourquoi il s'en prend à mes caleçons ? (Il est tout agité de tics nerveux.) Mes pilules jaunes...

THOMAS – Vous ne croyez pas, monsieur le maire, qu'on s'égare un peu en ce moment ? On est venu pour parler ravalement de façade et nous voilà rendu dans les calbars de monsieur Lucien !

BERNARD (essayant de se raisonner) – Oui tu as raison. Bon, les choses étant ce caleçon...

LUCIEN (à Alice, toujours agité de tics) – Tu vois, il recommence, il recommence ! Il le fait exprès rien que pour m'énerver.

BERNARD (se reprenant rapidement) – Je voulais dire... (Il détache bien les mots.) les choses étant ce qu'elles sont... il serait sans doute préférable de tout reprendre au début. Je vous demande de m'accorder quelques instants et de ne pas m'interrompre s'il vous plaît.

JOSETTE (en aparté) – Eh ben, si j'suis pas une lumière, j'en connais d'autres qui ne brillent pas par leur modestie ! Et nous voilà reparti pour un discours !

BERNARD (debout, très cérémonieux) – Comme je vous le disais, madame Alice, à quelques mois des prochaines élections municipales, le conseil et moi même avons de grands projets pour la commune dont les besoins, devant la courbe démographique croissante, se font cruellement sentir. (Fort, à Thomas, qui ne cesse de regarder Josette.) N'est ce pas Thomas ?

THOMAS (Thomas, sortant de sa rêverie, acquiesce d'un mouvement de tête.) - Cruellement sentir... Oui oui parfaitement monsieur le maire !

BERNARD - Nous avons donc décidé...

ALICE (l'interrompant doucement) – Attends Bernard... tu es en train de me dire qu'à quelques mois des élections, vous venez, toi et tes conseillers, de réaliser brusquement que la commune manquait d'infrastructures ? (Moqueuse.) Vous n'avez fait le compte de vos concitoyens que la semaine dernière peut être ?

JOSETTE (tout en faisant son repassage et riant bruyamment) – Vous vous êtes planté dans le dernier recensement ?

BERNARD (la regardant d'un oeil mauvais) – Bien sûr que non, mais il faut se projeter dans le futur... toujours avoir une longueur d'avance... poser les bases des réalisations que nous pourrons mettre en oeuvre dès notre réélection...

ALICE (feignant l'étonnement) – Dès votre réélection ? Tu parais bien sûr de toi ! J'ai entendu dire qu'il y avait une liste d'opposition, non ?

BERNARD (riant avec suffisance) – Oui oui, il paraît... Enfin, quand on sait qui est à la tête de cette liste, il y a de quoi se marrer doucement.

ALICE – Ah oui, et qui est-ce ?

BERNARD (s'esclaffant) – Paul Tapon ! Votre cousin mademoiselle Merland !

JOSETTE (tout en repassant) – Eh ben moi, à votre place, je rirais moins, monsieur le maire !

BERNARD (même jeu) – Ah si, je ris, je ris ! Non mais, vous voyez Paul Tapon menant sa campagne électorale ? Sans parler qu'il ne connaît rien aux affaires communales, vous imaginez un instant ses affiches sur les panneaux électoraux (Il cite.) : « Pour gagner démocratiquement, Tapon ! » Ou bien encore : « Pour les anciens, Tapon ! Contre l'insécurité, Tapon ! Contre les impôts, Tapon ! "» Ça ne fait quand même pas très sérieux. Il va nous taponner tous les murs de la ville ! (Il éclate de rire et essaie d'entraîner Thomas avec lui.) N'est ce pas Thomas ?

THOMAS (riant à contre coeur) – Taponner tous les murs ! Ah ah ah, les calembours de monsieur le maire... sont... sont... heu comment dire... sont...

JOSETTE (posant son fer) – Sont pas terribles ! On pourrait en faire autant avec votre nom, monsieur Petit, vous savez (Elle cite également.) : « Pour une grande ville... Votez Petit ! » Ou bien aussi : « Petit... Un maire à la hauteur ! »Avouez que c'est pas terrible ! Ou pire encore : « Votez Petit... pas Tapon ! »

THOMAS (qui éclate d'un rire franc) – Petipatapon, ça c'est marrant ! Alors là, il est bien ce calembour, il est mieux que le vôtre monsieur le maire... (Il s'arrête net devant les gros yeux du maire.)

ALICE – S'il a un bon programme électoral pour la commune, ses chances sont les mêmes que les tiennes.

BERNARD – Quel programme voulez-vous qu'il ait madame Durandet, hein, quel programme voulez-vous qu'il ait ? Un homme qui ne s'est jamais intéressé aux problèmes de la commune, qui occupe son temps à critiquer les autres et qui fait passer ses intérêts personnels avant ceux de la collectivité!

ALICE – Ça, c'est toi qui le dis. Et même si c'était vrai, il ne serait pas le seul dans ce cas.

JOSETTE (soupçonneuse) – C'est tellement vrai que tous les véhicules municipaux sont à l'entretien dans votre garage, monsieur le maire !

BERNARD (réagissant rapidement pour se défendre) – C'est normal puisque c'est moi qui les ai vendus à la commune !

JOSETTE – Ben tiens donc ! Où y a de la gêne, y a pas de plaisir ! (Soupçonneuse.) Vous n'êtes quand même pas le seul garagiste de la commune que je sache !

BERNARD (regardant tout le monde, à tour de rôle) – Attendez, qu'est ce qu'elle veut dire par là, la reine du vaporetto ?

ALICE – Elle veut dire que c'est étrange qu'il n'y ait pas eu différents appels d'offre pour l'achat de ces véhicules.

BERNARD (se défendant) – Mais on en a reçu plein ! Seulement je suis le seul à avoir adressé mon devis dans les délais ! Qu'est ce que vous voulez que j'y fasse ?

THOMAS (brusquement soupçonneux) – C'est bizarre d'ailleurs que tous les autres soient arrivés en mairie deux jours après la date limite d'ouverture des plis !

JOSETTE – C'est vraiment pas de pot pour les autres candidats quand même !

BERNARD – Problèmes des Postes, oubli d'un facteur... que sais-je encore !

LUCIEN (se levant, en colère) – Je vous défends de vous attaquer aux postes ! J'ai été facteur toute ma vie et jamais, vous m'entendez môssieu, jamais un facteur n'oublie une lettre. Ce sont des gens consciencieux, les facteurs, môssieu ! (Portant la main à son coeur.) Ah, mes palpitations... mon coeur...

ALICE (le calmant) – Ne t'énerve pas Lucien, croque vite deux pilules blanches.

LUCIEN (se jetant sur sa boite de comprimés et en avalant trois ou quatre d'un coup) – Oui oui, les pilules blanches...

THOMAS (le regardant faire) – Avec toutes les pilules qu'il s'enfile, il ne va plus avoir faim à midi !

BERNARD – Revenons aux choses sérieuses. (Il s'apprête à déplier son plan.) Voici donc le plan du futur aménagement du quartier que je viens vous soumettre...

ALICE (étonnée) – Le plan ? Quel plan ?

THOMAS (venant au secours du maire) – Une ébauche de plan monsieur le maire ! (A Alice Duarandet.) Une vague idée... une proposition... une suggestion... Que dis-je ? Le résultat d'une réflexion commune...

BERNARD (n'osant pas déplier son plan et regardant son secrétaire) – Hein ? Le résultat d'une réflexion ?... (Comprenant qu'il faut y aller en douceur.) Mais bien entendu, cela va de soi... (Revenant à Alice Durandet.) C'est un projet auquel nous avons mûrement réfléchi en commun et sur lequel j'aimerais connaître votre avis.

ALICE – Ah, tu réfléchis mûrement en commun toi, maintenant ? (Se remémorant.) C'est sûrement mieux pour toi parce que, d'aussi loin que remontent mes souvenirs d'institutrice, je ne me rappelle pas t'avoir vu sortir quelque chose d'intelligent quand tu réfléchissais tout seul.

THOMAS (intéressé) – Vous avez fait l'école à Monsieur Petit ?

JOSETTE (intéressée elle aussi) – Non, c'est pas vrai ?!

BERNARD (un peu ennuyé) – On ne va peut être pas se raconter nos vies !

ALICE (au secrétaire, sans s'occuper de Bernard) – Ah mes pauvres enfants, ne m'en parlez pas ! Je ne crois pas avoir connu de cancres pareils en quarante ans de métier !

THOMAS (de plus en plus intéressé, jetant un coup d'oeil amusé vers le maire) – Si, si parlez-en au contraire, c'est toujours intéressant de connaître les gens avec qui on travaille!

BERNARD (voulant couper court) – Oui, mais là ça n'intéresse personne !

THOMAS – Ben si, moi ! Quand je pense que je suis votre secrétaire depuis si longtemps et que j'ignorais que Madame Durandet fut votre institutrice.

JOSETTE (posant son fer et s'appuyant sur sa table à repasser) - Alors ça c'est marrant !

BERNARD – C'est peut-être marrant mais ça ne sert à rien de parler de ce temps là. Ça ne rajeunit pas Madame Alice et je sens que ça va lui donne un coup de blues, pas vrai ?

ALICE - Ah non non non, pas du tout, bien au contraire, ça me rajeunit ! (Rêveuse.) Ah, je me revoie dans ma classe... entre l'odeur de la craie et le tableau noir, en train de lire une dictée... (Se souvenant.) Tu te souviens Bernard de la dictée sur le poulailler ?

LUCIEN (relevant la tête pour la première fois et riant d'un rire bruyant) – Oh oui ! Oh ce que j'ai pu rire quand tu me l'as racontée celle-là un soir.

THOMAS (sursautant, à Alice) – Il rit toujours comme ça ? On dirait un vieux canasson qui croque des noix !

BERNARD (faisant semblant de chercher) – La dictée... la dictée... non, je ne vois pas...

LUCIEN (riant toujours bruyamment) – Mais si voyons, les poules qui....

BERNARD (lui coupant la parole, énervé) – Ben oui, oui, les poules du poulailler d'accord, mais je ne me souviens plus... il y a si longtemps !

THOMAS (regardant Lucien qui continue à rire) – C'est pas possible, il s'est coincé des pilules dans la gorge !

ALICE (l' aidant) – Bernard, tu n'as pas pu oublier ton interprétation du texte de cette dictée. Tous les élèves de ta classe s'en souviennent encore.

THOMAS (impatient) – C'était quoi, racontez...

BERNARD (voulant changer de conversation) – Donc, pour notre projet, j'ai cru bon de vous apporter ce premier plan qui vous permettra...

THOMAS – Après après, monsieur le maire ! La dictée d'abord.

JOSETTE (scandant) – La dictée ! La dictée ! La dictée !

BERNARD (complètement coincé) – Thomas, on n'est pas venu ici pour se rappeler des souvenirs d'enfance, mais pour travailler !

LUCIEN (rire bruyant) – Allez raconte, Alice.

ALICE (retrouvant son ancien métier) – Je lisais donc la dictée et j'arrivais à la phrase suivante:  « Les poules étaient sorties du poulailler dès qu'on leur avait ouvert la porte ».

LUCIEN (riant toujours de façon aussi bruyante) – Et lui, là, ce grand nigaud... il avait écrit... il avait écrit...

THOMAS (impatient) – Qu'est ce qu'il avait écrit ?

ALICE – Sur sa copie, il avait écrit: « Les poules étaient sorties du poulailler, (Elle détache bien les syllabes.) des cons leur avaient ouvert la porte »

Ils éclatent tous de rire, à l'exception de Bernard, pas content.

THOMAS – Eh bien dites donc, monsieur le maire, vous ne risquiez pas de remporter le dictionnaire d'or à la dictée de Pivot !

JOSETTE (riant aux éclats) – Vous aviez déjà de sacrées aptitudes pour les calembours !

BERNARD (cherchant des excuses) – Il faut dire que Madame Durandet avait marqué un petit temps d'arrêt entre les deux mots... ça pouvait prêter à confusion. (Reprenant un peu d'assurance.) C'était un peu votre défaut ça, la prononciation...

ALICE (entrant dans son jeu) – Ah oui, tu trouves ? Comment expliquer alors tes exploits en lecture ? Là, tu avoueras que je n'y étais pour rien.

THOMAS (dont le regard va de l'un à l'autre) – Parce qu'en lecture également vous avez d'aussi belles perles à nous raconter ?

BERNARD (s'énervant) – Je ne suis pas venu ici pour commenter mes copies d' il y a trente ans ! Thomas, nous sommes en mission, le temps passe et nous n'avons toujours pas développé notre projet à madame Durandet...

THOMAS – On n'est pas aux pièces monsieur le maire ! On a bien cinq minutes !(A Me Durandet.) Alors?

JOSETTE (impatiente, appuyée sur sa table à repasser, la tête entre les mains) – Oui, alors ?

ALICE (expliquant) – Je faisais lire un texte à l'ensemble de la classe et chaque élève lisait à son tour. Quand ce fut au tour de Bernard, je l'entends proclamer avec sa plus belle assurance: «  Les religieuses se promenaient en priant dans le cloître de l'abeille »

LUCIEN (expliquant dans un rire bruyant) – Il avait lu abeille pour abbaye !

THOMAS (incrédule) – Non ?

LUCIEN – Si !

JOSETTE (incrédule elle aussi) – C'est pas possible !

THOMAS (outré) – Monsieur le maire !

BERNARD (cherchant à nouveau des excuses) – Vos exercices de lecture, c'était une vraie course contre la montre. C'était à qui lirait le plus de lignes en un minimum de temps. Alors forcément...

ALICE – C'est effectivement ce que j'ai pensé, moi aussi, quand j'ai entendu ça. (Aux autres.) Alors, pour en avoir le coeur net, je l'ai fait changer de texte en lui demandant de bien prendre son temps... et là...(Elle laisse sa phrase en suspens.)

THOMAS (vivement intéressé) – Et là ?

JOSETTE (même jeu) – Oui là ?

LUCIEN (même jeu ) – Alors là !

BERNARD (revenant à la charge) – Ben là... faudrait prendre connaissance du plan maintenant.

ALICE (revivant la scène) – C'était un texte sur les moyens de communication des anciennes tribus africaines et le voilà qui me sort, avec le plus grand sérieux: « Dans la forêt, on entend les tam-tams (Elle prononce tantan.) des indigènes qui se répondent d'écho en écho..." (Elle ne prononce pas éko, mais écho avec le son « ch »)

THOMAS (outré) – Monsieur le maire ! (A Mlle Durandet.) Il était suivi par un orthophoniste ? (Elle secoue négativement la tête.)

LUCIEN (expliquant en riant) – Il avait lu tantan pour tam-tam !

BERNARD (vexé, à Lucien) – Oui, bon ça va, tout le monde avait compris, pas la peine d'en rajouter une couche.

LUCIEN (même jeu d'explication) – Et écho pour « éko » !

BERNARD (aux autres) – J' étais pas un littéraire voilà tout !

ALICE – La difficulté, c'est que tu n'étais pas matheux non plus ! (Aux autres.) Une fois, je me souviens, il devait résoudre l' éternel problème du robinet qui coule et de la baignoire qui fuit. Pour l'aider, je lui ai conseillé de ne pas s'embarrasser dans des calculs compliqués et de faire simple. Pour faire simple, il a fait simple ! Sur sa copie, il avait écrit : « j'appelle un plombier ! »

JOSETTE (à Me Durandet) – Rassurez-moi, il avait quel âge à cette époque ?

ALICE (d'un ton de reproche) – L'âge de chaparder des bonbons chez la mère Bourdillon ! Combien vous avez pu lui en chiper de caramels et de carambars à cette pauvre Marie quand vous débarquiez à cinq ou six dans sa petite boutique, le dimanche après midi, hein ? Pendant que quelques uns l'attiraient dans un coin du magasin, les autres se remplissaient les poches de friandises diverses que vous alliez ensuite vous partager sous le porche de l'église.

LUCIEN (reprenant sa mine triste de chien battu) – Sous le porche de l'église ! Si c'est pas malheureux ! Ça me rend tout chose. (A Alice, fouillant dans ses médicaments.) Dis Alice, c'est des pilules de quelle couleur quand je me sens tout chose ?

BERNARD (voulant protester) Ah non non non, c'était pas ma bande de copains qui faisait ça... c'était celle de Paul Tapon, du bas de la ville ...

ALICE – Tais toi chenapan ! N'ajoute pas un mensonge à la liste déjà longue de toutes tes bêtises de jeunesse. Et ne te crois pas obligé d'accuser ton prochain adversaire aux élections municipales qui arrivent.

THOMAS (toujours outré) – Monsieur le maire ! Alors, voilà qu'après avoir joué du tantan dans la brousse, promené des bonnes soeurs dans le cloître d'une abeille et vu des cons ouvrir la porte d'un poulailler, vous vous êtes mis à racketter des petites vieilles ? Oh mais c'est pas bon du tout pour votre électorat, ça !

BERNARD (inquiet) – C'est pas bon, c'est pas bon... C'était il y a quarante ans ! Il y a prescription maintenant ! Et puis d'ailleurs personne ne le sait dans la commune...alors je ne vois pas en quoi cela pourrait nuire à ma prochaine réélection.

THOMAS (attaquant une espèce de chantage) – Personne ne le sait, personne ne le sait... Je ne dirais pas ça, monsieur le maire. (Josette acquiesce de la tête.)

JOSETTE (sournoisement) – Vous savez monsieur le maire, dès qu'une histoire existe, même si elle est ancienne, et à plus forte raison si elle est ancienne, la rumeur ne demande qu'à s'en emparer.

THOMAS (prenant le relais) – Et vous savez la rumeur, ça peut aller très vite ensuite et elle se déforme en passant de bouche à oreille. Tenez, vos chapardages de carambars, si ça se trouve, au bout de huit jours, tout le monde dira que vous étiez armés et que vous avez violé la mère Bourdillon sur le bord de son comptoir, entre ses bocaux de bonbons et sa balance.

BERNARD (scandalisé) – Ça va pas non ! Tu l'as vue la mère Bourdillon, des fois ?

THOMAS – Non, non, je ne la connais pas, j'étais bien trop jeune à l'époque. (Hautain.) En tous cas nous, quand on était ados, on respectait les vieux, on les aidait à traverser la route, on faisait leurs courses, on leur disait bonjour...

JOSETTE (prenant la suite) - Jamais on aurait eu l'idée d'aller leur piquer leurs carambars !

BERNARD (suivant son idée) – Toute vieille... tout de noir vêtue... avec une grosse verrue sur le nez !...

THOMAS (accusateur) – Ce qui veut dire qu'avec vingt ans de moins, une jolie robe décolletée et la tête de Monica Belluci, vous lui faisiez sa fête à la mère Bourdillon ?

LUCIEN – Et tout ça pour des carambars ! Ah ben c'est pas joli, joli...

BERNARD (s'énervant autour de Lucien) - Hé, mais je n'ai jamais dit ça ! (Il agite son plan dans tous les sens et fait s'envoler les timbres.)

LUCIEN (à Alice, protégeant ses timbres) – Il fait que de faire des courants d'air avec ses bras pour mélanger mes timbres.

THOMAS – Vous ne l'avez peut être pas dit, monsieur le maire, mais vous l'avez sous entendu dans vos propos. (Secouant la main.) Quand les filles de la mairie vont savoir ça !

BERNARD (affolé) – Tu ne vas tout de même pas aller raconter ces conneries à tout le personnel communal ? (Sérieux.) Mon petit Thomas, je fais appel à ton sens des responsabilités et je te rappelle que ta place de secrétaire te situe tout prêt de l'équipe dirigeante, presque en haut de la pyramide...

THOMAS – J'y serais sans doute déjà en haut de la pyramide si vous n'aviez pas refusé par trois fois ma demande de passer à l'échelon supérieur. Seulement voilà, vous n'avez jamais voulu ! Trop tôt... trop jeune... manque de compétence... (Faussement fataliste.) Ce qui fait qu'aujourd'hui, je me sens beaucoup plus proche de la base que de la tête.

BERNARD – Oh que c'est petit ça, Thomas ! Oh que c'est mesquin !

THOMAS (faussement accablé) – Trois refus de la sorte et vous avez l'impression d'être un bon à rien... un raté... un nul... Alors forcément, c'est vrai qu'on n'est plus tenté de se confier à des gens proches de sa catégorie... plutôt qu'aux autres !

JOSETTE (amusée) – Je ne vois pas ce que vous lui reprochez à votre petit secrétaire de mairie. Il m'a l'air très bien... et très débrouillard.

THOMAS (la prenant à témoin) – Tout le monde, hélas, ne pense pas comme vous mademoiselle Josette.

BERNARD (cherchant à rattraper le coup) – On peut toujours reconsidérer la situation mon petit Thomas. Il est vrai que ta dernière demande date déjà de plusieurs années et...

THOMAS (le coupant) Du mois dernier, monsieur le maire !

BERNARD (faussement étonné) – Du mois dernier ? Tu es sûr ? (Thomas acquiesce.) Ah c'est curieux, je voyais ça beaucoup plus loin dans le temps.

THOMAS – Vous devez confondre avec ma première demande sans doute qui, elle, remonte effectivement à plus de cinq ans.

ALICE – Toujours tes problèmes de mémoire Bernard ?

BERNARD – Oui... enfin non ! C'est que, voyez-vous, il y a tellement de choses à penser dans une mairie... et des choses forcément importantes... qu'il y en a toujours quelques unes qui passent à la trappe...

LUCIEN (ramassant ses timbres) – Et comme par hasard, il s'agit de l'avancement de ce pauvre garçon...

BERNARD (faux cul) – Vous n'allez tout de même pas croire que je l'ai fait exprès ? (Ils le regardent tous d'un air entendu.) Son dossier a dû se retrouver sous une pile de dossiers plus urgents... par erreur... ou quelqu'un l'aura glissé sous la pile... sans le faire exprès....

ALICE – Le mieux serait que Thomas te refasse un nouveau courrier dès demain en réitérant sa demande. Qu'en penses-tu ?

BERNARD (sonné par l'idée)Un nouveau courrier... réitérer sa demande... Oui,oui, bien sûr, bien sûr...

ALICE – Etant prévenu à l'avance, tu captes sa lettre dès le passage du facteur et tu évites ainsi qu'elle ne s'égare dans ton bureau... parmi tes nombreux et importants dossiers.

BERNARD (amer) – Génial... ! Ben voilà y a qu'à faire comme ça, Thomas. (La regardant de travers.) C'est une très bonne idée ça, madame Durandet, très, très bonne idée ! (Revenant à l'objet de sa visite et s'apprêtant à déplier son plan.) Bien... et si on reparlait un peu de l'aménagement du quartier...

THOMAS (ravi) – Vraiment monsieur le maire ? Je peux ?

LUCIEN (bougon, dans ses timbres) – Puisqu'il te le dit !

THOMAS – C'est sympa, monsieur le maire de bien vouloir surveiller l'arrivée du courrier pour moi... Là, au moins, je suis sûr que vous aurez ma demande bien en main.

BERNARD (feignant la gentillesse) – Mais c'est tout naturel, mon p'tit Thomas. (Voulant relancer la discussion.) Bon alors, pour le plan...

THOMAS (exagérant son émotion) – Je suis touché par votre geste, vraiment. Si je ne me retenais pas, je vous embrasserais monsieur le maire.(Il fait le geste pour.)

BERNARD (se reculant précipitamment)) – Mais ça ne va pas non ! (Le regardant de la tête aux pieds.) Enfin, un peu de tenue Thomas, que diable !

THOMAS – C'est ma mère qui va être contente ! (Hypocrite.) A quoi ça tient les événements quelques fois, c'est dingue, non ? Si on n'avait pas parlé des poules et de vos exercices de lecture, nous n'aurions certainement jamais abordé mes problèmes d'avancement. (Faussement ému.) Chaque fois que je mangerai un oeuf, j'aurai une pensée émue pour ces braves volatiles. Et j'ai presque envie de me mettre à la musique africaine en souvenir du tam-tam... et de visiter toutes les abbayes de France, pendant les journées du patrimoine (Ils éclatent tous de rire y compris Lucien de son rire bruyant.)

BERNARD (s'énervant) – Quand vous aurez fini de vous foutre de ma gueule, tous les quatre, vous me le direz !

LUCIEN (lui proposant sa boite de pilule) – Voulez-vous une petite pilule pour vous calmer ? C'est le docteur Martin (Ou autre nom.) qui me les prescrit et elles me font beaucoup de bien.

BERNARD (qui pète les plombs) – M'en fous ! Je ne suis pas venu ici pour bouffer vos pilules ni pour repasser mon certificat d'études...

ALICE (lui coupant la parole) – Que tu n'as jamais pu décrocher d'ailleurs...

BERNARD (hors de lui) – Et encore moins pour entendre vos sarcasmes ! (Fort, à Thomas qui aidait Josette à plier du linge.) Qu'est ce que j'ai dit Thomas ?

THOMAS (lâchant le linge, soudain sérieux) – Vos sarcasmes monsieur le maire... parfaitement !

BERNARD (à Alice) – Puisque vous n'hésitez pas à me couvrir de ridicule devant tout le monde, voire, à boycotter ma campagne électorale, je ne vois pas pourquoi je m'embarrasse d'autant de précautions avec vous. (Sentencieux.) Madame Durandet, votre maison...

ALICE (lui coupant la parole) – ... mérite un ravalement de façade, je sais ! Tu ne cesses de nous abreuver de courriers à ce sujet.

BERNARD (continuant sur sa lancée) – Votre maison est une vraie ruine ! La façade est dans un état déplorable, les volets sont pourris, les tuiles tombent du toit, les dalles et les gouttières sont percées de partout. Votre maison est une affreuse verrue dans ce quartier résidentiel et les plaintes du voisinage s'accumulent.

THOMAS (voulant adoucir les propos) – Monsieur le maire veut dire qu'elles vont s'accumuler les plaintes si ça continue comme ça...

BERNARD (complètement en colère) – Est-ce que je t'ai demandé quelque chose toi ? Tu es sans doute au courant du contenu du courrier qui encombre mon bureau ?

THOMAS (innocemment) – Oh ben non, sinon vous pensez bien que j'aurais mis ma demande d'avancement par dessus la pile...

ALICE – Laisse-nous un peu de temps et on va faire les réparations petit à petit.

LUCIEN – Où voulez-vous qu'on prenne l'argent pour faire toutes ces réparations ?

BERNARD – C'est votre problème ! Si vous ne pouvez pas entretenir ce bâtiment, qu'attendez-vous pour le vendre ?

ALICE – Tu n'attends que cela depuis dix ans, reconnais-le !

BERNARD (complètement lâché) – Oh oui, je l'attends depuis longtemps... depuis très longtemps votre vieille baraque ! Et vous savez pourquoi faire ?

Ils le regardent tous, effarés.

THOMAS (voulant le calmer)Calmez-vous monsieur le maire...

BERNARD – Tais-toi Judas ! (Riant.) Ah ah, on rigole moins tout d'un coup ! (Il déplie le plan et le montre à tous en allant de l'un à l'autre comme un fou.) Où elle est la maison des Durandet, hein ? Où elle est ? Boum ! Partie, disparue, abattue la vieille maison ! (Rire narquois.) Et à la place de la vieille maison, regardez ce qu'il y a ! (Ils viennent tous voir près du plan.) Regardez, regardez bien ! La maison elle était là et maintenant qu'est ce qu'on voit ? Une nouvelle mairie !

LUCIEN (affolé) – Y veut casser notre maison ! (Il reprend encore quelques pilules.)

BERNARD – J'vais vous en jouer du tam-tam sur votre baraque, moi, vous allez voir ça !

JOSETTE – Mais vous n'avez pas le droit, monsieur le maire !

BERNARD – J'vais me gêner tiens !

ALICE – Sous quels prétextes...

BERNARD (lui coupant la parole) – Dangerosité, plaintes du voisinage, responsabilité de la commune ! (Complètement excité.) Allez hop, dès demain, je mets en route une procédure accélérée d'expropriation !

LUCIEN (affolé, à sa soeur) – On va aller habiter où ?

BERNARD – Soyez tranquilles, on vous relogera, mais dans une maison appropriée à vos besoins ! Une grande maison comme ça, avec cinq ou six chambres, pour vous deux, ça n'a aucun sens ! Si encore vous aviez des locataires, je comprendrai...

JOSETTE (outrée) – Mais c'est de l'abus de pouvoir !

BERNARD (complètement lâché) – Non mademoiselle, c'est de l'utilité publique, nuance ! (Riant.) Ah ah ah ! Les poules qui sortaient du poulailler...(Bras repliés sous les aisselles.) Cot cot cot, codac ! L'abeille des bonnes soeurs...(Imitant le vol des abeilles.) Bzzz, bzzz, bzzz ! Le robinet qui coule... Clop clop, clop ! Ah ah, on ne rigole plus du tout là, hein ?

THOMAS (riant jaune et voulant détendre l'atmosphère) - Il fait bien la poule, monsieur le maire ? (Il bat des ailes.)

JOSETTE (moqueuse) – Ouais ! C'est que pour un peu, il nous pondrait un oeuf !

LUCIEN (riant bruyamment, faisant sursauter Thomas) – Ce qui serait un comble de la part d'un petit coq !

THOMAS (même jeu) – Il imite bien l'abeille aussi, hein ?

JOSETTE (morte de rire) – Normal, c'est son côté mielleux qui revient !

LUCIEN (pris au jeu) – Pour peu qu'il préconise l'alliance franco-ruche, il va faire carrière au palais Bourdon ! (Il rit à en suffoquer.)

THOMAS (voulant continuer) – Il fait bien aussi le...

LUCIEN (le coupant) – ... Le robinet qui coule ?

JOSETTE (même jeu) – Ah ben là, il est bon pour être garde des seaux !

THOMAS (venant en aide au maire) – Oui ! Clop clop clop ! C'est saisissant de réalisme monsieur le maire !

BERNARD (le regardant en hochant la tête) – Y a pas que les baignoires qui ont des fuites. Je me demande si ça ne suinte pas un peu aussi au niveau de tes méninges mon pauvre Thomas !

THOMAS (se mettant un doigt dans l'oreille, en riant) – Ben non, ça ne coule pas !

BERNARD (ironique et méchant) – Et ça se prend pour un super secrétaire ! Et ça réclame de l'augmentation ! Ah c'est sûr que pour la connerie, t'as pas besoin d'avancement, t'es même loin d'être en retard. (Pliant son plan.) Allez ouste, on rentre. On n'a plus rien à faire ici.

ALICE – Attends Bernard, ne sois pas idiot...

BERNARD (dramaturge) – Inutile madame Durandet ! A la perche que je vous tendais, vous n'avez répondu que par le mépris et l'ironie. Vous m'avez obligé à utiliser les grands moyens et je vous en tiens pour seule responsable.

ALICE – Mais enfin Bernard...

BERNARD – Trop tard ! (Comme un arbitre de tennis.) Avantage mairie ! (Sur le pas de la porte, en balayant la pièce du regard.) Profitez-en bien, le match ne va plus durer bien longtemps. (Il pousse Thomas devant lui et sort à son tour.)

JOSETTE – Il n'a pas du tout aimé que vous lui rappeliez ses souvenirs d'enfance on dirait !

ALICE (riant, faussement embêtée) – J'y suis allée un peu fort, je n'aurais peut être pas dû...

JOSETTE – Y a que la vérité qui blesse ! Vous bilez pas madame Alice, de toutes façons, il crevait d'envie de se l'accaparer votre maison et il a profité de toutes les circonstances pour arriver à ses fins.

LUCIEN (paniqué) – Je ne sais pas ce qui m'a pris moi aussi ! Qu'est ce qu'on va devenir ?

JOSETTE – Vous inquiétez pas monsieur Lucien, la partie n'est pas encore jouée. J'ai bien une petite idée mais je ne sais pas si vous seriez d'accord pour que je vous aide... C'est un peu spécial...

ALICE – Au point où nous en sommes, ça ne risque rien d'essayer. C'est quoi, au juste, votre idée ma petite Josette ?

JOSETTE (montrant le téléphone) – Est ce que je peux passer un coup de fil avant de vous l'expliquer ? (Alice acquiesce.)

LUCIEN (pendant qu'elle compose le numéro) – J'veux pas partir d'ici Alice ! (La main sur l'estomac.) Ah mon estomac... mon ulcère...

ALICE (fataliste) – Pour ton estomac, prends une pilule bleue pour te calmer. (Il se jette sur ses boites.)

JOSETTE (inquiète, à Alice) – Dîtes, il en mange combien par jour de pilules ?

ALICE (tout bas à Josette) – C'est un placebo, ça ne risque rien. Ce sont des pilules d'amidon mais comme tous ses troubles sont psychosomatiques, elles lui font le plus grand bien. (A Lucien.) Tu peux en prendre deux d'un coup Lucien, ça te calmera plus vite. (Il rouvre sa boite et se sert rapidement.)

JOSETTE (ayant son interlocuteur en ligne) – Allo Véro ? C'est tata Josette ! Dis, tu en es où dans tes recherches ? Toujours rien ? Oh remarque, ça ne m'étonne pas ! Dis voir, j'ai peut être un truc qui pourrait t'intéresser... Oui, je passe te chercher demain matin. (Elle repose le téléphone et se frotte les mains.) Et maintenant, à nous deux monsieur le maire ! (Comme un arbitre de tennis.) Avantage Durandet ! (A Alice.) Nous reprenons le match en main madame Alice, et nous menons par une chambre à zéro !

RIDEAU

11 pages

25 minutes environ

ACTE 2

Le lendemain matin. Même décor. Alice, perplexe, regarde Josette et Véro qui viennent d'arriver avec sacs et valises. Habillée court, cheveux de plusieurs couleurs, percings, tatouages, Véro mâche un chewingum en attendant les présentations.

JOSETTE (à Alice) – J'vous présente ma nièce Véro ! (A Véro.) Madame Alice Durandet...

VERO (lui serrant la main en mâchonnant son chewing-gum) – Salut Alice, ça boum ? Ouahhh ! C'est vachement grand chez toi ! (Elle se promène dans la pièce en regardant partout.)

ALICE (à Josette, regardant Véro en souriant) – Ah oui vous aviez raison, c'est effectivement très spécial.

JOSETTE – J'vous avais prévenue ! Ça surprend un peu au début, mais on s'y fait très vite. Pas méchante pour deux sous remarquez, mais faut que ça se donne un genre !

ALICE (en riant) – J'ai comme l'impression qu'il va falloir doubler les doses de pilules à Lucien. Je comprends qu'avec son franc parler et son look, elle ait eu du mal à trouver une location dîtes donc !

JOSETTE – C'est gentil à vous de bien vouloir l'héberger pendant quelques temps.. Et puis comme ça monsieur le maire ne pourra plus dire que votre maison est inoccupée. Il n'osera peut être pas vous exproprier avec un locataire sous votre toit.

ALICE (rectifiant) – Avec deux locataires...

JOSETTE (étonnée) – Comment ça deux locataires ?

ALICE (toute excitée) – J'ai trouvé votre idée excellente hier alors, après votre départ, j'ai appelé quelques amies et l'une d'entre elles doit m'adresser une jeune fille ce matin. L'idéal serait d'en trouver deux ou trois autres pour les dernières chambres inoccupées. (On sonne à la porte d'entrée.) Tenez, c'est peut être elle...

Alice va ouvrir. Pendant ce temps, Lucien arrive de sa chambre, portant religieusement sur un plateau, son album de timbres, une boite contenant d'autres timbres en vrac et tous ses médicaments. Il referme la porte derrière lui et, en se retournant, il découvre Véro.

LUCIEN (lâchant le plateau en hurlant) – Ahhhhh ! (Tendant la main vers Véro.) Qu'est... qu'est... qu'est ce que c'est que ça ?

JOSETTE – Vous affolez pas monsieur Lucien ! C'est Véro, ma nièce...

LUCIEN (montrant ses cheveux) – Qu'est... qu'est... qu'est ce qui lui est arrivé ? Elle teste les peintures chez Ripolin ? (Pleurnichard, se penchant pour ramasser ses timbres.) En attendant, j'ai plus qu'à ramasser tous mes timbres !

VERO (à sa tante, amusée) – Chez Ripolin ! Il est marrant lui ! Bouge pas Lucien, j'vais t'aider à les ramasser. (Elle se met à quatre pattes et commence le ramassage.) Suis moi, des fois que j'en oublierai...

LUCIEN (la suivant à quatre pattes, les yeux braqués sur son postérieur) – Non non, il vaut mieux que vous me fessiez l'air (Se reprenant.)... heu... que vous me laissiez faire.

VERO – Y a pas de raison Lulu ! C'est de ma faute. (Josette s'y colle aussi.)

LUCIEN – Faut les prendre avec précaution surtout, ils sont fragiles.

VERO – Te bile pas Lulu, j'ai la technique ! (Elle mouille son doigt dans sa bouche et attrape les timbres un à un sur le sol.)

LUCIEN (soudain affolé, cherchant partout) – Mon vermillon, j'ai perdu mon vermillon ! (Il se relève et tourne la tête de tous les côtés, vers le sol.)

VERO – T'as perdu quoi ?

LUCIEN (paniqué) – Mon timbre... Mon vermillon !

VERO (se relevant à son tour et allant vers lui) – Y doit pas être bien loin, toutes les portes sont fermées. Comment qu'il est fait ton vermillon ?

LUCIEN (en pleine description, agité de tics nerveux) – C'est un petit timbre carré dans une enveloppe transparente. Il représente une semeuse et il a une immense valeur. (Hurlant soudain.) Attention malheureuse vous marchez sur Paul Valéry !

VERO (relevant la jambe instinctivement et regardant par terre en riant) – Excuse moi Popaul, j' t' avais pas vu ! (Elle repose le pied un peu à côté.)

LUCIEN (hurlant à nouveau, agité de tics nerveux) – Vous le faîtes exprès ou quoi, maintenant vous êtes en train de piétiner le général de Gaulle !

VERO (levant l'autre jambe, s'amusant comme une folle) – Oh pardon Charles ! J'espère que je t'ai pas froissé le képi ! (Elle se penche, mouille son doigt dans sa bouche, attrape les timbres et les donne à Lucien.) Allez allez les garçons, fini la promenade, on retourne dans l'album à Lulu !

LUCIEN (les regardant attentivement sous toutes les coutures, catastrophé) – Eh bien voilà, Paul Valéry a deux dents d' abîmées maintenant ! Et le général de Gaulle est tout ratatiné...

JOSETTE (se relevant et allant vers Lucien en lui donnant un timbre) – Ce serait y pas celui-là vot' vermillon des fois ?

LUCIEN (s'en emparant, oubliant le reste) – Ah mon vermillon ! Le voilà ! Mon trésor... ma beauté... ma richesse !

Il récupère tout son matériel et se tourne vers la porte d'entrée juste au moment où Alice introduit Caroline Gaumont Truchart. C'est une jeune fille très très vieux jeu, habillée vieille France, portant lunettes, couettes et petit chapeau.

ALICE – Je vous présente...

LUCIEN (lâchant le plateau en hurlant) – Ahhhhh ! (Tendant la main vers Caroline.) Qu'est... qu'est... qu'est ce que c'est que ça ?

ALICE – T'affole pas Lucien ! Je vous présente Caroline Gaumont-Truchart, notre nouvelle locataire. (Faisant les présentations.) Mon mari Lucien, qui est un peu nerveux, Josette, notre aide ménagère et Véro, sa nièce, qui va également habiter ici. (Caroline salue tout le monde timidement.)

LUCIEN (à Alice, montrant la tenue de Caroline) – Elle chasse les oiseaux dans les cerisiers ?

VERO (amusée, à Alice) – Il est marrant vot' Lulu ! Il m'imaginait faire de la peinture au pistolet, rapport à mes cheveux et voilà maintenant qu'il prend Caro pour un épouvantail ! (A Caroline, gentiment.) Faut dire aussi qu' t' as vraiment un look à faire peur aux étourneaux toi !

JOSETTE (en aparté)C'est l'hôpital qui se moque de la Charité !

CAROLINE (bredouillant) – C'est mère qui choisit les vêtements pour moi...

VERO (interloquée) – Qui ça ?

CAROLINE (bredouillant) – Mère...

VERO (pliée de rire) – Oh pétard ! Comment que tu parles de ta vieille ! En tous cas dis donc, madame mère, elle t'a pas choisi de la haute couture !

CAROLINE (timidement) Oui, ce n'est pas très reluisant n'est ce pas ?...

VERO (gentiment) – T'inquiète pas ma puce, de toute façon tout ce qui brille n'est pas Dior ! (Elle rit.)

LUCIEN (Pleurnichard, se penchant pour ramasser ses timbres.) – En attendant, tous mes timbres sont encore par terre. (S'affolant de nouveau.) Mon vermillon, j'ai perdu mon vermillon !

VERO – Encore ! Quel récidiviste dîtes donc ! C'est un vrai p'tit vermisseau vot' vermillon !

ALICE – Arrête de trembler comme ça Lucien, on va te le retrouver.

Ils se mettent tous à sa recherche.

VERO (précisant) – Je vous précise que c'est un petit timbre carré dans une enveloppe transparente. Et attention où vous mettez les pieds parce que j'ai déjà pété deux dents à Paul Valéry et écrasé les burnes du général de Gaulle !

JOSETTE (sur un ton de réprimande) – Véro ! Veux-tu bien surveiller ton langage et cesse de tutoyer tout le monde ! Vous n'avez pas gardé les vaches ensemble, comme on dit !

VERO (riant, sous le regard faussement sévère de Josette) – J'peux pas m'en empêcher tata Josette, c'est dans ma nature !

ALICE (amusée) – Laissez la faire Josette, c'est bien la première fois qu'un rayon de lumière vient éclairer notre triste demeure.

VERO – Merci Alice ! (A sa tante.) Ah ben tu vois, j'suis un rayon de lumière et j'éclaire les maisons...

JOSETTE – C'est parce que tu es trop sous tension ! (Elles rient toutes les deux.)

VERO (à Caroline qui les regarde sans comprendre) – Elle est bonne la tantine, hein ? T'as pigé l'astuce ?

CAROLINE (timidement) – Quelle astuce ?

VERO (à Caroline qui, visiblement, n'y comprend rien) – Oh là là, t'es pas bien connectée on dirait ! Mais t'inquiète pas, toi aussi t' éclaireras les tristes demeures quand on t'aura mis au courant.

ALICE (amusée) – Vous jouez subtilement avec les mots, je trouve ça exquis ! C'est à laquelle de vous deux qui trouvera le plus d'exquis mots ? (Surprise, riant de sa trouvaille.) Allons bon, voilà que je m'y mets moi aussi !

LUCIEN (récupérant son timbre de valeur) – Ah, mon vermillon, le voilà ! Mon trésor...

VERO (prenant la suite) – Ma beauté... ma richesse !

ALICE (amusée, à Véro) – En cinq minutes, vous savez déjà tout du vocabulaire de Lucien. (Revenant à la réalité.) Eh bien maintenant, je vais vous montrer vos chambres mesdemoiselles, en espérant que vous vous plairez bien chez nous. C'est la fin de la semaine, vous avez tout le week- end pour vous installer. Ce n'est pas le grand luxe mais, si ça peut vous dépanner, sachez que ça me rend aussi service.

Elles prennent leurs sacs et leurs valises et s'apprêtent à suivre Alice qui monte dans l'escalier. On sonne à la porte d'entrée. Lucien récupère rapidement son matériel et retourne dans sa chambre en jetant un regard inquiet vers l'entrée.

JOSETTE (à Alice, se dirigeant vers la porte) – Je vais ouvrir, vous pouvez conduire les filles à leurs chambres.

Alice disparaît avec Véro et Caroline.

THOMAS (entrant précipitamment, suivi de Josette) – Faut que je vois madame Alice tout de suite ! (Affolé.) Figurez-vous que monsieur le maire a disparu...

JOSETTE – Comment ça disparu ?

THOMAS (expliquant avec force gestes) – Disparu, volatilisé ! Quand je suis arrivé à la mairie ce matin, j'ai trouvé ce papier, écrit de sa...

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